Première partie : sa vie

Les faits importants de la vie de Renaud ayant forgé sa personnalité et influencé son œuvre.

1.DURANT SON ENFANCE :

Sa naissance :

Il est évident qu'aucune personne sur cette planète ne se souvient de sa propre naissance, mais par contre je pense que nous sommes trop nombreux à la juger comme  étant sans importance. Pourtant, elle représente bel et bien notre entrée dans ce monde de mortels où la réalité n’est pas toujours joyeuse. C'est pourquoi, je pense qu'il est intéressant de s'étendre sur celle de Renaud. D'autant plus que cette naissance possède deux particularités.

Renaud vient au monde le 11 mai 1952, à l’extrême sud de Paris. Mais il n’est pas seul, il est accompagné de David, son frère jumeau. Il partage avec lui tous les plaisirs de l'enfance ("les bombecs fabuleux…"), ainsi que les moments plus tristes dans la maison familiale située à deux pas de la Porte d'Orléans. Ils sont alors considérés comme une seule personne appelée "les jumeaux", ce qui inconsciemment conduit à une perte d'identité et à un manque de personnalité. En effet, ils sont habillés de manière identique, on les distingue donc peu. C'est d'ailleurs peut-être ce premier grand événement qui mène Renaud à se créer sa propre personnalité, qui fait de lui un personnage unique et plutôt marginal tandis que son jumeau prend une direction plutôt différente. Et bien qu'il n'existe aucune rivalité et aucun problème entre eux deux, David est le frère avec qui il gardera le moins de contact après leur adolescence.

Ensuite, concernant sa naissance proprement dite, Renaud sort le deuxième, dix minutes après son frère, il veut "profiter des derniers moments bien au chaud et bien protégé de ce monde dégoûtant dans lequel il ne veut pas entrer" et duquel par la suite, il dénoncera toutes les saletés. Est-ce une pure coïncidence ou est-il déjà doté d'un mauvais pressentiment et d'une désolation voire même d’un dégoût envers ce monde pourri? Sentiments qu'il exprimera si souvent à travers ses chansons…

Une famille extraordinaire :

Il y a également un autre fait plus général ayant influencé Renaud, c'est sa famille.

En effet, il est issu d'une famille nombreuse de six enfants parfaitement équilibrée par la présence de trois filles et de trois garçons. L'ambiance familiale exceptionnelle qui règne est due à des parents géniaux qui parviennent à les élever sans la moindre trace de rivalité. Ainsi, c'est une famille très soudée où il n'y a aucun clan. Renaud sera marqué par cette enfance magique qu'il a vécue, et il ne cessera de chanter sa nostalgie. Suite à cette expérience, il émettra le souhait de vouloir fonder une famille comme la sienne: avec plein d'enfants…mais malheureusement, cette envie ne pourra être comblée car son épouse ne voudra qu'un seul enfant.

De plus, Renaud subit, durant l'entièreté de son enfance, la double influence de ses parents, originaires de deux mondes opposés. Ainsi sa mère, venant du Nord, est issue d'une culture ouvrière, et est née d'un père nommé Oscar qui descendit dans les mines dès l'âge de treize ans. Renaud aura d'ailleurs énormément d'admiration pour lui et lui consacrera une chanson : "Oscar". Quant à son père, il est issu d'une famille protestante originaire du Sud et est doté d'une grande culture littéraire. Il est en effet artiste-écrivain, traducteur et poète. Cet amour pour l'écriture remonte à plusieurs générations: son père était un grand helléniste et sa grand-mère avait entretenu une correspondance avec Arthur Rimbaud. Il retiendra de ce croisement culturel la bière, le prolétariat et le folklore maternel mais également le Pastis, le socialisme et la capacité littéraire paternelle. De plus, il gardera l'unique point commun de ses parents : l'anti-Gaullisme.

2.DURANT SON ADOLESCENCE :

L'école?…non merci!

L'adolescence de Renaud est également différente de la norme, c'est pourquoi je prends le temps d'en approfondir les faits importants.

