1. PARIS ou PANAME[1], sa banlieue et ses loubards

Comme je l'ai signalé précédemment, Renaud a fait ses premiers pas de chanteur dans la rue. Mais pas n'importe quelle rue, celle de Paris où il a vécu pendant plus de 20 ans, où il a grandi, où il a joué avec ses frères et sœurs, où il a combattu… enfin ce Paris qui l'a vu croître et évoluer. Renaud aime Paname, il aime ses ruelles, ses places, ses anciennes maisons. C'est pourquoi il n'est pas étonnant de le voir chanter Paris dès ses débuts. Ainsi, lorsqu'il est encore dans la rue, il reprend des chansons extraites du répertoire de Bruant qui n'a cessé de chanter le peuple de Paris et de le décrire d'une façon dont lui seul a le secret. Ensuite, en 1974, lorsque Renaud rédige ses premières chansons, il s'inspire de ce maître, bien que le Paris décrit par son prédécesseur ne soit plus tout à fait identique. En effet, les fleurs et les pelouses se sont fait envahir par le bitume tandis que les anciennes maisons, mémoire de Paris, ont laissé la place aux H.L.M. et que la pollution s'accroît de jour en jour :

"j'me parfume pas à l'oxygène,
l'gaz carbonique c'est mon hygiène."
("Amoureux de Paname")

Mais Renaud, apprécie cette face de Paname et il ne se fait pas prier pour le crier dans le refrain de "Amoureux de Paname", jusqu'à la démesure d'ailleurs.

"Moi, j'suis amoureux de Paname,
du béton et du macadam,
sous les pavés, ouais c'est la plage,
mais l'bitume c'est mon paysage,
le bitume c'est mon paysage."
("Amoureux de Paname")

Au cours de cette chanson, première plage sur son premier disque, Renaud réalise sa première apologie de ce "nouveau" Paname et s'adresse aux écologistes, qu'il accuse de vouloir rendre Paris plus vert et plus sain, il fait déjà preuve de provocation :

"Ecoutez-moi, vous les ringards,
écologistes du sam'di soir
cette chanson là vaut pas un clou,
mais je la chante rien que pour vous,
Vous qui voulez du beau gazon,
Des belles pelouses, des p'tits moutons,
Des feuilles de vigne et des p'tites fleurs,
Faudrait remettre vos montres à l'heure."
("Amoureux de Paname")

Il me semble qu'à travers cette chanson, l'unique chose que Renaud veuille nous montrer, c'est qu'il aime Paname, qu'il y a toujours vécu, et que, par conséquent, il s'est habitué à son décor. Surtout que ce milieu, bien qu'il paraisse triste, a été le témoin de toutes ses aventures agréables. C'est pourquoi, il n'a nullement envie de voir sa ville changer. Le problème de l'environnement n'est qu'un prétexte et je pense qu'il n'a pas écrit cette chanson afin de s'engager pour quelque parti politique que ce soit. Il semble tout de même clair que cette chanson fait preuve d’une grande dérision.

D'autant plus, que sur ce même album, il chante "Ecoutez-moi, les gavroches", chanson à nouveau destinée à la Capitale, et plus particulièrement à tous les titis parisiens. Il tente de les stimuler en leur montrant que Paris, malgré son triste paysage, n'est pas si moche. Les paroles confirment l'idée exposée ci-dessus: il aime ce Paname qui lui a fait vivre tant de joie dans son enfance:

"Ouvrez vos yeux pleins d'innocence
Sur un Paris qui vit encore,
Et qui fera de votre enfance
Le plus merveilleux des décors."
("Ecoutez-moi, les gavroches")

Mais pour cette nouvelle mise en évidence de Paris, Renaud, fait même appel à sa culture historique, afin de faire réagir les gamins parisiens, ainsi il glorifie les grandes heures de la mémoire de "Paname la rouge" :

