En mars 1986, un article de Serge
Loupien titrait : «Séchan séché».
Marc Robine (voir quatrième partie) s’insurgea contre ce genre de commentaire
car, en titrant de la sorte, Libé oublie le pseudonyme d’un chanteur et lui
attribue un nom qui, même s’il est sien, ne figure pas au sein de son
appellation d’artiste. Selon Marc Robine : «C’est la même chose que Le Pen qui désigne Bruel du nom de
Benguigui».
Mais outre ce fait qui ne gêne
finalement pas tant que ça, c’est le fond de l’article qui interpelle :
un article à vocation destructrice, à une époque où Renaud venait de sortir «Mistral
Gagnant» (disque de platine à peine dix jours après sa sortie) et
attaquait le Zénith (28 février 1986). Pour introduire le sujet, rien de tel
que…l’introduction ( ! !) de l’article :
«Si
Renaud Séchan est si déplorable, ce n’est pas parce qu’il joue au rouge,
ni parce qu’il est esthétiquement trois fois nul et non avenu (auteur
compositeur interprète), c’est parce que qu’il « est faux comme les
blès (qu’il ramasse) : de la pointe des cheveux à celle des santiags,
en passant par «l’accent»… ».
Le ton était donné ! Pourtant (et j’ai vérifié !), jusqu’à cette époque, Libé n’avait jamais été la cible des paroles rageuses du chanteur ; Le Figaro, Le Nouvel Observateur, Rock and Folk…étaient cités, mais jamais Libé…Peut être qu’à la rédaction du journal, ils étaient jaloux ! Mais continuons l’analyse de cette bombe à insultes…Lorsque Libé évoque les débuts de Renaud à la Pizza du Marais, cela donne ceci :
«C’était juste un chanteur «à texte»(…) qui avait constaté qu’en jouant deux accords de guitare derrière ses poésies, il arrivait au moins – phénomène – à capter l’attention de trois consommateurs le temps d’une «quatre saisons». Un duduche à sa gragratte, comme il y en avait tant à l’époque, qui, en toute logique esthétique, aurait dû en rester là (…)». Fort heureusement il n’en resta pas là ! Le talent de Renaud ne fut jamais reconnu par ses capacités musicales (il commença à gratter la guitare seul et ses musiques furent ensuite l’œuvre de Jean Louis Roques) mais pour ses textes. Alors peut être bien qu’il y avait beaucoup de jeunes chanteurs comme lui à l’époque où il explosa avec «Laisse béton», mais n’existe t’il pas des milliers de Patrick Bruel, de Lara Fabian ou d’autres pop stars ? Certainement car si je me trompe, l’avenir de la chanson française s’avère bien terne (on se contente déjà de pas grand chose alors…).
Mais
ce qui semble plus gêner Libé, c’est que Renaud n’ait pas l’accent des
faubourgs de Paname, celui qu’avait en leur temps les Béranger, Guichard,
Piaf ou encore Chevalier. De par cet argument, il en découle selon ce
journaliste (le terme «journaleux»
utilisé par Renaud paraît plus approprié vu que le boulot de casseur ne nécessite
aucun titre professionnel) que le chanteur, lorsqu’il reprenait les succès
d’Hugues Aufray, «cassait
les compositions de son idole».
Non content de taper très fort sur un mec qui ne lui a rien fait (mais ça viendra !), Loupien met également en cause l’éducation de Renaud (traitant pareillement les Higelin, Capdevielle…de ravaudeurs des javas de chaussettes à clous recyclés dans la goualante pseudo-rock). Puis vinrent les insultes bien emballées : «petit bourgeois moyen», «gros lézard», «cheveux peroxydé chochotte à la Sting»…
Concernant l’album «Morgane de toi», la critique vaut également le détour : «Absurdité nullarde inanalysable et exténuant, de Morgane de toi : même accent, nouveau son de cloche, pantruche sur Los Angeles, via clip pédéraste complaisant de la rue du Verneuil. Toujours plus rase béton, si possible, le niveau, de Déserteur revisite man (rédigé avec les pieds), en Baby Sitting Blues infantile (chanté avec les genoux)». Toujours aussi méchant, injustifié…l’article se clôture en critique de Bernard Pivot (Pourquoi ? Ben parce qu’il avait reçu Renaud tiens !) et de l’idée émise par le chanteur d’enregistrer un disque en anglais.