Tout d'abord, il y a l'école pour laquelle Renaud n'est visiblement pas fait. En effet, durant ses premières années, il considère déjà le trajet l'amenant à l'école comme un véritable chemin de croix. Lorsqu’il fréquente la "grande école", son dégoût pour cette institution grandit pour des raisons diverses. Les professeurs changeant toutes les heures, il "n'avait donc plus toute l'année pour tomber amoureux de sa maîtresse" dira-t-il. De plus, les matières sont trop conséquentes pour lui. Il ne veut pas fournir le moindre effort et déjà n'aime pas "le travail, la justice et l'armée"[1]. Il se contente alors de rester au fond de la classe contre le radiateur bien au chaud à rêvasser et à attendre que le temps passe. De ce qu'il apprend à l'école, il s'efforce très vite d'oublier l'arithmétique, le nom des départements, et tout ce qui lui semble inutile… mais par contre, il n'oubliera jamais "la violence des rapports sociaux et l'injustice des mauvais maîtres". Ce comportement vis-à-vis de l'école provoque plus d'une dispute avec le père qui veut des enfants comme lui, bien instruits et diplômés… mais Renaud n'aura aucun diplôme… et donc, après avoir voyagé de lycée en lycée, il se rend compte qu'il ne deviendra pas un "étudiant poil aux dents !" Ce qu'il veut faire? Rien… la vie lui indiquera la voie à suivre et c'est comme ça qu'il arrête l'école en avril 69. C'est d'ailleurs l'époque des filles, des boums, des mobs' et des chanteurs tels que Hugues Aufray et Antoine pour lesquels il a beaucoup d'admiration. Bien entendu, cela ne l'encourage pas plus à travailler.

La politique, sujet omniprésent chez Renaud

Renaud est également attiré, malgré son jeune âge par les discussions de ses parents à propos de la guerre d'Algérie où son beau-frère est lieutenant. Ses parents sont pour l'indépendance de l'Algérie et par conséquent se rendent à diverses manifestations contre l'Organisation Armée Secrète (O.A.S), dont celle au Métro Charonne le 8 février 62. Malheureusement, cette protestation tourne mal et il y a douze morts. En fait, les manifestants, bloqués dans le métro, sont alors chargés par les forces de l'ordre qui se servent des grillages arrachés au pied des arbres. Alors que Renaud n'est âgé que de dix ans, ce souvenir qu'il mettra en chanson dans "Hexagone" restera impérissable dans sa mémoire, ayant provoqué en lui la haine de la police.

De plus, par la suite, sa famille est victime d'une bombe posée non loin de leur appartement mais, heureusement, personne n'est présent. Cet attentat est revendiqué par l'O.A.S. qui en veut aux personnes favorables à l'indépendance de l'Algérie. Et évidemment, Renaud ne reste pas indifférent à tous ces événements. Bien au contraire, Renaud est devenu l'embryon d'une conscience politique et se montrera intraitable par la suite. Notamment lors de la guerre du Viêt-nam où ce fœtus se développe d'une manière aussi brutale qu'irréversible. En effet, dès 1965, Renaud rejoint les Comités Viêt-nam de base et, avec tous les autres étudiants gauchistes qui s'y trouvent, il considère cette guerre comme la leur! Ils ne cessent d'organiser des manifestations. En janvier 1968, ils croient la victoire proche lorsque les communistes vietnamiens portent la Guerre dans Saigon. Mais, malheureusement, la victoire ne sera fêtée que le 30 avril 1975. Entre temps, des choses se passent. En effet, l'été 1967 est le dernier de Renaud avec sa petite famille dans les Cévennes. Avec ses frères et sœurs, ils sentent que cela s'agite dans les différentes régions du monde. Ainsi, que ce soit aux Etats-Unis, au Japon, en Allemagne ou en Italie, les étudiants se radicalisent et parfois, les manifestations tournent à l'émeute. Renaud et les jeunes français rêvent d'imiter leurs camarades de Berlin et de Turin, et ils ne doivent pas attendre longtemps avant de voir ce rêve se réaliser…

Arrive le joli mois de mai et sa première chanson :

Mai 68…pendant un mois et demi, Renaud ne quitte pas la Sorbonne qu'il occupe avec d'autres étudiants. Pour mettre l'ambiance, il joue des sketchs de Bedos et il crée le groupe "Gavroches révolutionnaires". Dans sa plus belle période, ils se retrouvent à trois. Autant dire que ce petit comité est plutôt anecdotique! Par contre, autre point non négligeable, c'est durant cette période qu'il écrit sa première chanson sans se douter qu'il deviendra le "chanteur énervant".

