6. Le retour de Gérard Lambert (1981)

Troisième album en trois ans (!), "Le retour de Gérard Lambert" est la suite logique de "Marche à l'ombre" mais préfigure déjà les deux albums suivants et c'est pour cela que je l'associe volontiers à ce que j'appelle le plus beau triptyque de Renaud. L'ambiance bande dessinée est toujours présente (je viens d'ailleurs de me rappeler que le dos de la pochette est en fait un dessin digne d'une bd) mais l'ensemble est beaucoup plus sérieux, presque austère parfois. La côté purement narratif va céder peu à peu le terrain au côté engagé, Renaud ne sera bientôt plus un loubard que par procuration. Est-ce l'apparition de la dédicace "A Lolita..." qui explique cela ? Ce disque est également le dernier à avoir été enregistré avec des moyens qui sonnent limités, ce qui augmente encore le côté charnière de l'oeuvre. Je ne pense toutefois pas que ce disque soit le meilleur de Renaud. Et même si "Manu" est encore bien présent dix-huit ans plus tard, réclamé à corps et à cri par les fan à chaque concert, la plupart des chansons de l'album n'ont pas survécu plus de cinq ans aux concerts. Un album à conseiller indiscutablement à ceux qui ont déjà d'autres albums de Renaud car indispensable dans la compréhension de l'évolution de l'artiste mais à ne pas trop conseiller comme album de découverte.

1. Banlieue Rouge

Énième description de la vie morose des cités dortoirs, "Banlieue rouge" est une honnête chanson d'introduction d'album qui commence malheureusement à sentir un peu le réchauffé. L'optique choisie est cependant originale: la ménagère de plus de cinquante ans, veuve et isolée dans l'immensité de l'indifférence générale. Mais plusieurs choses rendent cette chanson un peu maladroite: la musique par exemple, qui sonne plus "colère" qu'indifférence et résignation; les fins des refrains, qui semblent avoir été pénibles à trouver; des thèmes souvent entendus qui reviennent peut être une fois de trop ou trop vite. Dans le même genre "Deuxième génération" sera incontestablement plus réussi. Il en reste cependant une superbe narration, une de plus, criante de réalisme froid et que les générations futures s'amuseront sans doutes à analyser.

2. Manu

Renaud est de la race des grands de la chanson. Et ceux qui en doutaient encore ne peuvent qu'être convaincus par la chanson "Manu" qui vient se glisser sur la même marche que "Jeff", de Jacques Brel, dont elle s'inspire intelligemment, évitant le plagiat facile, ajoutant des émotions propres à l'artiste. La musique, bien que simplissime, aide magnifiquement les paroles à faire ressortir ce que les protagonistes ont sur le coeur. Les paroles justement tapent juste pour le monde de Renaud, cela faisait longtemps d'ailleurs que l'on n'avait plus autant senti le "personnage Renaud" au travers de ses paroles. Il résulte de tout cela une oeuvre qui se classe sans hésitation dans le top 5 de l'artiste, qui passe les années sans prendre de ride (être intemporelle aide souvent au succès d'une chanson) et qui, concert après concert, est toujours aussi réclamée par le public (principalement par les filles semble-t-il). A consommer sans modération donc !

3. Le retour de Gérard Lambert

Chanson ayant donné son titre à l'album, "Le retour de Gérard Lambert" fait partie de cette catégorie de chansons dont on attend beaucoup mais qui nous laissent un peu sur notre faim. L'utilisation de son titre pour l'album semble s'assimiler alors à un coup marketing du genre "Voici, entre autres, la suite des aventures de Gérard Lambert, ce loubard déjanté qui vous avait tant amusé dans l'album précédent". Mais le but n'est qu'à moitié atteint. Bien sûr l'humour est toujours présent. Bien sûr la musique aux sonorités médiévo-gothiques suit parfaitement les paroles de la chanson. Mais ce n'est plus le Gérard Lambert de l'album précédent. Ce n'est plus le loubard qui s'en va sur sa mobylette pétaradante vers la grande aventure qu'il s'invente à grands coups d'énergie tel un Don Quichote. Non, Gérard Lambert a préféré échanger sa monture contre une Simca 1000 pourrie, semble s'être embourgeoisé et va passer la chanson à subir passivement les événements. Une suite peut-être inutile mais qui a le mérite d'exister. A quand la chanson qui nous racontera ce qu'il est devenu ?