"Allez respirer sur la Butte
Tous les parfums de la Commune,
Souvenirs de Paris qui lutte
Et qui pleure parfois sous la lune."
("Ecoutez-moi, les gavroches")

Mis à part ces deux chansons, entièrement vouées à Paname, Renaud,  se contente lors de son premier disque, de fouler ses ruelles, ses cours et ses pavés. Il fait vivre des quartiers, des lieux comme la coupole. Il suit également les traces de "Gueule d'Aminche" qui fait le tour des bals musettes et des « baloches » dans les quartiers de Paris :

"C'était le roi des barrières,
L'as de la java musette,
L'tombeur des bals populaires,
D'La Chapelle à La Villette."
("Gueule d'Aminche)

Deux ans plus tard, lors de l'album "Laisse béton", il écrit une nouvelle chanson entièrement consacrée à Paris, au XIVème arrondissement plus précisément. En effet, c'est à cet endroit, près de la porte d'Orléans, que Renaud a vécu. Lors de ce nouveau plaidoyer, dérision (aspect systématiquement présent chez cet artiste) oblige, il va jusqu'à revendiquer l'autonomie du XIVème:

"Le quatorzième arrondissement,
C'est mon quartiere d'puis vingt-cinq berges,
C'est dans ses rues que je passe mon temps,
Dans ses bistrots que je gamberge.
Quand j'me balade au long d'ses rues,
J'peux pas oublier qu'autrefois
Vercingétorix s'est battu
Tout près du métro Alésia.
Moi je suis le séparatiste du quatorzième arrondiss'ment,
Oui, moi je suis l'autonomiste de la porte d'Orléans."
("Le blues de la porte d'Orléans")

Cependant, dès ce deuxième album, Renaud commence déjà à étudier et à décrire la banlieue. En effet, petit à petit, il quitte le décor de Paris afin d'analyser le climat qui rôde en banlieue et dans ses H.L.M. Ainsi, lorsqu'il chante "La chanson du loubard", en 1977, on sent que Renaud ne nous donne qu'un avant-goût de la banlieue, et qu'il ne va donc pas en rester là. A travers cette chanson, il nous conte l'état d'esprit d'un jeune garçon vivant dans une banlieue. Il nous explique comment ces jeunes loubards passent leur temps dans cet environnement  pas très enviable :

" Le jour se lève sur ma banlieue
J'ai froid c'est pourtant pas l'hiver
Qu'est-ce que j'pourrais foutre nom de Dieu
J'ai pas un rond et j'ai pas l'air
Sérieux, sérieux"
("La chanson du loubard")

Ce couplet qui est le premier de la chanson, nous dévoile que le climat d'ennui est omniprésent. C'est pourquoi les jeunes tentent de le combler en formant des bandes et en trouvant des occupations pas toujours très « catholiques »:

"Un soir dans une rue déserte
j'ai fauché une Honda 500
à un fils de bourgeois honnête
avec elle je fonce à 200
Ouais, c'est chouette, c'est chouette"
("La chanson du loubard")

Mais, par la suite, on remarque que Renaud étend sa description à tous les habitants des banlieues et plus uniquement aux jeunes. En effet, en 1980, dans sa chanson "Dans mon H.L.M.", il représente toutes les catégories de personnes susceptibles de vivre dans ces habitations. Ainsi en passant par « l'espèce de barbouze", par "le jeune cadre dynamique", par "la bande d'allumés", par "l'espèce de connasse", par "le communiste", par le "nouveau romantique", par "le flic", Renaud résume l'atmosphère pouvant régner dans ces appartements sociaux. Une phrase naguère écrite par Jacques Attali, alors conseiller du président, exprime la justesse de cette chanson : "Je donnerais des milliers de pages sur la sociologie humaine contre Mon H.L.M. de Renaud".

