10. Marchand de cailloux (1991)

L'intervalle entre chaque album augmente, ce qui est un phénomène normal d'usure. Il suffit de penser à Hergé et ses "Aventures de Tintin"(r)(tm)(c) pour s'en convaincre. Mais bien plus qu'un gros intervalle temporel, c'est un énorme intervalle stylistique qui sépare "Marchand de cailloux" de "Putain de camion". Autant "Putain de camion" donnait dans le synthétique à outrance, sauce française en prime, autant cet album tente de taper du coude les oeuvres "unplugged" d'autres artistes. Le tout, sous l'inattendu couvert d'une sauce anglaise (ou plutôt, irlandaise) et d'un incroyable professionnalisme musical qui fait malheureusement parfois transparaître que les faiblesses sont à chercher plus du côté de la composition que de l'interprétation. Je ne pense pas me tromper en affirmant que de nombreux fans ont dû ressentir une surprise énorme à la première audition de l'album. Doit-on y voir l'influence de Virgin après le relatif échec de l'album précédent ? Toujours est-il que c'est un superbe album qui nous est livré ici, un véritable second souffle bienvenu! Le besoin d'offrir de la qualité se fait sentir jusque dans la présentation du CD qui devient enfin LE support incontournable. Enfin, pour se replacer dans le contexte historique, l'album a été enregistré à Londres, pendant la guerre du Golfe, alors que l'Angleterre était dans le camp de ceux qui combattaient l'Iraq afin de s'assurer, sous le prétexte officiel de libérer des populations gentilles injustement envahies par des méchants, un appui stratégique dans cette région riche en pétrole. C'est ce contexte qui vaut le "pendant leur sale guerre" inscrit au dos de l'album... Pour finir, j'aimerais raconter cette anecdote d'un ami qui voulait se faire passer pour un grand connaisseur de Renaud, pour me faire plaisir, et qui m'a parlé longuement de l'album "Marchand de camions", mélange aussi subtil qu'involontaire des titres des deux derniers...

1. Marchand de cailloux

Cela faisait longtemps que la première chanson d'un album de Renaud avait donné son titre à l'album. C'est le cas ici. Musicalement, le ton est directement donné: instruments à vent, à corde, percussions et quelques claviers qui remplissent intelligemment le fond. Le tout sous une forme mélodique qui pourrait servir à une danse autour du feu dans la région de Dublin. Comme d'habitude, Lolita, la fille de Renaud, a droit à sa chanson. Chose nouvelle: Lolita est maintenant suffisamment âgée que pour pouvoir parler dans les chansons, via la voix et l'imagination de son père. C'est une nouvelle étape dans la carrière de Renaud: il peut maintenant se permettre de poser des questions, d'accuser, via la voix de tierces personnes. Il ne faut pas prendre cela comme de la lâcheté mais bien comme un besoin d'offrir un point de vue différent à plusieurs niveaux. Pour le reste, il s'agit d'une chanson classique dans le répertoire de Renaud: les injustices du monde sont à nouveau étalées, dénoncées. Du banal ? Non car le point de vue est neuf, les paroles sont idéales dans ce contextes et la construction musicale est presque parfaite, une fois la surprise stylistique passée. Et même si la chanson semble mal à l'aise en concert, nous sommes ici en présence d'une excellente entrée en matière pour l'album.

2. L'Aquarium

Une chanson semi-originale que cet "Aquarium". Peu originale par le fond, qui n'est qu'une énième dénonciation générale du monde, elle l'est beaucoup plus par la forme et l'image choisie: la colère de Renaud vue par la statuette du scaphandrier et d'autres éléments de son aquarium. Pour le reste, nous avons droit ici à une énonciation en règle des éléments que Renaud n'apprécie pas. Un point sort un peu du lot cependant: son énervement face à ces "gauchos devenus des patrons bien gros". Renaud est déçu par ce qu'est devenu le socialisme en lequel il avait placé tant d'espoirs quelques années auparavant. La musique rend bien le côté "énervement et lassitude intérieure" que veulent faire sentir les paroles, mais le rythme lent ne rend pas cette chanson très charismatique. Ce n'était sans doutes pas le but cherché. Il n'empêche que cette chanson tire son épingle du jeu en concert, mais sans plus. Détail amusant: cette chanson semble avoir été écrite ou légèrement transformée pendant l'enregistrement des autres car on y parle d'une guerre qui a eu lieu pendant le passage en studio de l'album.

3. P'tit voleur

J'aime beaucoup cette chanson. La musique est d'une propreté et d'une limpidité qui n'ont d'égales que sa classe. Il n'est pas étonnant de retrouver derrières ces notes légères mais volontairement pesantes un Jean-Louis Roques qui se rattrape merveilleusement bien de sa décevante "chanson dégueulasse" de l'album précédent. Ici, le matériel musical qui lui est proposé lui sied bien mieux et il s'en donne visiblement à coeur joie. Un premier danger en ce genre de circonstances est de ne pas trouver des paroles la hauteur de la musique. Ce c'est pas le cas. En précisant son attaque au travers du "je" d'une tierce(?) personne enfermée pour une raison dérisoire, Renaud nous livre une véritable dénonciation d'un système où l'injustice engendre l'injustice, même s'il ne site aucun régime particulier. Et point n'en est besoin, chacun se faisant sa propre idée plus ou moins loin de chez lui. Un second danger est de ne pas obtenir de fusion entre le fond et la forme. Ici, tout est parfait. L'album, psychologiquement assez sombre et pessimiste jusqu'ici, le reste, la musique se voulant parfois même oppressante dans son déversement de colère fataliste. Signalons encore que Renaud joue jusqu'au bout sur l'ambiguïté du personnage, est-ce lui qui s'imagine enfermé ? En tout cas le personnage lui ressemble sur de nombreux points. Cette chanson n'était sans doutes pas destinée à être jouée en concert mais c'est peut-être mieux ainsi, elle n'en est que plus doucement violente. Signalons enfin le magnifique clip vidéo qui image cette chanson. Rares sont les clips qui méritent autant le coup d'oeil.