4. Le Père Noël noir

Bon, soyons directs. Étrange chanson que ce "Père Noël noir" ! Déjà, le choix du rythme jamaïcain, que Renaud semble avoir gagné dans une pochette surprise pour le placer directement sur l'album, peut surprendre... mais pourquoi pas, ne vaut-il pas mieux vivre avec des remords qu'avec des regrets ? Les paroles ensuite. Une chose frappe immédiatement, cela sonne plus 'Coluche' que 'Renaud'. Est-ce la première preuve d'une influence qui se confirmera, se matérialisera plus tard dans l'album ? A côté de ces questions existentielles, le contenu semble anecdotique et le pseudo-sketch qui nous est présenté sur fond de musique des îles passe tant bien que mal. Une chose attire cependant l'esprit, une petite phrase anodine: "le Père Noël, il n'est pas noir, il est normal" . Même si le contexte humoristique peut servir de filtre atténuateur, second-degrésique, il est étonnant d'entendre des mots qui vont à l'encontre des opinions avouées de Renaud. Certains avaient déjà peut-être tiqué dans "Banlieue rouge" en entendant les paroles "en cas de guerre, en cas de crise, ou de victoire de la gauche"... à contre courant de ses opinions actuelles. Renaud aurait-t-il changé d'opinion en mai 1981 ? Si quelqu'un peut m'expliquer, qu'il n'hésite pas !

5. J'ai râté téléfoot

Nous nageons ici en plein réalisme tendance naturalisme. "J'ai raté téléfoot" est assez révélatrice du changement de cap amorcé par l'album. Renaud s'est embourgeoisé, passe plus de temps à la maison au détriment des bistrots et peut maintenant décrire dans ses chansons des scènes de sa vie quotidienne. Est-ce la paternité qui a provoqué ce changement ? Sans doutes. L'âge aussi peut-être... Toujours est-il que le décor de la chanson est on ne peut plus simple: un fauteuil, une télévision, les boissons à portée de main et l'épouse qui passe et repasse. Et malgré la pauvreté des ingrédients, nous obtenons une chanson, véritable tranche de vie qui fait déjà office aujourd'hui de cours d'histoire (qui ne se souvient pas de ces attentes interminables avant "Téléfoot"), qui n'est pas trop désagréable à écouter, même si elle a complètement disparu du répertoire classique Renaudien. La musique, bien qu'un peu faible, est suffisamment entraînante et colle bien à la situation qui tourne sans cesse sur elle-même. Les paroles enfin ont le mérite et l'avantage de ne pouvoir qu'être de Renaud.

6. Oscar

Chanson dédiée au grand-père chtimi, "Oscar" est le moyen pour Renaud de rendre hommage à quelqu'un qui semble l'avoir fortement influencé, à cette homme qui vient du "pays où habite la pluie, chtimi jusqu'au bout des nuages". Et il y arrive bien le bougre. L'artisan des mots est en pleine forme et même si les vérités crues empêchent parfois un enrobage délicat, l'ensemble s'écoute avec plaisir. Seule la musique, trop commune et sans grande imagination, se situe un peu en retrait. "Oscar" restera confiné à l'album, c'était probablement son but.

7. Mon beauf

Voici une chanson que j'aime beaucoup ! La tendance aux sujets sur la vie de famille se confirme et Renaud nous brosse ici le portrait d'un beau-frère qu'on espère imaginaire, un "Beauf à la Cabu" comme il l'explique à la fin de sa chanson. Et c'est vrai que Cabu semble l'avoir plus qu'inspiré (il est amusant de noter que l'inspiration inverse semble avoir également fonctionné et que le fils de Cabu, Mano Solo, est aujourd'hui un artiste que l'on range volontiers dans la nouvelle vague des Renaud-like). A l'écoute des paroles, c'est le français moyen tel qu'on peut le retrouver dans les caricatures du"Canard enchaîné" qui se dessine avec, pour seules caractéristiques, ses défauts. La musique suit parfaitement le côté dédaigneux des paroles et l'ensemble, bien qu'un peu répétitif, se laisse écouter. Cependant, si cette chanson se place souvent sur les "best-of" de Renaud et fait partie de celles auxquelles on pense quand on pense à l'artiste, elle a pratiquement disparu des concerts. Ce contraste s'explique peut-être par le manque de finalisation du texte où certaines paroles sont serrées au maximum pour entrer dans la mélodie et par le manque d'ambition de la chanson, qui l'empêchent de peu de faire partie des véritables incontournables.