En effet, à l'époque, il chante uniquement pour amuser les copains et surtout les gonzesses…ne dit-on pas qu'une fille qui sourit est une fille conquise? … en fait, les étudiants se regroupent le soir dans ce qu'on appelle des « amphis » pour parler, chanter et rire. C'est ainsi qu'un jour, un copain lui demande de taper sa chanson à la machine. Le soir, Renaud en recopiant le texte se dit: "Mais c'est pas compliqué au fait de faire une chanson, il suffit de raconter une histoire et de mettre deux trois accords de guitare…" c'est ainsi que, le soir même, il écrit sa première chanson : "Crève salope ! ". Celle-ci se propagera aussitôt dans tous les amphis d'une manière très chaleureuse, d'autant plus qu'elle est en parfait accord avec l'idée du moment vu que, dans sa chanson, Renaud rejette toute forme d'autorité, que ce soit le père, les curés, les profs ou bien entendu les flics.

Après mai 68, Renaud arrête l'école et se retrouve dans l'impossibilité d'obtenir un diplôme. Cela inquiète principalement son père, mais n’ébranle pas sa foi en la Vie. De plus, il sait que la vie lui indiquera son chemin. Cela ne veut certainement pas dire qu'il soit fainéant et qu'il attende que tout lui tombe du ciel. En effet, Renaud est loin d'être paresseux,  mais il ne veut faire que ce qu'il aime! Au début, il se retrouve tout de même contraint à gagner de l'argent. C'est pourquoi, il se débrouille afin de réaliser plusieurs petits boulots dans les cafés ou les restaurants en tant que serveur ou plongeur. Ensuite, il trouve une place dans une librairie, ce qui lui procure beaucoup de plaisir, car il aime la lecture. Malheureusement, après quelques mois, il est remercié car les comptes sont tenus de façon trop aléatoire. De plus, il arrive que Renaud dérobe quelques livres pour lui et ses copains !

3.DURANT SA VIE D'ARTISTE

Renaud, c'est d'abord un chanteur de rue…

Son premier boulot d'artiste, Renaud le reçoit plutôt par hasard. En effet, alors qu'il est en vacances dans le Sud, il rencontre le directeur d'un café-théatre de Paris avec qui il fait la fête et assure l'ambiance  avec à sa guitare. A la suite de cette soirée, le directeur l'engage non pas comme chanteur, mais comme comédien, ce dont Renaud a toujours rêvé. Nous sommes en 1971, il suit donc des cours pendant un an et parvient à avoir un rôle dans un téléfilm ridicule, de quoi lui assurer son gagne-pain. Il peut espérer un jour devenir comédien car, dans ce café-théâtre, il joue avec des artistes tels que Miou-Miou, Coluche et bien d'autres. Mais la vie en décidera autrement. En effet, lors d'une audition sur scène, il se fait jeter pour incompétence : Renaud est timide et trop stressé.

C'est alors qu'en 1973, Renaud décide avec son copain Michel (l'accordéoniste) de partir à la conquête de Paris en devenant chanteur de rue. Il a en effet le désir, entre autres, de remettre en valeur les chanteurs parisiens d'avant-guerre. C'est ainsi que, mis à part quelques chansons de son cru, il reprend principalement le répertoire de Brassens et de Bruant. Il lisait déjà ce dernier à l'âge de 15 ans et il en a subi l'énorme influence de style, c'est-à-dire le talent à décrire le peuple de Paris, l'utilisation de l'argot, mais aussi les idées d'anarchiste. Renaud est fortement apprécié et, lorsqu'il joue dans les cours sous les fenêtres, les pièces de monnaie ainsi que les applaudissements viennent de partout.

Puis viennent les premières montées sur scène…

En 1974, c'est un tournant important dans la vie d'artiste de Renaud. Alors qu'ils font la manche (toujours avec son pote Michel), à l'entrée du spectacle de Coluche, ils se font remarquer par le producteur. Celui-ci les engage pour jouer l'année suivante dans un nouveau music-hall: le "caf'conc", ils joueront dans un groupe de trois baptisé "les p'tits loulous".

