INTERVIEW DE JO MASURE.

 

Organisateur pour la seizième année du festival  «Alors...Chante ! » de Montauban, Jo Masure est également un grand défenseur de la chanson française. En effet, son festival se base uniquement sur ces chanteurs à textes qui font partie du patrimoine emblématique de la chanson francophone.

C’est également dans le cadre de «Mars en Chansons » que j’ai eu l’occasion de le rencontrer puisqu’il était venu assister au week-end «Montauban sur Sambre » organisé par Claude Bonte.

        J’avais certainement l’air fin à l’aéroport, brandissant une pancarte « Jo Masure » au milieu d’une foule de personnes venues accueillir proches et hommes d’affaires ! Quelques minutes plus tard, nous étions plongés dans les embouteillages de l’autoroute...quoi de mieux pour introduire le fait que j’aimerais m’entretenir avec lui afin de discuter de Renaud. Il devait se douter que j’en étais fan...cela faisait vingt minutes qu’un concert de Renaud résonnait sur mon auto - radio. Décontracté et souriant comme le sont les gens du sud de la France, il accepta gentiment et commença alors une discussion tout à fait informelle concernant quelques anecdotes...Visiblement, il le connaît assez bien, ils sont même assez copains. Encore une rencontre qui risque d’être assez passionnante...

La question semble vaste mais elle est malgré tout presque obligatoire : que représente selon vous Renaud ?

Jo Masure : « Renaud est quelqu’un qui colporte beaucoup de choses en plus de la chanson, et ce souvent malgré lui. Il a symbolisé toute la résistance d’une génération en disant des choses que beaucoup de gamins révoltés auraient aimé dire. C’est un chanteur qui a marqué beaucoup sa génération comme ce fut le cas pour Léo Ferré, Georges Brassens...

Aujourd’hui, même si son public sait qu’il n’est pas bien, les fidèles le considèrent toujours comme un dieu et ressentent l’envie de l’aider, et j’en fait partie !En tant que fan que je suis, j’ai envie de lui dire qu’on est là même si ça ne va pas, car on a mal de le voir mal...mais le fait de lui donner l’illusion que ça se passe bien fait que Renaud ne prend pas conscience de son mal - être. Son vrai public le soutient et lui fait passer un véritable message d’amour sur scène. Malgré tout, il ne faudrait pas que cela dure trop longtemps. Un jour je lui ai dit : «Tu fais chier, tu a un public d’enfer, ils te suivront jusque dans la tombe...tu as encore des choses à dire, j’en suis certain...écris quelques chansons, merde !» et il m’a répondu avec la sincérité qui est sienne : «Mais je n’ai jamais rien eu à dire, moi j’écrivais mes chansonnettes en racontant ce que je ressentais...j’ai jamais eu de leçon à donner à personne, je fais mon truc, c’est tout...». C’est certainement parce qu’il est malheureux qu’il parle comme cela...c’est un mec qui trouva le bonheur grâce à Dominique et Lolita, maintenant que Dominique l’a quitté et que Lolita commence à voler de ses propres ailes, il se sent seul au monde...

Renaud aime les gens, voilà pourquoi il prend très mal que l’on dise qu’il n’est pas bon ! Qu’il le veuille ou non, il fait partie des quelques artistes qu firent évoluer la société. Comme Brassens en son temps, ses chansons ont remis beaucoup de choses en question dans l’esprit des gens.

C’est comme mai 68 : pour certains, ce fut une révolution manquée. Mais Renaud voyait surtout le fait que, idéologiquement, ce fut un grand chambardement. La façon de penser des gens, d’aborder les choses de la vie changea profondément et même si, politiquement parlant, l’affaire fut récupérée par De Gaulle, ce fut un tournant dans l’histoire : nous avons su dire merde à la discipline !

Je pense d’ailleurs qu’aujourd’hui les politiques auraient tort de s’endormir sur leurs lauriers car je suis persuadé que la jeune génération est encore capable de dire merde à tout : le fait qu’il n’y ait plus de valeur morale, qu’il suffise de paraître pour empocher le pognon, que ce même fric soit omniprésent...Un jour où l’autre, ça pétera ! Mais pas comme en 68 : quand ça pétera, ce sera selon moi au niveau mondial ou continental...Rien que ce qui se passe avec José Bové en France, je suis certain que cela donne des idées aux jeunes...même si tout acte est aujourd’hui récupéré par les médias, par le sensationnel...et donc par le fric ! Et tu peux me croire, dans les révolutionnaires francophones, il y en aura beaucoup qui écouteront ou qui auront écouté Renaud !» .