Dans l'album suivant, "Le retour de Gérard Lambert", sorti en 1981, Renaud par l'intermédiaire de "Banlieue rouge", porte son regard sur une femme vivant seule en banlieue et nous donne un descriptif précis des conditions de vie dans les banlieues:

"Elle habite quelque part
Dans une banlieue rouge
Mais elle vit nulle part
Y'a jamais rien qui bouge
Pour elle la banlieue c'est toujours gris
Comme un mur d'usine, comme un graffiti"
("Banlieue rouge")

Pour insister encore plus sur l'ambiance sans joie qui "anime" ces banlieues, Renaud écrit:

"Elle a bien ses p'tites joies
A défaut du bonheur
Quand elle nourrit ses chats
Quand elle parle à ses fleurs"
("Banlieue rouge")

Mais dans l'album suivant, Renaud revient sur les jeunes des banlieues, et cette fois avec plus de rage et de haine. En effet, dans "Deuxième génération", sorte de version améliorée de "La chanson du loubard" sortie six ans plus tôt, le héros est un délinquant pour qui la vie n'a aucun sens :

"J'ai rien à gagner, rien à perdre
Même pas la vie
J'aime que la mort dans cette vie d'merde
J’aime c'qu'est cassé
J'aime c'qu'est détruit
J'aime surtout tout c'qui vous fait peur
La douleur et la nuit…"
("Deuxième génération")

En fait, à travers ces chansons, qui ne sont présentes que dans ses six premiers albums, c'est-à-dire jusque 1983, Renaud est encore jeune et n'est donc pas encore totalement tourné vers le monde. Il prête plutôt attention à ce qui l'entoure et à ce décor triste qu'il n'a pourtant jamais réellement côtoyé. En effet, il n'a jamais vécu en périphérie et encore moins dans un H.L.M., mais il observe et a la capacité de voir très vite. En fait, il ne s'est rendu qu'une fois dans un H.L.M., celui de son frère aîné, mais il fut impressionné par ce qu'il vit et par ce que lui raconta Thierry. Il écrit donc ses chansons, et tout s'y trouve.

Quant à Paris proprement dit, après trois chansons lui étant entièrement dédiées à ses débuts, Renaud va attendre onze ans avant que cette ville l'inspire à nouveau. Ainsi, c'est en 1988, avec la sortie de l'album "Putain de camion" que l'on retrouve le petit peuple de Paris chanté par Renaud. Mais après onze ans, Renaud a mûri, et ça se voit. En effet, intitulé "Rouge-gorge", la chanson ne suit pas complètement la lignée de ses grandes sœurs. Ainsi, la forme de la chanson est moins agressive que les trois précédentes, que ce soit au niveau des paroles ou au niveau  de la musique. De plus, cette fois-ci, il chante principalement la mémoire de Paris, ses vieux quartiers et ses anciennes maisons qui, malheureusement, disparaissent peu à peu :

"Rasée la maison
Détruit l'atelier
Des cages en béton
Les ont remplacés"
("Rouge-gorge")

En conclusion, on remarque que Renaud, en vrai parisien, a d'abord chanté Paname avant de se tourner assez vite vers la périphérie. Il y a sans doute plusieurs raisons à cette évolution. Moi, je pense que la première influence, il l'a subie de la bande d'Argenteuil avec laquelle il traînait et qui lui a fait découvrir le décor de ces cités-dortoirs, et qu’il ne s'est pas privé de décrire. De plus, Renaud a toujours préféré les causes qui divisent plutôt que celles qui rassemblent, et il faut bien reconnaître que, en effet, il y a peu de chanteurs qui chantent les banlieues où les habitants sont situés en bas de l'échelle sociale et donc peu intéressant.

Et si depuis 1985, mis à part "Rouge-gorge", il n'y a plus guère de trace de Paname, c'est que Renaud a porté son regard plus loin. Dorénavant, il ne se sent plus uniquement parisien, mais avant tout citoyen de ce monde dont les divers continents deviennent les décors de ses chansons.

 

[1] Non populaire donné à Paris


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