A la suite de cela, tout va s'enchaîner: il se fait remarquer par une productrice qui lui donne l'opportunité de faire sa première télé et de réaliser son premier disque. Ce dernier sera d'ailleurs relativement guidé voire censuré par les producteurs qui trouvent les paroles de Renaud trop vulgaires et trop méchantes. Malgré son succès, Renaud garde les pieds sur terre, ce qui est dû non seulement à son caractère antistar, mais également à un manque total de confiance en lui. Tout comme sa famille, il ne croit pas en ses chances. Une fois de plus, il se dit qu'il fait cela pour amuser les copains et que son aventure ne risque pas de continuer. En fait, pour lui toute forme de joie est éphémère.

En 1975, suite au passage d'une de ses chansons sur les ondes radio, il se fait engager à la "Pizza du Marais", un nouveau music-hall, où son premier passage sera un coup d'épée dans l'eau. En effet, notre cher Renaud est timoré devant son "énorme" public de…50 personnes et n'arrive pas à se "lâcher". Ce n'est qu'à son deuxième passage, qu'il va réellement faire un tabac avec "laisse béton", chanson qui va attirer les journalistes et faire connaître Renaud au peuple de l'hexagone tout entier. Et Renaud monte, monte, monte… Par la suite, Renaud n'oubliera certainement pas cette chanson qu'il introduira dans un de ses concerts en affirmant : "la chanson qui vient, c'est grâce à elle si vous êtes là et moi aussi, un peu..." Cela résume parfaitement le rôle que cette chanson a joué dans son avènement.

L'amour d'un mari et d'un père

Viennent ensuite deux événements que je considère et que Renaud considère également comme les plus importants dans sa vie: sa rencontre avec Dominique (qui restera à jamais dans son cœur et dans sa vie, malgré sa séparation) et la naissance de Lolita. Ces deux événements ont une répercussion terrible sur la personnalité de Renaud et coïncident avec un changement de style dans ses chansons.

Reprenons donc les faits chronologiquement. Tout d'abord, il rencontre Dominique à la "Pizza du Marais" où, en plus de se donner en spectacle, le soir, il fait la plonge ou il sert au bar. De temps en temps, elle y rôde avec des copains, et, lorsque Renaud la voit pour la première fois, c'est le coup de foudre et il se dit : "Celle-là, je l'épouse, je lui fais six enfants, on grandit et on vieillit ensemble !"

Malheureusement, il ne la voit pas assez souvent et ce n'est pas facile pour le cœur sensible de Renaud. En effet, Dominique est en instance de divorce et elle ne sait se libérer qu'un soir sur deux. C'est dur à supporter, et, dans un petit moment de blues, il décide d'écrire la première chanson qu'il lui dédiera : "Ma gonzesse". Par la suite, Ses chansons se feront beaucoup plus fréquentes, et, lorsqu'il devra dire quelque chose à sa femme, il lui arrivera souvent de le lui dire à travers ses chansons.

Ensuite,  en 1980,  il va connaître une de ses plus grandes joies: celle de la paternité! Il n'est pas étonnant qu'il considère le jour de la naissance de sa fille comme un des plus beaux quand on sait à quel point il aime les enfants, qu'il voit comme des êtres entièrement étrangers à la bêtise de ce monde. Cette naissance le touche d'autant plus qu'il n'avait même pas émis l'hypothèse d'avoir une fille. En effet, comme on peut l'interpréter dans "Pierrot", il exprime son envie d'avoir un enfant et il est persuadé que ça va être un petit garçon en qui il pourra se projeter et qui sera ce qu'il n'a pas toujours su être. Mais, lorsque Coluche lui prédit qu'il sera papa d'une petite fille, il sent une autre émotion monter en lui : "Oh une fille, super ! En plus, elle sera amoureuse de son papa… !" mais moi je dirais surtout que c'est lui qui en tombe amoureux dès le moment où elle sort du ventre de sa mère ("Morgane de toi"). En effet, il est émerveillé par cet enfant et cela provoque en lui une grande émotion. Lors d'une émission télévisée, il affirmera : "Moi qui ne supporte pas de voir une trace de sang, j'aurais arraché le cordon ombilical avec mes dents !".  Suite à son heureuse prédiction et à leur amitié, Coluche aura l'honneur d'être le parrain de la petite Lolita. Un rôle qu'il assumera pleinement puisqu'il fera même signer une preuve d'adoption en cas de disparition des parents. Les parents en sont forcément profondément touchés. Cette naissance ne laisse donc pas Renaud indifférent. Il manifeste beaucoup plus sa sensibilité dans ses chansons, et ces deux être féminins, les plus importants de sa vie, deviendront « ses Muses ».

