Pour comprendre et prendre connaissance de l’histoire de Charlie Hebdo,
il nous faut remonter en 1954 et à l’hebdomadaire anglo-saxon «Mad».
Parlons tout d’abord d’une bande de journalistes comprenant François
Cavanna, Topor, Georges Blondeaux - dit Gébé - et bien d’autres qui
collaboraient à l’époque à Ici Paris, Samedi Soir ou France Dimanche ; une
bande de copains en somme qui rêvaient de réaliser quelque chose dans la lignée
de Mad.
Nous sommes donc en 1954, le dessinateur Fred et Cavanna se baladent sur
le boulevard lorsqu’une jeune fille «à
la poitrine très attirante» leur balance sous le nez un nouveau
journal, «Zéro», dont le ton et les
dessins attirent immédiatement l’attention des deux compères. Ils se précipitent
illico à l’adresse du titre, rencontrent le patron et trouvent un accord :
dans la nuit, ils se réfugient dans un bistrot et préparent les textes du
deuxième numéro de ce journal. Cavanna devient rédacteur en chef et accueille
Georges Bernier qui s’occupe de vendre les journaux.
En octobre 1960, le rêve se réalise : ils vont diffuser un Mad à la
Française ! ! Mais il leur manque un titre : «On voulait un canard qui dirait tout, les choses les plus secrètes et
les plus impudiques. On voulait aussi être vendu en kiosque et être affichés.
Un rêve de gosses, quoi !» raconte Gébé. Cavanna sort tout à fait
naturellement le nom Hara Kiri et une étincelle naquit dans les yeux de ses
associés...Sorti en septembre 1960, le ton satirique, les reportages loufoques,
les photomontages...attirent les acheteurs et les filtrent : 2000 exemplaires
pour le premier, déjà 5000 pour le deuxième, même si leurs confrères
journalistes les regardaient de travers, Hara - Kiri bénéficie d’une
inscription à la commission paritaire.
Georges Bernier trouva l’argent et les locaux du journal et adopte le
patronyme : il sera le professeur Choron (nom de la rue où se trouvait, à l’époque,
les locaux du journal).
Le titre et surtout le sous titre du journal «le journal bête et méchant» intéressent beaucoup et,
rapidement, ce sont 15 000 exemplaires qui sont publiés. Mais ce qui fascine,
c’est surtout le fait que nous sommes en pleine France gaulliste, que les
libraires affichant «Les onze milles
verges d’Apollinaire» sont condamnés, que le moindre bout de chair dévoilé
fait hurler les associations familiales et que Hara - kiri ose exister...et
afficher ses couvertures dans les kiosques («à
l’époque, il suffisait d’arriver avec papier et colle ; c’était gratuit»
affirme Cavanna).
En 1961, la censure rattrape le journal suivi de près par la commission chargée
de la surveillance du contrôle et de la surveillance des publications destinées
à l’enfance et à l’adolescence. Hara Kiri est suspendu pour publication de
dessins morbides et purgera sept mois d’interdiction. Mais le journal est
malgré tout fabriqué et vendu en douce en province car personne ne bougea pour
défendre le journal, si ce n’est les habituels signataires de l’époque
(dont Brassens faisait partie) qui signèrent la pétition.
Le journal
reprit finalement du poil de la bête à partir des années 1963-1965 pour se
vendre à 24 000 exemplaires en 1966...lorsque tombe la deuxième interdiction
pour les mêmes raisons qui furent expliquées auparavant. Cette fois, ce sont
huit mois d’interdiction qui furent infligés et malheureusement, cela poussa
certains journalistes et dessinateurs à se laisser attirer par d’autres
journaux, faute de salaire. Mais l’équipe se reforma, une équipe «prête à applaudir aux plus beaux exploits de la bêtise et de la méchanceté,
en en rajoutant, en allant dans le même sens qu’elle et plus loin qu’elle» écrivit
Cavanna dans son livre «Bête et méchant», paru aux éditions Albin Michel. Après mai
1968, on ressent un désir de lancer un journal plus politique et c’est ainsi
que le 3 février 1969 naît Hara Kiri Hebdo qui servira de berceau à Charlie
Hebdo.
Paradoxalement,
la chance de cette équipe sera sa troisième interdiction : le 1er
novembre 1970, 146 jeunes meurent dans l’incendie d’un dancing.
Le 12
novembre ont lieu les obsèques du Général de Gaulle ; et le 16 novembre Hara
Kiri Hebdo titre sous forme de faire-part : «Bal
tragique à Colombey - 1 mort». L’équipe savait ce qu’elle venait de réaliser
et qu’elle risquait même de passer un séjour en prison, mais ils misèrent
sur le fait que le délit de presse n’est pas quelque chose d’évident.
Le ministre de l’intérieur Raymond Marcellin fait interdire l’Hebdo Hara
Kiri et le 23 novembre un nouveau titre paraît : Charlie Hebdo. Entre temps,
plusieurs patrons de presse se sont mobilisés afin de signer des éditoriaux
contre la censure. On ne peut que remarquer le changement d’époque et la découverte
par la France de Charlie Hebdo, dont les années de gloire se situeront entre
1970 et 1974 où 150 000 exemplaires sont vendus en moyenne. Mais au début des
années 80, il ne vend plus qu’à environ 25 000 exemplaires et remarque que
huit millions de dettes (je parle ici en francs français) furent accumulées
par Hara Kiri. En décembre 81, après avoir soutenu la candidature de Coluche
aux élections présidentielles, Charlie Hebdo ferme ses portes.!
