CHANTEUR ENGAGE

 

Dés qu’il commença à faire parler de lui, Renaud devint d’une part une idole et d’autre part gênant. Il est évident qu’une chanson comme «Hexagone»  (pourtant composée en 1974) est une chanson aussi vraie que gênante, et ce du début à la fin. 

«Ils se souviennent au mois de mai

D’un sang qui coula rouge et noir

D’une révolution manquée

Qui faillit renverser l’histoire

J’me souviens surtout d’ces moutons

Effrayés par la liberté

S’en allant voter par millions

Pour l’ordre et la sécurité».  (voir annexes)

Lors de mon interview de Marc Robine (voir plus loin), il fit la comparaison entre cette chanson et la chanson de Georges Brassens «Le gorille». Il fallait un certain culot pour oser chanter cela à l’époque (pour rappel, cette chanson parle d’un gorille échappé du zoo qui choisit un jeune juge pour perdre son pucelage). La façon gaillarde avec laquelle Brassens raconte l’histoire appela au scandale à l’époque. Aujourd’hui, cette chanson fait rire. Pas «Hexagone»  ! Parce que cette chanson est encore bourrée de choses vraies : le mois de mai rappellera toujours Mai 68, comme Renaud en fait allusion dans l’extrait ci dessus.

En juillet 1989, alors que la France se prépare à fêter le bicentenaire de la révolution par une série de cérémonies aussi protocolaires qu’ennuyeuses, Renaud se démarque à sa façon : avec son copain Johnny Clegg (dit «le zoulou blanc») il donna, le 13 juillet de cette année, un concert gratuit à ses fans et à toutes les personnes désireuses d’y assister.

Renaud ne pèse pas ses mots, si ce n’est pour vérifier que la rime fasse bon effet, en faisant parfois expressément des «maladresses de langage». Il n’hésite pas non plus à se remettre en question : «Oui j’ai voté Mitterrand...mais il suffit qu’il m’énerve trois fois à la télévision pour tout remettre en question...ce n’est pas du socialisme en lui-même que je suis déçu mais des ministres, des attitudes, des promesses non tenues...» (8)

Dans la lignée de ce témoignage, un autre, plus émouvant et plus mordant. A la manière de Renaud en somme quoiqu’il n’est pas coutumier de le voir s’exprimer exceptionnellement dans un«canard»  (9):

«J’ai naguère chanté pour Tonton. Comment croyez-vous qu’il me remercia d’avoir témoigné ainsi de ma foi dans les valeurs qu’il prônait alors ? En les piétinant aujourd’hui. En engageant mon pays dans une sale guerre de merde à la con ! Pas rancunier, je lui adresse malgré tout ces quelques couplets, si la forme est désuète, c’est que c’est une chanson d’avant guerre  :

 

«Monsieur le Président je vous fais une lettre

Pour vous dire simplement j’irai pas au Koweït !

Ta logique de guerre ce n’est pas ma logique

La mienne est pacifique envers toute la terre.

 

Et si je prends demain un flingue, une grenade

Sur une barricade ce ne sera, certain,

Que pour sauver ma peau celle de ceux que j’aime

De mes enfants et même des enfants du voisin.

 

Tomber pour Santiago ou mourir à Madrid

Se faire crever le bide pour chasser les bourreaux

Passe encore, mais jamais j’n’irai donner ma peau

Ni pour un casino ni pour un pétrolier

 

Mourir pour un drapeau quelle idiotie suprême

Quand il est à l’emblème de Shell ou Texaco.

Si tu veux Président marquer vraiment l’histoire

Et mériter la gloire pour au moins deux mille ans

 

Envoi tes régiments libérer la Palestine

Là - bas on assassine chaque jour des enfants

Envoie tes bombardiers raser la Maison Blanche

Ce sera la revanche de tous les opprimés

 

Ainsi finit ma lettre j’hésite, je me tâte

Dois-je en rajouter quatre pour un dernier mot peut-être ?»

Exemple parmi d’autres de ses nombreuses prises de positions concernant diverses injustices, cet exemplaire remanié de «Déserteur» (chanson de Boris Vian(10), sortie et censurée en 1954 et également remaniée par Renaud en 1983) s’adresse à François Mitterrand, personnage en qui Renaud croyait beaucoup mais par qui il fut déçu. Non pas par l’homme comme il le dira à plusieurs reprises, mais par ses décisions qui dépérissaient l’image de Tonton ; tout comme il s’éteignait lui même...