Vous avez dit chanteur engagé?…en effet !… mais fatigué !

Renaud est un des artistes français les plus engagés. Il suffit de prêter attention au sens de ses textes et vous le comprendrez immédiatement. En fait, Renaud s'engage de différentes manières. Soit il exprime ses sentiments dans ses chansons et n'hésite pas à critiquer tout ce qui le répugne, soit il s'engage de manière directe et concrète. En effet, il est l'un des premiers à rejoindre son ami Coluche pour défendre la cause des sans-abris avec la bande des "enfoirés". Par la suite, il décide également d'inviter un groupe d'artistes à chanter une chanson qu'il a écrite afin de lutter, contre la famine se faisant de plus en plus pressante en Ethiopie. Cette chanson s'intitule "Ethiopie". En réalisant ce projet, Renaud est critiqué par d'autres artistes qui se sentent frustrés de ne pas avoir été conviés. Bien que d'habitude, les jugements auxquels il a droit ne le laissent pas totalement indifférent, dans ce cas, il n'y prête aucune attention. C'était une expérience riche et il a eu la satisfaction d'avoir pu au moins sauver une vie avec tous les "singles" vendus.

Mais ses actions ne sont malheureusement pas toujours récompensées. En effet, lors de l'été 85, il accepte de donner un concert à Moscou, au Festival mondial des jeunes et des étudiants. Il est invité par les jeunes communistes français à donner trois concerts pour "la paix, l'amitié, la solidarité" entre les peuples, idéologie que Renaud ne cesse de chanter. Il ne se fait donc pas prier, et voit là aussi une opportunité de faire connaître ses chansons à un peuple et un pays qui le fascinent. Malheureusement, lorsqu'il entame "Déserteur", les gradins qui étaient noirs de monde se vident : c'est la ruée vers la sortie, les éclairages abandonnent le chanteur pour montrer les centaines de places délaissées. Renaud achève tant bien que mal sa chanson bien qu'il souffre de cet affront. Ce n'est qu'après celle-ci, lors de sa rentrée en coulisse, que la colère de l'homme blessé éclate. Il accuse les jeunesses communistes russes d'avoir prémédité cet acte car elles n'aimaient pas ses paroles. Mais l'artiste se vide, il n'en peut plus et se sent fatigué de lutter pour rien. Cet événement est la goutte qui fait déborder le vase, car cette fatigue et ce sentiment d'impuissance, il les ressent depuis un moment. En effet, deux jours auparavant, alors qu'il était assis devant la statue de Lénine, juste à côté des arbres, il avait rédigé : "Fatigué".

Mais Renaud réagit, poussé par son idéalisme. Il se rend en Bosnie alors que la guerre est encore menaçante. Il y va dans l'espoir (mais sans prétention aucune) que ses chansons, puissent apporter du bonheur aux populations civiles qu'il aimerait tant voir réunies. Malheureusement, il  chante uniquement pour les Bosniaques et les Musulmans. Sa principale ambition est de leur apprendre l'importance de l'amour de l'humain et de leur enseigner l'amour universel. Mais n'était-ce pas là une utopie quand on sait que même chez nous, où on est soit-disant en paix, ces souhaits sont impossibles? De ce voyage, mis à part un enrichissement personnel dû à différentes rencontres avec la population, il revient choqué par la misère et l'injustice qui frappent cette région du globe. Ceci l'inspirera pour la rédaction de "Morts les enfants".

La liberté de l'océan…

Par la suite, Renaud devient Capitaine sur son propre bateau. Depuis la naissance de sa fille, il a adopté une vie plus paisible, s'attachant plus à sa famille qu'à sa vie professionnelle. D'ailleurs, lorsqu'il annonce à ses fans qu'il va prendre le large pour une durée indéterminée, ceux-ci sont inquiets et s'interrogent sur la suite de sa carrière. Quant à lui, il explique que ce désir de voguer sur les flots, n'est pas vraiment dû à une passion démesurée, mais plutôt à l'envie pressante de quitter la ville et les rumeurs qui en émanent. De plus, il éprouve le besoin de voir de nouvelles personnes et de partir à la découverte de nouveaux pays, principalement dans les pays tropicaux où le temps lui semble plus clément. Enfin, l'idée de pouvoir voyager comme une tortue avec sa maison sur le dos, l'attire bien plus que passer par les gares et les aéroports où "on se fait chier à attendre !".