Ce n’est qu’en 1992 qu’il réapparaît : financé par des anciens qui y
ont mis «leurs économies» ainsi que par Renaud, l’ancienne équipe (le
professeur Choron excepté) s’est ressoudée autour de Philippe Val, rédacteur
en chef et de nouveaux talents de la bande dessinée et du journalisme. 80 000
exemplaires sont aujourd’hui vendus et font naître une étoile dans les yeux
de ses fondateurs à la retraite, bien contents de pouvoir apprécier un dessin
marrant ou la silhouette d’une jolie femme...
«Nous, on a choisi un journal pour faire voler en
éclats toutes les idées sérieuses qui prétendent justifier la souffrance
des hommes et des bêtes».
(28) - Philippe Val
«Lire Charlie Hebdo, c’est mon
loisir et ma culture, c’est ma liberté et ma révolte»
dit Sandrine Roginsky (29) ; mais que signifie réellement ce terme «révolte»
si souvent employé ? Vous me direz que ce genre d’explication ne doit pas
figurer dans un travail de fin d’études car il suffit d’ouvrir n’importe
quel dictionnaire à la bonne page pour trouver une définition correcte...Mais
quoi de meilleur qu’un homme de lettre tel Albert Camus (30) pour donner une
signification plus étoffée à ce mot ?
Un homme révolté c’est : «Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas ; c’est
aussi un homme qui dit oui, dés son premier mouvement. Un esclave qui a reçu
des ordres toutes sa vie, jugé soudain inacceptable un nouveau commandement.
(...)jusque là il se taisait au moins, abandonné à ce désespoir ou une
condition, même si on la juge injuste, est acceptée. Se taire, c’est laisser
croire qu’on ne juge et ne désire rien, et, dans certains cas, c’est ne désirer
rien en effet.(...)Mais à partir du moment où il parle, même en disant non,
il désire et juge. Le révolté, au sens étymologique, fait volte - face. Il
marchait sous le fouet du maître. Le voilà qui fait face. Il oppose ce qui est
préférable à ce qui ne l’est pas.(...)Si confusément que ce soit, une
prise de conscience naît de ce mouvement de révolte : la perception, soudain
éclatante, qu’il y a dans l’homme quelque chose à quoi l’homme peut
s’identifier». (31)
Mais quel peut bien être le but de cette manœuvre émanant de l’esprit
Charlie Hebdo (car pour lire et comprendre l’attitude adoptée par ce journal,
il faut être en communion avec ce journal) ? Comme le dit Philippe Val lui-même,
«Résister rend heureux, c’est la
soumission à l’inacceptable qui est désespérante».

En fait, dans Charlie Hebdo, la notion d’information
prend toute sa dimension. A la différence de la presse quotidienne où le scoop
et le temps (le très court terme, l’instantanéité, l’immédiat) donnent
sa valeur à l’information, la presse hebdomadaire, du moins en ce qui
concerne Charlie Hebdo, privilégie le contenu et la réflexion et ce afin que
le fait devienne une information et non un produit brut. Charlie ne recherche
nullement l’exclusivité : il vise l’information pertinente en analysant et
en scrutant cette information.
Basé sur les dessins humoristiques mais souvent dérangeant
(seule la vérité, quand elle n’est pas très nette, fait mal ; le
mensonge, lui, n’offre qu’un coup de pub éclair aux personnes ou
organismes concernés). C’est donc par des croquis, une écriture stylisée
et un incroyable franc parler que Charlie Hebdo se bat contre les dangers et
les nombreuses bêtises créées par l’homme, à savoir le Front National,
les classes défavorisées, les exclus... et devient, de cette manière, une
minorité. Cette étiquette trop rapidement attribuée est la preuve que nos
dirigeants n’aiment pas ce qui est différent.
(27):
Edito - Avril 1997 - dans le cadre d’un rapport de stage réalisé par
Sandrine Roginsky - p.3
(28):
«Le Monde» - 8 février 1999 - Yves
- Marie Labé
(29): Sandrine Roginsky était stagiaire à Charlie hebdo en 1997 et réalisa un rapport de stage sous forme d’exemplaire de Charlie Hebdo
(30):
Albert Camus : 1913 - 1960 ; journaliste, écrivain, passionné de théâtre.
Marqua la vie culturelle française de 1936 à 1960 avec notamment des œuvres
comme «La peste», «L’étranger»...
(31): Passage de «L’homme révolté» de Camus - 19 ? ?-Editions ? ? ?p. ? ?
Car en sélectionnant
Charlie parmi les minorités, on insinue, par définition, qu’il
n’intervient pas publiquement, qu’il se terre mais franchement, il suffit de
s’attarder quelques instants sur un exemplaire du journal pour se rendre
compte que Charlie n’est vraiment pas du genre à y aller avec le dos de la
cuillère.