«Tonton est colère

Tout va de travers

L’Histoire, la gloire, tout foire

Parc’que ce soir

Le vieil homme a, c’est dur

Un cailloux dans sa chaussure

Un vieux rhume qui dure

Et puis cette nuit, misère

Il a rêvé

Qu’un beau jour

La gauche revenait

Tonton s’en va

Petits pas...»      (11)

Engagé, le chanteur l’est également sur d’autres fronts ; il ira à plusieurs reprises marcher pour les beurs, Greenpeace, créera les «chanteurs sans frontières»  afin de pouvoir «donner du plaisir aux uns et à manger aux autres» (12)mais il se rendra compte que ce boulot là, ce n’est pas lui qui devait le faire : «A la place d’un homme politique, je ne serais pas fier...c’est grave qu’on face le boulot à leur place !»(13)Mais le fait qu’il ne participe plus directement aux actions diverses visant à rétablir la justice ou donner un coup de pouce à certaines organisations ne signifie pas qu’il les dénigre...au contraire ! Mais il ne se mouille plus tout seul, il n’organise plus, ce qui ne l’empêche pas de participer chaque année aux grandes soirées des «Restos du cœur» ou encore au Sidaction, mais il ne désire plus être à la tête de tout cela. Il y est dorénavant au même titre que les autres.

«Plus les restos du cœur marchent, plus c’est un constat d’échec pour notre société. La charité, c’est le contraire de la justice».         

Un autre aspect de ses idées bien claires est la chanson dédiée à M. Gorbatchev, ex prix Nobel de la paix. «Welcome Gorby»  est en fait un appel au secours à un grand homme de ce monde et, même si certaines paroles appellent plus à l’anarchie qu’au pacifisme, Renaud pousse un nouveau coup de gueule vis à vis de ce qu’il déteste...

«Il est pas né le mec qui m’f’ra

Dire qu’j’ai d’la tendresse pour les rois ou pour les chefs

Z’ont tous mérités dans l’histoire les foudres de mon encre noire mais Gorbatchev

Est un p’tit bonhomme épatant contre qui je n’ai pour l’instant aucun grief

Personne ne méritait plus que lui l’prix Nobel de la pénurie et de la dèche

Welcome Gorby, bienvenue ici où on est quelques uns je crois

Un copain à moi et pi moi

A espérer qu’tu vas v’nir avec tes blindés nous délivrer

T’as fait tomber l’mur de Berlin  si tu sais pas quoi faire des parpaings

Pour ta gouverne

Y’a d’la place ici mon pépère  autour de tous les ministères, toutes les casernes

Ca évitera qu’le populo un jour nous pende tous ces barjos à la lanterne

Quoiqu’pour une fois ca s’rait justice de contempler ces pauvres sinistres

la gueule en berne

Ici y’a des chaînes à briser commence par les chaînes de télé ca s’rait byzance

Que tu nous débarrasses un peu de ce big brother de mes deux j’te fais confiance

Tu pourras aussi liquider les radios FM à gerber qui nous balancent

De nos chanteurs hydrocéphales et de leur poésie fécale toute l’indigence

Welcome Gorby bienvenue ici où on est quelques uns je crois

Un copain à moi et pi moi

A espérer qu’tu vas v’nir avec ton armée tout balayer

Tu peux construire si tu t’amènes quelques goulags au bord d’la Seine

De toute urgence

Ici y’a un paquet d’nuisibles qui nous font péter les fusibles de la conscience

Des BHL et des Foucault pas l’philosophe non l’autre idiot, des Dorothée

Fort sympathiques au demeurant je dirais plus exactement aux demeurés

Welcome Gorby bienvenue ici

Où on est quelques uns je crois un copain à moi et pi moi a espérer

Que tu vas v’nir claquer l’beignet à ces tarés

On a ici c’est bien pratique quelques hôpitaux psychiatriques qu’tu peux vider

Pour y fouttre les psychanalystes les députés les journalistes et les Musclés

Ca va t’faire un sacré boulot mais si tu veux des collabos faut pas t’miner

Tu sais à part dans mon public en chaque français sommeille un flic t’as qu’à piocher

Si t’en a marre du communisme j’te raconte pas l’capitalisme comme c’est l’panard

Comment on est manipulés intoxiqués fichés blousés par ces connards

Viens donc contempler nos idoles elles sont un peu plus rock n’roll que ton Lénine

Bernard Tapie et Anne Sinclair ‘vec ca tu comprends qu’notr’ misère soit légitime».