Renaud construit donc son bateau avec la tête remplie de projets. Il s'acharne à la tâche et imagine déjà la place de chaque pièce et le rôle qu'auront Dominique et Lolita sur l'embarcation. Mais il n'a jamais réellement navigué, et est donc dépourvu d'expérience. Sur la mer, il connaît des moments de grand bonheur accompagné d'un sentiment extrême de liberté. Cependant, ces instants sont trop peu nombreux pour compenser la poisse qui les accompagne. En effet, Renaud et ses "deux petites femmes" subissent plusieurs frayeurs et doivent consacrer la majeure partie de leur temps à réparer. Renaud aurait pu supporter ces différents imprévus, mais il n’en est pas de même pour son épouse et sa fille qui doivent faire face à deux autres problèmes: en mer, elles ne cessent d'être malades, tandis que lorsque le bateau s'arrête dans un port, il devenait aussitôt un "bistrot" accueillant les connaissances du papa. Cette expérience tourne donc court, mais Renaud ne regrette rien et a, au contraire, accroît son goût pour la mer.

Renaud l'acteur, à la découverte de ses racines :

En 1992, Renaud réalise ce dont il rêvait de faire lorsqu'il était jeune. En effet, il accepte de se mettre, dans la peau du personnage principal dans "Germinal". Il y incarne le rôle d'Etienne Lantier, un jeune homme de 21 ans, qui, dans les années 1965 parvient à obtenir un boulot dans une mine de Montsou, dans le nord de la France. En vivant avec eux tous les jours, Lantier remarque que les mineurs ont des conditions de vie inadmissibles. Alors, il lit, s'instruit et cherche des solutions. Suite à ses lectures à connotation communiste, il sent monter en lui un sentiment de révolte et ressent alors l'envie de renverser la pyramide. Soutenu par ses camarades, il se met donc à la tête d'une grève horrible (car aussi mortelle qu'inutile) dans l'espoir de changer la condition humaine des mineurs.

Je pense que si Renaud a finalement accepté ce rôle, c'est qu'il se retrouvait tout de même dans la mentalité de ce personnage. En effet, combien de fois Renaud n'a-t-il pas espéré un changement dans ce monde où il y en a toujours "tout en bas" et d'autres toujours "tout en haut"[2]?

Il ne regrette pas ce choix car ce tournage fut pour lui, un retour à ses racines maternelles. En effet, Oscar, son grand-père, mineur à 13 ans, était doté d'une grande culture ouvrière et faisait partie du prolétariat digne. C'est pourquoi Renaud éprouva beaucoup de joie et de plaisir à tourner avec de vrais mineurs. C'était plus que des collègues de tournage, ils faisaient la fête ensemble, de façon extrêmement chaleureuse comme cela existe dans le nord. Il sentait renaître en lui ses origines, et le sentiment agréable qu'il éprouvait était totalement réciproque. En effet, après son passage, les mineurs ne manquaient pas d'éloges à son égard : " Un grand Monsieur !", disaient-ils. A la suite de cette expérience très riche avec de vrais rapports humains, il ressent l'envie de leur rendre hommage. Ainsi, il réalise, en 1993, l'album "Renaud cante el'nord". Celui-ci est composé uniquement de chansons écrites en patois local, le ch'timi. Il n'hésitera pas à les reprendre lors des divers festivals dans le Nord, et avec raison ! En effet, elles connaissent un franc succès et l'accent pas totalement parfait de l'artiste est compensé par un public ne cessant de chanter et de danser.

Renaud…renard !