8. La blanche

Difficile de ne pas faire le rapprochement entre "La blanche" et "Petite conne" qui arrivera dans deux albums. Cependant, même si le fond est le même (le problème de la drogue), le traitement est différent. C'est à une personne occupée à se détruire mais encore vivante que Renaud s'adresse ici. Encore une fois, on sent le Renaud mûri. S'il croise encore ses potes sur le comptoir d'un troquet, c'est parfois pour parler de problèmes sérieux, pour donner son avis; pour donner des conseils. Plus question de se contenter de regarder Bob jouer au flip'. Dans cette optique, "La blanche" est une magnifique chanson d'amitié qui paye malheureusement les pots cassés pour "Petite conne" qui l'effacera bien vite du répertoire renaudien. La faute peut-être à une musique assez académique, limitative et peu inspirée, même si elle colle aux paroles. La faute peut-être aussi à ces paroles qui sont un cran en dessous du niveau d'un Renaud au mieux de sa forme, trop descriptive, pas assez engagées. Il reste de tout cela une chanson à l'image de l'album: à conseiller principalement à ceux qui aiment déjà Renaud et veulent approfondir leur connaissance de l'artiste.

9. Soleil immonde

Fait rare, voire unique (?) dans l'oeuvre de Renaud, "Soleil immonde" est une chanson pour laquelle Renaud n'est que l'interprète, musique et paroles étant l'oeuvre d'un autre artiste. En l'occurrence, cet autre artiste n'est pas n'importe qui. Sous la signature de Michel Colucci, tout le monde aura reconnu Coluche, le célèbre humoriste français que la vie nous a trop rapidement enlevé. Et cette non paternité se sent très vite dans la chanson. La musique manque d'expérience mais, pour quelqu'un qui n'en faisait pas son métier principal, elle n'est pas mal du tout. Les paroles ont le mérite de l'originalité mais n'ont pas cette magie qui caractérise la plupart des paroles de Renaud, là aussi le manque d'expérience semble être le principal responsable. Heureusement, l'ensemble s'adapte parfaitement à la voix de Renaud qui parvient même à y placer des accents propres à Coluche dans l'enchaînement de certaines syllabes. Comme il fallait cependant s'y attendre, cette chanson a rejoint les autres oeuvres de l'album au club des chansons qui s'oublient. Une marque d'amitié sans prétention à découvrir donc.

10. Étudiant, poil aux dents

Enfin une chanson ouvertement engagée ! Mais quel drôle de sujet... Pourquoi s'en prendre ainsi gratuitement aux étudiants ? Serait-ce par un souci gratuit d'anarchie, par pure provocation, par démagogie vis-à-vis de ceux que Renaud estimait former son public majoritaire, par jalousie bête et méchante ? Est-on au contraire face à un Renaud au sommet de son art et de ses opinions, invectivant ceux qui formeront le pouvoir de demain à la seule force d'un diplôme, sans connaissance exacte du terrain avec les conséquence que cela peut avoir et a déjà eu ? Le tout fait toutefois un peu gros pour être totalement crédible, mais c'est peut-être un garde-fou volontaire et bienvenu. Musicalement, la mélodie est très agréable et les breaks musicaux en forme de revendication gréviste aux allures de mai 68 est une trouvaille pleine d'originalité. La carrière de cette chanson sera pourtant courte: elle sera juste reprise sur le live qui suivra l'album et sombrera rapidement dans l'oubli. A écouter cependant, juste pour savoir que. Il faut toujours savoir que.

11. A quelle heure on arrive ?

Chanson on ne peut plus originale, "A quelle heure on arrive ?" raconte l'ambiance des tournées quand celles-ci commencent à user leurs protagonistes. La description du car qui transporte l'équipe retranscrit parfaitement l'ambiance que l'on s'attend à y trouver et la musique lente, tendrement violente, irritante, amplifie merveilleusement la fâtigue et la lassitude des passagers. Trop même. La chanson en devient presque indigeste, difficile à écouter pour le simple plaisir de l'écoute, ce qui explique vraisemblablement sons manque de suivi en dehors de cet album. Mais encore un fois, les fans y trouveront leur compte. Un bel exercice de style donc, à ranger dans la catégorie "art et essai".

Le car s'éloigne, l'album se termine. Et nous restons là, sur le bord de la route, avec dans la bouche une impression de trop peu. Depuis ses débuts, Renaud a incontestablement mûri, musicalement, personnellement. Il ne manque plus qu'un petit quelque chose pour le transformer définitivement en star, pour le faire aimer même des non-initiés. Sera-ce pour l'album suivant ? Wait and see... En tout cas, moi, je vous y attends avec impatience !

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