Avant de passer à l’article suivant (devrai je dire à l’attaque suivante ?), notons qu’à l’époque où ces papiers furent publiés, Renaud faisait un malheur : il explosait les records de vente, faisait salle comble à chacune de ses représentations et, de par son impertinence associée à son talent, étonnait les spécialistes…sauf les gens de libération qui semblaient, eux, étonnés de ce succès.
Cette réaction me semble très symptomatique d’un désir net de contradiction, sentiment exprimés généralement par une frustration de n’avoir pas su déceler le côté attractif d’un phénomène alors que d’autres l’ont fait ! Un exemple hors sujet me vient à l’esprit : en 2000, la célèbre émission «Les guignols de l’info» fête ses dix ans d’existence. A l’occasion, les producteurs de Canal + retracèrent l’évolution de cette émission en donnant l’occasion aux personnages politiques et à la presse de s’exprimer, les deux seuls rédacteurs en chef «réfractaires»étaient attachés au Figaro et à Libération. Ces deux personnes donnèrent l’aspect complètement négatif de l’émission. N’est ce as le syndrome d’une société se prenant trop au sérieux, dénigrant de la sorte les autres pourtant mis sur un pied d’égalité par la majeure partie de la population ?
En 1989, un autre fait marquant devient une aubaine pour Libé. En effet, Renaud s’est offert une maison à Outremont et Libé titre : «Renaud passe du HLM à la cabane au Canada», le traitant de «gouailleur national» et s’insurgeant contre le fait qu’il se soit fixé du côté bourgeois de cette municipalité canadienne. Doit – on, pour parler de la banlieue, y habiter ? Je ne pense pas que les stars du football issu des bidonvilles de Rio de Janeiro continue d’y demeurer une fois qu’ils ont fait fortune. Et puis Renaud n’a jamais été issu de cette classe sociale, ce sont ses copains qui en étaient issus. Il connaît la banlieue, l’aime et la chante, tout comme les loubards.
Mais tout cela va plus loin : lorsqu’en 1986 il fut désigné par 31% des jeunes de 16 à 22 ans comme étant la personnalité incarnant le mieux leurs aspirations (sondage Sofres – Nouvel Observateur), cela exaspéra cette presse – de gauche et branchée, comme il se doit – qui lui cherche des noises en se mêlant de son compte en banque, critiquant et persiflant à propos de sa maison, de son bateau ou encore de son ascendance sociale. Malgré tout, les médias se l’arrachèrent et Renaud fut victime de sa difficulté à savoir dire «non».
Suite à cela, le chanteur prit la décision de ne plus rien accepter et indiqua au gros feutre rouge sur un tableau blanc de sa maison de disque :
«Pour son prochain LP (avril 88) Renaud ne fera AUCUNE promo. Ni presse pourrie, ni radios nulles, ni télé craignos».
Signé :
Renaud
Résultat : l’album «Putain de camion» sortit dans l’anonymat le plus total puisqu’ aucune promotion ne fut faite autour de lui. Il ne se vendit qu’à…800 000 exemplaires ! Pas mal quand même, mais par rapport aux deux derniers bébés («Morgane de toi» et «Mistral Gagnant») qui s’étaient vendus à 1 300 000 exemplaires, il y a quand même une différence ! Mais cette «chute» est – elle issue de la qualité de l’album ou était-ce parce que, justement, il n’avait fait aucune promotion.
Peut importe : aujourd’hui, Renaud sait qu’il peut compter sur ses fans ; pour preuve sa dernière tournée («Une guitare, un piano et Renaud») où, bien que pas toujours très en forme (voix qui déraille, parfois si malheureux que cela se ressentait sur scène…), ils lui donnèrent l’impression qu’il était le meilleur, et il l’est à leurs (nos) yeux ! «Tu peux pas savoir la somme d’amour qu’on reçoit sur scène», confia t’il à Alain Laville (Var-Matin, 18/02/01).
