CHANTEUR ENERVANT

« J’appelle bourgeois quiconque renonce à soi même, au combat et à l’amour, pour sa sécurité ! J’appelle bourgeois quiconque place quelque chose au-dessus du sentiment ».

                                                                  Léon Paul Fargue.

 

        Renaud énerve, c’est bien connu ! Il énerve parce que même lorsque certains de ses textes se veulent un peu plus gentils, il y toujours une part de sentiment d’injustice à l’intérieur...

        Déjà lorsqu’il écrivit «Greta»  en 1974, son texte léger, jouant avec les syllabes    («Ich liebe dich Greta, Ich liebe da gretish, ich liebe tach gredi...» ) allemandes se termine par une question longtemps posée : «pourquoi qu’t’habites à Berlin est, pourquoi qu’j’habite à Berlin ouest»...Renaud n’est pas encore connu lorsqu’il écrit cette chanson et bien d’autres encore : «Société, tu m’auras pas», «Gueule d’aminche», «Hexagone»...bref, des titres qui feront son succès plus tard et qui étaient, déjà à l’époque, des coups de poignards que les autorités allaient prendre en plein visage.

Parce qu’il dit tout haut ce que certains pensent tout bas, parce qu’il a le don de jongler avec les mots et la chance de pouvoir s’exprimer devant la masse, parce qu’il n’a pas froid aux yeux et qu’il dénonce la bourgeoisie facile, la frime et l’argent sale, à l’heure où l’on sent déjà que la population ferait beaucoup de choses pour jouir du plaisir de richesse, pour s’embourgeoiser au risque d’avoir les mains sales :

«Les escarpes et les marlous

qui trainez su’l’macadam

faites-vous plutôt couper l’cou

qu’d’en pincer pour une grande dame».             (19)

 

«Faire partie des minorités, me confia Marc Robine, ce n’est pas entrer dans un genre de mutisme culturel, au contraire ça donne une crédibilité supplémentaire, ça signifie que lorsque l’on élève la voix, on est entendu...pas nécessairement compris ni pris en considération, mais les gens savent que l’on existe». 

Que ce soit avec«Le déserteur»en 1983 ou encore avec «La médaille»  en 1994, l’anti - militarisme de Renaud en fait grogner plus d’un. Ami des oiseaux, cultivateur de chênes et d’herbe, buveur de Ricard, anti flic et anti curé, «fermer sa gueule»  ne sera jamais son mot d’ordre.

        Quand on fait mal aux gens et aux choses qu’il aime, il fait mal également ; à sa façon, sans armes si ce n’est un crayon bien taillé, sans douleur physique...mais sans mettre de gants, sans penser à épargner l’une ou l’autre personne, si ce n’est les petits, les gens pour qui il veut se battre : dans «trois matelots» , il raconte l’histoire de trois personnes qui s’embarquent sur un porte-avion. Il est un de ces gars qui part «voir les baleines qui vivent dans les eaux lointaines, et verra que le monde est beau...»  (20). Et si «Le premier de ces matelots qui était con comme un drapeau finit plein de galons» et que le deuxième «finit dans une vitrine au ministère de la marine petit chef derrière un bureau»  (20), lui se fit «virer de son bateau pour avoir offert son ponpon à une trop jolie Ninon contre un baiser sucré et chaud»(20)...Mais que pouvaient-ils faire les jeunes français de 1985 contre l’armée qui était, à cette époque, obligatoire ? Rien et Renaud le savait : «Simples soldats braves matelots, surtout ne m’en veuillez pas trop, cette chanson je ne l’ai chantée que pour les planqués les gradés...» (20)et surtout pas contre les opprimés, les esclaves de la société ; les gens qui étaient censés rendre service à la patrie et lui donner une partie de leur vie, déjà si courte en somme !

        La patrie aura également son lot de reproches, et Renaud en payera parfois les frais...Dans une de ses chansons («La médaille» ), il dénonce les maréchaux et plus particulièrement le Maréchal de France, qui n’est autre que Pétain : «l’amour ne vous dit rien à part bien sur celui de la patrie hélas cette idée dégueulasse qu’à mon tour je conchie» .(21) Ces paroles et toute cette chanson feront l’objet d’une censure :

«France Inter poursuivie pour avoir diffusé une chanson de Renaud »

«Vingt ans après Gainsbourg et « Aux armes etc. », c’est une chanson de Renaud, la Médaille, qui insupporte une poignée de militaires susceptibles. Pour avoir diffusé en décembre dernier ce morceau dans lequel il est question d’un pigeon qui décore de sa fiente la statue d’un maréchal de France et de «  tout le sang du monde par vos sabres versé... « , la direction de Radio France, via Michel Boyon son PDG, se retrouve devant la justice. C’est l’association de soutien à l’armée française (Asaf) qui n’a pas digéré cette chanson jugée particulièrement antimilitariste. L’Asaf réclame 10000 francs de dommages et intérêts.