Déçu par la gauche ?

J.M.: « Nous l’avons tous un peu été...La gauche socialiste n’était certainement pas assez à gauche pour lui ! Mais c’est normal : c’était la première fois que l’on votait pour un mec qui gagnait (Mitterrand) alors nous pensions tous que tout allait changer! Jusque là, la droite était omniprésente et nous ne pouvions jouir pleinement de notre liberté puisque notre existence était conditionnée par les interdictions. Nous avons été déçus plus par nos attentes exagérées que par la gauche elle même et Renaud pense comme moi, mais il ne fut pas toujours très clair à ce niveau là dans ses interviews. La gauche est le seul moyen que nous avons pour avoir un soupçon d’intégrité, tant culturel que social ».

Quelle est l’idéologie commune entre Renaud et Charlie?

J.M.: « Charlie, c’est marrant! Mais c’est selon moi beaucoup trop caricatural pour être efficace. Charlie repère bien ce qu’il faut changer mais donne des solutions beaucoup trop fantasques. Ils tentent d’aiguillonner les choses pour faire en sorte que l’on se dirige vers l’anarchie la plus totale en matière d’organisation politique.

Lorsque l’on pousse les choses trop loin, il n’y a plus aucun moyen d’être crédible car on entre dans quelque chose de beaucoup trop systématisé. Le rapport avec Renaud, c’est que, ce qui le gonfle, ce sont les puissants ; le fait que le monde soit dirigé par des actionnaires. Celui qui travaille ne compte pas, c’est celui qui possède le pouvoir financier qui prend toute l’importance. C’est pour cela que Renaud se retrouve dans la mentalité de Charlie Hebdo, ils sont d’accords sur un point important : nous vivons dans une société de merde ! ».

Renaud entretient de mauvais rapports avec certains médias et notamment avec Libération. Qui plus est, Ludovic Perrin qui s’occupe de la chanson au sein de ce journal a, à plusieurs reprises, écrit des choses assez compromettantes sur l’image du chanteur...

J.M. :« Le style Libé, je suis d’accord pour dire qu’il est vache et même parfois assassin. En ce qui concerne Ludovic Perrin, je garde en mémoire la dernière venue de Renaud au festival de Montauban en 2000. Sa prestation sur scène était loin d’être exceptionnelle mais son public donnait l’illusion d’être satisfait. Perrin était venu ce jour là et, crois moi, il n’était pas là pour tenter d’assassiner Renaud. Mais suite à la prestation plus que moyenne du chanteur, j’ai appelé Perrin pour essayer de connaître ses intentions. Je lui ai conseillé de ne pas juger le festival «Alors...Chante !» uniquement sur le concert d’une personne malheureuse à ce moment. Je ne lui demandais pas de lui jeter des fleurs (il ne l’a jamais fait, même quand il le méritait), mais juste d’être, pour une fois, objectif.

Il semblait d’accord avec moi et titra finalement son article «Renaud en roue libre ».

Le problème subsiste toujours entre la gauche et la droite, on ne sait jamais si les gens qui écrivent dans les journaux de gauche ou de droite adhèrent totalement à l’idéologie de ces journaux. Mais dernièrement, les rapports entre la gauche et la droite (la droite normale, pas les fachos!) ont tendance à se resserrer. Il existe des gens de droite qui font bien leur boulot de journaliste, et qui le font avec humanisme, comme il y existe des salauds partout.

Mais Ludovic Perrin est jeune et n’a pas les capacités pour prendre le recul nécessaire afin de réaliser que les pages culturelles d’un journal doivent être réalistes, surtout lorsqu’il s’agit d’un concert. Il ne doit pas se baser uniquement sur son point de vue personnel mais décrire l’ambiance, dire si la salle était pleine, si le public était heureux...après ça il peut donner son point de vue personnel mais Perrin se résume trop souvent à dire ce qu’il pense sans rendre compte de la réaction du public. C’est également ça le style Libé: ils distribuent trop facilement les bons et les mauvais points sur bases de critères qui n’appartiennent qu’à eux, se plongeant de la sorte dans une subjectivité trop aléatoire.

C’est cette médiatisation là qui est inquiétante, Renaud est un mec bien, qui possède une énorme générosité et un très grand cœur. Personne n’a le droit de tenter de le démolir, ce type nous a trop donné pour que l’on oublie ce qu’il a fait au détriment de ses problèmes affectifs et familiaux qui sont à la base de tous ses malheurs ».

  Présentation de "Renaud, ami de Charlie, ennemi de Libé" par Cédric Adam