En devenant chroniqueur d’un journal,
Renaud prend le statut parfois trop facilement accordé de journaliste. Et chez
Charlie, les engueulades entre journalistes du même journal, ça existe !Entre
journalistes et chroniqueurs, il y a parfois des anicroches publiques, des
petits règlements de compte par colonnes interposées, mais jamais il ne
s’agira de méchanceté gratuite…Ainsi, le 4 janvier 1995, lorsque Renaud
revient à Charlie après un an d’absence, la première page du journal titre :
«Renaud revient dans Charlie et engueule
Siné ». Dans cette nouvelle chronique intitulée «Envoyé
spécial chez moi» (la précédente s’appelait «Renaud
bille en tête»), le sous titre de Renaud est : «Fais
ta prière, Siné», assez évocateur il me semble ! Extrait de cette
chronique :
«(…)comme
tu as lâchement profité de mon absence pour continuer à me chambrer alors que
je pouvais même pas te répondre, je te préviens que je vais être particulièrement
vigilant au moindre de tes écrits et crobards. Au premier dérapage je
t’allume. Si, par exemple, après avoir chié dessus depuis des siècles, tu
t’avises de nous faire l’éloge des polyphonies corses sous prétexte que tu
as déniché à vil prix une résidence secondaire dans l’île de Beauté et
de boum-boum et que tu crains qu’on te la fasse péter, je vais pas me gratter
pour te traiter de faux-cul. Si tu nous la joue un peu trop beauf’ avec ton
comité de soutien aux fumeurs, aux pochtrons et aux automobilistes, je rejoins
le camp des buveurs d’eau – non fumeurs – rouleurs de scooter(…)»
Renaud a, il est clair, trouvé le «ton
Charlie» pour faire passer un coup de gueule : direct et caricatural à la
fois, bête et méchant…mais authentique ! Quand Charlie titre «Tueur
d’avortées» et représente un homme cagoulé, portant la croix catholique et
mitraillant à tout va plusieurs personnes en hurlant «Laissez les vivre !»,
cela montre la gravité et la stupidité de la chose mais évoque également les
massacres de l’église catholique tout au long de l’histoire…Cela rime
avec : «S’ils ne naissent pas, on vous tue !». Et la charité
chrétienne dans tout ça ? Pourtant, sans aller aussi loin, c’est comme
ça que les choses se passent ; pas de pitié pour les décisions
d’autrui, pas de liberté d’acte dans les limites du légal.
Ce genre de caricature se compte par
dizaines dans chaque numéro de Charlie Hebdo, et il serait fastidieux de les
analyser tous. Lisez une fois ou deux cet hebdomadaire (à moins que vous n’en
soyez adepte !) et vous réaliserez que, même si leur conception des
choses est trop radicale, les anars n’ont pas toujours tort. «Tout détruire
pour tout reconstruire» inclus bien évidemment trop de choses, mais certaines
d’entre elles ne méritent – elles pas parfois un tel sort? Je ne suis pas
anar’, mais citoyen du monde (libertaire, comme Renaud !) mais certains
actes et paroles me font de temps à autre sortir de mes gonds (pour être
franc, plus je prends de l’âge, plus ma révolte s’atténue, par désespoir
de ne rien voir évoluer dans le sens de l’humanité proprement dite).
Revenons malgré tout à Charlie et
Renaud…Dans le même numéro que l’extrait de chronique proposé en page précédente,
on peut trouver un hommage de Patrick Font (journaliste chez Charlie) à Renaud.
Font était également chroniqueur et intitulait ses pensées : «Font
parle aux français…».Resituons un peu l’époque afin de mieux comprendre :
en octobre 1994, Renaud sort l’album «A la belle de Mai», à ce moment il
n’est plus chez Charlie. A son retour, Font écrit ceci :
A Renaud
Merci
pour ce disque. Non, je ne dis pas ça parce que tu me l’as envoyé, puisque
tu ne me l’as pas envoyé. Je te dis merci parce que je l’ai écouté
disons…une bonne cinquantaine de fois. Explication : je travaille avec
des jeunes (filles surtout) en théâtre et en variétés, et ces jeunes ont
toutes reçu ton disque pour Noël. Alors, dans l’autoradio, pas une seule
cassette n’eut droit de cité ces derniers jours en raison de l’impitoyable
concurrence exercée par la tienne. Et, au fil des écoutes, j’ai été
transpercé par toutes les flèches jaillies de ton arc, cher Robin des bois,
Ivanhoé, d’Artagnan, Gavroche, Billy the Kid, Zorro, bref. Au fil des écoutes,
j’ai fini par entendre un auteur qui n’est autre que l’historien de son époque,
la musique en plus. Un auteur qui chante le maximum de choses avec le minimum de
mots : rien que la chanson «C’est quand qu’on va où ?»mérite
l’achat de ce disque. C’est un chasse neige lancé à cent à l’heure
contre le lycée, où s’étiole une jeunesse entartrée par la tradition
scolaire. C’est un chef d’œuvre, un poème jailli des couilles de Victor
Hugo, une œuvre taillée à la François Villon, un coup de poing dans le
ventre mou de l’académie, un camion lancé dans l’édifice replâtré de
l’Education nationale, etc. Durant le congé de Noël, mes jeunes comédiennes
en herbe et deux comédiens en fleurs ont chanté ton répertoire depuis «Laisse
béton» jusqu’à «Putain d’cheveux blancs», s’accompagnant à la
guitare comme il se doit. Ainsi, au cours de ce séjour (je n’aime pas le mot
stage), ont-ils évité TF1 et les autres chiures. Z’ont gratté la guitoune,
soufflé dans la flûte, chanté pendant dix jours, répété comme des bœufs
et, naturellement, fait la vaisselle et le ménage puisque, comme je viens de le
dire, il y avait une majorité de femelles. (Et une lettre d’insultes, une !…Vous
fatiguez pas, le courrier est trié et je ne reçois que les lettres d’amour.)