Et ce qui est bien avec Renaud, s’est que lors de chaque attaque contre sa personne, il rétorque avec simplicité, en démontrant par A+B ce qu’il en est exactement…
Extraits…
¨ Après plusieurs agressions de Libé, tombèrent plusieurs chansons. C’est en fait sur «Putain d’camion» que débuta la réponse du chanteur et notamment dans «Chanson dégueulasse» :
«Elle
puait des pieds, d’un seul ? Non, des deux !
Comme
quelqu’un qu’aurait marché dans la tête
à
Ducon-Powels où à BHL,
Comme
quelqu’un qu’aurait taillé ses chaussettes
dans
un vieux Libé aux pages culturelles…»
¨ Dans «Marchand d’cailloux», il y a tout d’abord «L’aquarium» :
«…Enevé
par ces gauchos, dev’nu des patrons bien gros,
J’ai
balancé mon journal par la f’nêtre,
Comme
j’suis un garçon réglo, j’ai visé le caniveau,
Sûr
d’y r’trouver l’rédacteur en chef…»
Renaud fait, avec le mot «journal», allusion à Libération. En concert, il remplace bien souvent le mot «journal» par «Libé».
¨ Ensuite il y a «Ma chanson leur a pas plus – suite» :
«…Et
c’était tellement navrant
Que
Libé a adoré
Alors
pour les remercier
Je
m’suis abonné, pas con !
J’ai
toujours besoin d’papier
Pour
emballer mes poissons !»
¨ Mais il y eu également les moqueries «à la Renaud» ; ainsi, lors de la tournée «Visage pâle attaquer zénith» , il écrira au dos du programme (intitulé «Dictionnaire du chanteur énervant» et qui s’avère être un lexique), tout en parodiant Libération :
«Séchan séché nous prend pour des cons. Comme si qu’on savait pas qu’une nabilleuse ça s’écrit comme ça…Décidément se garsson m’énerve»
Libé
A l’intérieur de ce programme, un
lexique fait par Renaud. Au mot Libé, on peut lire ceci : «Quotidien centre – mou dont les pages culturelles servent à
emballer le poisson. Greenpeace fait la gueule…»
¨
Dans le livre de photographies que lui consacra Claude Gassian, on
voit Renaud accroupis en train de tourner les pages de Libé avec, comme
commentaire de l’auteur : «Le
journal qui se lit à la turque» suivi du commentaire de Renaud : «Je
ne lis pas Libé, je le feuillette !»
¨
Dans une interview accordée à «Marianne» («Renaud
casse la baraque»26/06 – 2/07/2000) Renaud déclare : «L’absence
définitive de talent me poussera peut être à postuler à un poste d’écrivaillon
dans les pages culturelles de Libé…».
¨
Toujours en parlant de Libé et dans le même journal : «Ces
enfoirés m’allument depuis quinze ans avec une haine et un acharnement qui
relèvent du règlement de compte. Dans le même papier, j’ai découvert que
j’étais devenu un gros beauf’ parce que je parlais de football, de gonzesse
et que je taquine mon macho de guitariste , Jean Pierre Buccolo, sur sa pseudo
homosexualité…et puis si chambrer les footeux, les hooligans, maintenant,
c’est être beauf’, n’est nouveau ! Ce qui me débecte dans ces
remarques, c’est que mon public, qu s’éclate de rire pendant deux heures à
mon spectacle, serait, du coup, un «public de beauf», incapable de saisir le
deuxième degré de chacune de mes vannes…de toute façon, pour ces petits
messieurs plumitifs et fielleux, tout ce qui n’est pas branché, ultramode et
parisien est beauf…Quand ils parlent de glissements vulgaires, ce sont eux les
vulgaires. Des centaines de journalistes de province ont vu mon spectacle et
n’ont parlé que de tendresse, d’humour et d’intelligence. Et puis,
surtout, eux, ils parlent de mes chansons. Libé n’en dit pas un mot, pas une
ligne. Seraient-elles à ce point inattaquables qu’ils n’osent s’aventurer
à les évoquer ?
On me taxe de «mitterandiste qui n’assume pas» et on prétend que j’essaye de nier toute connivence avec Tonton. Quelle bande de tarés ! Au contraire, sur scène, je revendique cette connivence. Tout en affirmant avoir aimé l’individu, je parle de sa «politique à la con». Je n’ai jamais tenu un autre discours !».