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(8): «L’événement du jeudi» -20-28/02/86-«Faut -il dénationaliser Renaud ?» -Y. Plougastel

(9): «L’idiot international» -9/01/91-«Sale guerre Monsieur le Président» -Renaud

(10): «Déserteur» de Boris Vian sortit alors que les soldats français sortaient de la guerre d’Algérie et devaient, immédiatement, entrer en guerre en Indochine)

(11) : «Tonton» - Paroles et musique Renaud Séchan - 1990

(12): «L’événement du jeudi» -20-28/02/86-«Faut-il dénationaliser Renaud ?» -Y. Plougastel

13) : «Welcome Gorby» -1992-Paroles et musiques Renaud Séchan- «The meilleur of Renaud 85-95»

Bien sûr, certaines choses déclarées dans ce texte peuvent sembler un peu dures, surtout venant de la plume d’un homme qui se prétend être un pacifiste : appeler des armées, des blindés...en France alors qu’il se décrit comme homme de paix dans d’autres textes, ça peut choquer...et c’est justement cela que Renaud faire: veut choquer, troubler, faire réfléchir les personnes qui en valent la peine. Le message qu’il désire faire passer ici est du genre : «la France en a marre de vos stupidités télévisées ou radiophoniques, des présentateurs et des soi disant chanteurs qui prennent les gens pour des imbéciles...» .

Renaud exprime de façon exponentielle ce qu’il pense avec des paroles qui font mal. Et c’est un peu sa force de frappe, sa signature. Bien qu’il puisse à tout moment exprimer sa tendresse vis à vis de sa famille, de tous les enfants du monde, de ses amis..., il peut également, dans un élan de colère, être haineux vis à vis de l’injustice. Lors de sa dernière venue à Charleroi, avant d’entamer «Morts les enfants»  Renaud déclarera : «Ce n’est pas à vous, peuple belge, que je dois expliquer à qui cette chanson est dédiée...»  ; il parlait bien entendu de Julie et Mélissa et dans cette chanson, on retrouve aussi bien un hommage poignant pour les enfants du monde que de la haine pour tous ceux qui osent leur faire du mal.

«  Chiffons imbibés d’essence

Un enfant meurt en silence

Sur les trottoirs de Bogota

On ne s’arrête pas... «      (14)

Renaud est engagé parce qu’il dit les choses telles qu’elles sont. Ce qui le gêne, c’est aussi bien l’amour que la haine. Renaud n’a jamais fait dans la dentelle, et «s’il a su garder sa lucidité, c’est un immense ras-le-bol qui le couve depuis des années, fruit de multiples trahisons, déceptions, attaques en tout genre...» . (15)

Il s’engage parfois même avec une étrange naïveté et l’admet d’ailleurs, notamment concernant Mitterrand : «Desproges avait bien raison, quand je lui disais que Mitterrand était un mec bien, cultivé, un humaniste, gentil, drôle, machiavélique...il me répondait : «Oui, c’est le meilleur homme politique qu’on ait en ce moment, donc c’est le pire». Et c’est vrai que le plus malin, le plus cultivé, le plus fort, c’est forcément le pire, je m’en suis rendu compte par après...» . Renaud ne change pas d’idéologie pour faire plaisir à l’un où à l’autre, mais il reconnaît ses erreurs, qu’il considère comme telles après avoir creusé l’un ou l’autre sujet, après avoir été témoin d’un acte ou d’une mauvaise appréciation : «...C’est beaucoup plus simple de dire qu’il y a les Noirs et les Blancs, les gentils et les méchants mais je suis en train de réaliser que ce n’est pas aussi simple. Il y a quelque chose qui chamboule toutes mes certitudes, c’est que le statut de victime ne confère pas forcément le statut ni de héros ni de détenteur de la vérité». (16)Renaud s’engage,  ne donne que très peu d’image mais ne semble pas prêt à tourner la page. Aujourd’hui, on étudie ses chansons dans les manuels scolaires, elles font l’objet de thèses en France et à l’étranger : certaines traversent les générations («ça donne envie de continuer à écrire, c’est le plus grand bonheur de ma vie» ) (17), et même s’il sait qu’il vieillit («cent ans», «putain d’cheveux blancs» ), Renaud continuera de chanter «jusqu’à sa mort» (18). Et ses fans s’en réjouissent !

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 (14): «Morts les enfants» -1986-Paroles et musiques Renaud Séchan – «Mistral gagnant»

(15) : «Paroles et musique» -nouvelle série n°6- avril 88- «Vérités et mensonges» -R. Cannavo

(16): «L’autre journal» - Juin 1991-«Renaud ne veut pas laisser béton» -M. Butel

(17) : «Marianne» -26/06/00- «Renaud casse la baraque»                      

(18) : «VSD» -n°1182-20/04/00-«Ma tournée, c’est ma thérapie» -Th. Séchan

  Présentation de "Renaud, ami de Charlie, ennemi de Libé" par Cédric Adam