Ce fut un beau séjour plein de couplets hargneux et tendres. J’ignore comment
tournera le monde dans dix ans, mais ça m’étonnerait pas d’apprendre que
tu as fais des petits un peu partout à) force d’engrosser les muses. Voilà,
j’suis content de commencer l’année avec un sourire, et te transmets un
sacré bouquet de bisous plus chauds et consistants que la galette des rois.
Patrick Font
Une chose est donc bien sûre : le
passage de Renaud chez Charlie n’est pas passé inaperçu ! En fait, on
pourrait dire les passages puisque Renaud fut chroniqueur de juillet 1992 à décembre
1993, sa chronique s’appelait à l’époque «Renaud
bille en tête », puis il se consacra à l’enregistrement de «A
la belle de mai» et rejoignit à nouveau Charlie Hebdo en janvier 1995,
intitulant ses lignes «envoyé spécial
chez moi» pour terminer cette collaboration en juillet 1996. Au cours de
ces deux périodes, Renaud contait d’un ton léger tout ce qui pouvait lui
passer par la tête : cela allait du fait qu’il était interdit de
prendre une bouteille d’eau au concert des
Rolling Stones, jusqu’aux périples d’un homard attendant d’être
plongé dans l’eau bouillante d’un restaurant de poissons, en passant par le
tournage de Germinal, son passage à sept sur sept, son admiration pour les
nouilles ou encore sa visite de Notre Dame de la garde à Marseille (où, soit
dit en passant, il se fit voler sa voiture). Renaud trouve les mots justes à
ces futilités qui n’en sont pas moins des éléments de la vie quotidiennes
chères à tout un chacun. Son humour, ses termes, ses trouvailles linguistiques
et ses fautes de langages volontaires riment avec le personnage qui rime lui même
avec le journal, ce journal satirique enlaçant on ne peut mieux les idées
libertaires du chanteur énervant. Mais cette chronique lui permettait également
de pousser ses coups de gueules : ainsi, lors du décès de François
Mitterrand, il rendit un hommage poignant à Tonton par le biais d’un journal
pourtant rarement en accord avec l’ex président de la république. De la même
manière, il soutiendra Dominique Voynet pendant la campagne présidentielle de
1995, surtout parce qu’elle est une femme mais également parce qu’elle est
écolo et donc, du parti des oiseaux, des baleines, des enfants, de la terre et
de l’eau.
Mais
le fait d’avoir été un manifestant actif lors des événements de mai 68
explique également ce rapprochement entre le chanteur et l’hebdomadaire bête
et méchant. Les idées de mai 68 étaient les idées de Hara Kiri, sans qui
Charlie Hebdo n’aurait certainement jamais existé.
Le fait que Renaud se soit rangé du côté de Charlie nous pousse à penser qu’il est, comme il le disait au début de sa carrière, anarchiste. Renaud apporte une nuance à cette déduction et à cette interprétation :
«L’anarchie
est une philosophie magnifique, mais inapplicable dans nos sociétés. Sauf à
l’appliquer les armes à la main, où à fuir cette société dans une île déserte,
une forêt vierge. L’autarcie…Je trouve donc un peu incohérent de se dire
anar dans un système où l’on est soit intégré, soit exclu. J’ai du mal
à me dire anar mais je le fais si anar veut dire que je suis de gauche, que je
suis rebelle à toute forme d’autorité, que je suis réfractaire à
l’injustice, que je déteste le capitalisme, que je déteste le communisme,
tous ces systèmes économiques qui ont fait la preuve qu’ils engendraient
injustice et misère, que je ne suis pas socialiste, que je ne suis pas
trotskyste et, donc, que tout les systèmes politiques me répugnent. Je suis
anar dans la mesure où je refuse tout ça…Libertaire quoi !».(32)
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(32) :
Chorus, les cahiers de la chanson – automne 1995, n°13, page 109