Hier, la 17ème chambre du tribunal correctionnel de Paris a tenté d’écouter, dans les grésillements d’un petit magnétophone, l’objet du délit. La cassette étant mal calée, le magnétophone a d’abord diffusé « ...que même dans la légion z’ont fini par le j’ter... ». La présidente a reconnu la chanson mon HLM. Puis ce furent quelques notes de La Belle de Mai, consacrée à Bernard Tapie. Enfin la Médaille. Selon le parquet, le morceau est «  manifestement injurieux « . Le tribunal rendra son jugement le 8 septembre» . (22)

Quelques mois plus tard, la suite de l’épisode...

«Le PDG de Radio France relaxé pour une chanson de Renaud»

«Le tribunal correctionnel de Paris a relaxé hier Michel Boyon, le PDG de Radio France. Celui - ci était poursuivi par l’Asaf  pour avoir diffusé sur France Inter une chanson de Renaud intitulée la Médaille, le 14 décembre 1996, dans l’émission Bonjour les Hirondelles. Dans ce morceau, il est question, par exemple, d’un pigeon qui décore de fiente la statue d’un maréchal de France.

La 17ème chambre du tribunal a considéré que la chanson, jugée particulièrement antimilitariste par l’Asaf, contenait des offenses envers l’armée française mais que la poursuite ne pouvait être intentée qu’à la demande du ministre de la Défense. L’Asaf réclamait 10000 francs de dommages et intérêts en estimant que la chanson portait atteinte à la mémoire des anciens combattants et victimes de guerre».(23)

Comme on peut le constater en lisant ces coupures de presse, Renaud dérange, met certaines personnes mal à l’aise. Ne dit-on pas que seule la vérité peut blesser ? Appeler à la censure, c’est interdire la liberté d’expression. Evidemment, lorsque certains mots appellent à la violence, au racisme et à d’autres actes nuisibles à la société en général, il semble évident que l’interdit doit être de mise. Seulement voilà, les affiches du Front National et les meetings de Jean Marie Le Pen sont autorisés. Comment pourrait-on alors empêcher quelqu’un d’exprimer ses idées ?

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(19): «  Gueule d’aminche « - 1974- «  Renaud, le chanteur énervant - Mistral gagnant «  page 14- Edition point virgule - février 86.

(20): «  Trois matelots «  - 1985- «  Renaud, le chanteur énervant - Mistral gagnant «   page 175- Edition point virgule- février 86.

(21): «  La médaille «  - 1994 - «  A la Belle de Mai «  (1994) - Paroles et musiques de Renaud Séchan.

(22): Libération - 4/06/97 - page 41.

(23):Libération - 9/09/97 - page 39.

Joey Starr (le chanteur du groupe de rap français NTM) fut condamné à trois mois de prison avec sursis et à 50000 francs d’amendes pour avoir chanté «Nique la police». Voilà un exemple d’appel à la violence qui devait être sanctionné. Mais jamais Renaud, dans «La Médaille», ne demande à son public d’uriner, de déféquer ou d’effectuer tout autre geste offensant. Et de toute manière, ces actes naturels et innocents (comme ils sont décrits dans la chanson, voir ci dessous), ne furent accomplis que vis à vis d’une statue, d’un symbole : du symbole de l’armée.                                                                                                       

Renaud est effectivement antimilitariste (et ne s’en est, du reste, jamais caché) tout comme il dénigre les aspects de la société qui lui semblent stupides et assassins, dangereux et nuisibles, mais jamais il n’appela à la violence (excepté dans «Où c’est qu’j’ai mis mon flingue?»). Pour preuve le document fourni précédemment  et dans le quel il s’adresse à François Mitterrand où il affirme qu’il ne prendra une arme que pour défendre sa peau et celle des innocents...