Ensuite, c'est les années galères de Renaud, pendant 7 ans. Il ne réalise pas un album et ne semble plus exister pour le grand public. Bien qu'il donne encore quelques concerts discrets, on ne parle plus de lui. En fait, il va mal, il est au fond du trou. Avec l'arrivée de la quarantaine, Renaud plonge dans une profonde déprime durant laquelle le pastis lui semble le meilleur remède. Alors qu’il a toujours dénoncé et refusé la drogue, il se fait à son tour choper par une autre forme de drogue dure: l'alcool. Il ne fait pas attention et petit à petit, il plonge sans s'en rendre compte. Ce mal qui le ronge est dû à divers éléments que je vais développer.

Tout d'abord, son esprit est rempli de la nostalgie de son enfance qui ne reviendra malheureusement jamais. Une fois de plus, cette envie de retrouver une enfance bercée par l'innocence, illustre parfaitement à quel point il l'aime. Dans son avant dernier album, où il chante "le sirop de la rue", on entrevoit d'ailleurs un sentiment de désespoir provoqué par la prise de conscience que les temps changent.

De plus, il souffre de problèmes conjugaux durant cette période. Son amour, sa Dominique s'en va. Elle le quitte pour des raisons que lui même décrit "complexes et inexplicables". Cette séparation est une des principales causes pour lesquelles Renaud sombre dans l'alcoolisme: il est démoralisé. Mais l'amour qu'il portait à sa femme est toujours présent et d'après lui "le restera quoi qu'il arrive". Malgré les distances prises, Dominique se sent toujours enfermée par l'amour de Renaud. Elle trouve également injuste qu'il ait des millions d'oreilles à qui confier ses mots et ses maux et sur qui répandre son chagrin, alors qu'elle, elle n'a pas cette chance.

Enfin, il désire quitter les projecteurs qui l'ont mis en évidence pendant si longtemps. C'est pourquoi durant ce laps de temps rien n'est prévu à son agenda. Il a besoin de se faire un peu oublier, ce qui est compréhensible. Il choisit de s'établir dans l'ombre d'un restaurant où il commence à prendre l'eau…mais malheureusement avec du pastis!

Aujourd'hui, Renaud s'en sort peu à peu et réapparaît avec un nouvel album. Mais pour revenir, il a souffert. D'autant plus que les traitement qu'il a dû suivre n'ont pas été efficaces. En effet, il a tout essayé, que ce soit les thérapies individuelles, enfermé dans un centre à avaler quatre litres d'eau par jour et à ingurgiter des tonnes de médicaments, les Alcooliques Anonymes ou les psychologues. Mais le seul remède qui ait réellement fonctionné était de l'ordre affectif et relationnel. Ainsi, c'est grâce à certains amis qui l'ont bousculé et à sa famille qui lui a fait savoir qu'elle ne voudrait plus le voir s'il n'arrêtait pas de boire, qu'il s'est décidé à stopper. Malheureusement, il n'est pas à l'abri d'une rechute. Illustration lors du tournage d'un nouveau film au Québec quand il a fait une crise de delirium tremens. Ainsi, suite à l'abus d'alcool, il s'est mis à parler avec sa fille qu'il imaginait en face de lui alors qu'elle se trouvait à 6000 kilomètres de là; il délirait complètement ! C'est pourquoi, dira-t-il dans une émission télévisée qu’il était vraiment temps qu'il arrête car, en plus des problèmes psychologiques qui l'ont réellement fait "flipper", son foie était en danger et la cirrhose frappait à la porte.

Aujourd'hui, il vient de rafler les trois prix aux "Victoires de la Musique" au nez et à la barbe de Bruel et Hallyday. En effet, il fut récompensé pour son duo magique avec Axelle Red interprétant "Manhatan-Kaboul", élue chanson de l'année. Ensuite, il reçut le prix pour son "Boucan d'enfer", album centré sur lui mais plein de poésie et qui a séduit plus d'un amateur. Enfin, pour couronner le tout, il fut proclamé chanteur de l'année. Ces trois titres, il les savoure comme une victoire avec une grande satisfaction. J'espère néanmoins qu'il parviendra a résister à tous ses démons afin de pouvoir encore nous émerveiller avec sa capacité à jongler avec les mots. J’espère aussi que ses nouvelles chansons feront encore réagir la génération actuelle abêtie par les paroles ridicules de certaines chansons commerciales qui ne cessent de passer sur nos ondes radios.

[1] Voir la chanson « Où c’est qu’j’ai mis mon flingue ? », 1980

[2] voir la chanson « Lolito, Lolita », 1991


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