«Un pigeon s’est posé sur l’épaule galonnée du Maréchal de France

Et il a décoré la statue dressée d’une gastrique offense

Maréchaux assassins sous vos bustes d’airain vos poitrines superbes

Vos médailles ne sont que fientes de pigeon, de la merde

Un enfant est venu au pied de la statue du Maréchal de France

Une envie naturelle l’a fait pisser contre elle mais en toute innocence

Maréchaux assassins le môme, mine de rien a joliment vengé

Les enfants et les mères que dans vos sales guerres vous avez massacrés

Un clodo s’est couché une nuit juste au pied du Maréchal de France

Ivre mort au matin il a vomi son vin Dans une gerbe immense

Maréchaux assassins vous ne méritez rien de mieux pour vos méfaits

Que cet hommage immonde pour tout le sang du monde par vos sabres versé

Un couple d’amoureux s’embrasse sous les yeux du Maréchal de France

Muet comme un vieux bonze il restera de bronze raide comme une lance

Maréchaux assassins l’amour ne vous dit rien à part bien sûr celui

De la patrie hélas cette idée dégueulasse qu’à mon tour je conchie» .

La médaille - Renaud Séchan 1994

Mais en plus des propos, c’est également le ton de Renaud qui dérange. Déjà en chantant «La chanson du loubard» au début des années 80, on ne lui pardonna pas de se déclarer loubard alors qu’il venait d’un milieu relativement aisé. Mais il ne s’est jamais prétendu défavorisé : ce sont ses copains qui l’étaient. Alors Renaud joue un rôle, comme Gainsbourg le fit avec «Le poinçonneur de lilas »…mais dans cette chanson, il n’attaquait rien. Renaud s’en prend à l’autorité et s’en voit sanctionné comme le furent bien avant lui Victor Hugo (pour avoir plaidé la cause des misérables alors qu’il était pair de France) et Zola pour avoir défendu le juif Dreyfus et pour son constat social dressé dans «L’assommoir» et «Germinal» alors qu’il n’était pas français de naissance).

 

«J’suis un loubard parmi tant d’autres

Je crèche pas loin de la défense

J’ai l’air crado, c’est pas ma faute

Mon HLM c’est pas Byzance…»

 

Mais ces querelles étaient calculées : il fallait l’empêcher de nuire, de poser ces problèmes de société : qu’il y ait beaucoup de loubards et des HLM délabrés ne sont pas des choses graves, tant que personne ne s’en plaint ! Et que ces dénonciations viennent d’un mec qui n’y a jamais vécu, ça énerve et surtout, c’est embêtant car la chanson porteuse de message peut donner aux gens l’envie d’aller voir dans les cités comment cela se passe réellement.

 Même la presse de gauche, censée être plus sensible aux problèmes de société, pratiqua la désinformation en jouant le jeu de la mauvaise foi.

Mais les choses vraies déplorées dérangent les autorités, c’est bien connu !On censura les chanteurs engagés jusqu’à l’arrivée de Mitterrand. Et Renaud, en plus de poser les problèmes de société, se faisait comprendre par les jeunes des cités, meurtris par l’exclusion, l’ennui, la délinquance, la drogue…Cette drogue contre laquelle il chanta plusieurs chansons : «Xénobe», «La Blanche», «P’tite conne»… 

 «Je chante la banlieue parce que j’ai la prétention de la connaître un peu. Je chante les loubards parce que je les connais, je les fréquente, je les aime, parce que je connais leurs défauts, leurs qualités, leurs passions, leur vie quotidienne, et c’est pour cela que je me suis imprégné de leurs histoires pour en faire des chansons». (24)

«Un chanteur populiste veut plaire à la majorité. Un chanteur populaire se sent proche de tous les minoritaires»            Philippe Val

Les termes employés par Renaud sont les expressions de ces jeunes des cités ; le verlan commençait à être utilisé et avec notamment une chanson comme «Laisse béton», Renaud s’adressait directement à eux en en touchant d’autres en même temps. Ce terme et d’autres appartenant au langage verlan (dont le principe est d’inverser les syllabes), apparaît à présent dans les dictionnaires et, si Renaud n’en est pas l’unique cause, il y collabora certainement.

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(24) : «Une autre chanson» – n°6- déc.Jan.Février- 1981 /82 p12 et 13

  Présentation de "Renaud, ami de Charlie, ennemi de Libé" par Cédric Adam