4. Olé

Autant j'aime la chanson précédente, autant je n'apprécie que moyennement cette chanson-ci. Et pour cause: dans sa dénonciation de la tauromachie, je ne peux m'empêcher de la mettre en comparaison avec les "taureaux qui s'ennuient le dimanche" de Brel et cette dernière, plus travaillée et néfaste à cette boucherie organisée que certains osent appelée le noble combat de l'homme contre le fauve, remporte le duel dans mon coeur. Ici, nous assistons à la scène vue par les yeux des "belles étrangères" qui dénoncent un aspect "tourisme morbide" qui n'existait pas ou peu dans la chanson de brel. Au niveau ambiance, l'album ne s'éclaircit pas encore avec cette chanson et reste très sombre. La musique, volontairement lente, lourde et intimiste, destine cette oeuvre à être plus écoutée en salon qu'en concert. A découvrir donc, car elle complète assez bien l'oeuvre de Brel, même si l'ensemble paraît moins aboutit.

5. Les dimanches à la con

Changement brusque de rythme et de dynamique sonore avec ces "dimanches à la con". Renaud approche les 40 ans et la "nostalgie quand tu nous tiens", déjà entrevue dans les deux albums précédents, commence à ne plus se cacher, à se faire pesante et permanente. Dans cette chanson, et avec des mots simples, Renaud nous décrit sa jeunesse et les dimanches perdus qui s'écoulaient tranquillement dans la maison familiale. La musique, vive et agréable, est passe-partout. Les paroles, efficaces, manquent peut-être d'un véritable but. De cette combinaison naît une sortie de déséquilibre qui met la chanson mal à l'aise et c'est dommage car l'ensemble est assez sympathique. Ainsi, en concert, cette chanson a connu une histoire assez originale: les paroles ont été changées pour devenir un hommage à Gorbatchev. Mais je ne suis pas certain que le choix de cette musique était idéal. Le déséquilibre fond-forme reste. Il reste de tout cela une chanson originale à découvrir sur l'album car elle touche tout le monde, même bien avant 40 ans !

6. Dans ton sac

Ma chanson préférée pour cet album ! Tout y est presque parfait. D'abord, un sujet original que seul Renaud pouvait inventer: Renaud utilise une excuse bidon pour pouvoir fouiller le sac de sa femme et, loin d'y découvrir des objets compromettants, se retrouve pris au piège de sa propre curiosité et finit par regretter son geste. Ensuite une musique magnifique, qui fait bien ressortir le côté "petit garçon curieux qui va de découvertes en découvertes" et les autres émotions, même si elle aurait gagné à être encore un peu plus travaillée. Enfin, des paroles qui sont encore une fois un formidable exemple de concision sans perte d'information, associée à une narration limpide et efficace. Évidemment, on peut reprocher à l'ensemble un certain manque de rythme qui sacrifie (une fois de plus) une éventuelle prestation scénique. Mais cet album semble décidément se vouloir intimiste, comme si un besoin de calme après des années 80 déchaînées se faisait sentir. A déguster donc! A deux ?

7. Le tango des élus

Très originale, cette chanson est un jeu de mots bien trouvé bâti sur une seule phrase de 4 lignes. Renaud y dénonce à nouveau l'évolution du socialisme en France et n'hésite pas à assumer ses paroles en annonçant ouvertement qu'il est l'auteur de tout ce qui suit pendant l'introduction musicale. Peu de chose à dire sur la musique en elle-même qui est un classique tango construit dans les règles de l'art, même si l'ensemble semble se terminer beaucoup trop tôt. Le gag est alors poussé jusqu'au bout en incluant des bruits de studios. Encore une fois, Renaud atténue l'impact assez violent de ses paroles par une ambiance humoristique. L'expérience lui a sans doutes montré que c'était là la meilleure façon de faire passer un message à ceux qui voulaient l'entendre sans fâcher ceux qui préfèrent l'ignorer.

8. La ballade Nord-Irlandaise

Pour ceux qui ne l'avaient pas encore remarqué, l'album tout entier baigne dans une ambiance musicale irlandaise. Et c'est donc tout à fait normalement que l'on retrouve cette "ballade nord-irlandaise" pour introduire ce qui aurait été la face "B" de l'album. Autant le dire tout de suite: c'est une chanson magnifique, surtout musicalement ! En effet, sur base d'une musique traditionnelle irlandaise, Renaud construit ici une chanson dénonçant l'absurdité de la guerre en Irlande du nord. Les paroles sont assez simples mais ont le mérite d'être claires, la narration cèdant ici le pas à une certaine forme de poésie. L'attaque est directe et d'autres "bêtes noires" de Renaud en prennent à nouveau pour leur grade, simplement parce qu'ils passaient par là! Le rythme est cependant à nouveau lent, mais traiter un sujet aussi grave ne se serait pas bien accommodé d'un rythme beaucoup plus rapide. Il n'empêche que ce manque d'ambition voulu cantonne une fois de plus cette chanson à l'album ou à des concerts plus intimes, comme la tournée 1999-2000. Pourtant, l'ensemble est potentiellement plus à même d'être porté sur scène que d'autres chansons lentes de l'album. Sans doutes est-ce dû à la fin, résolument optimiste ! A surtout déguster dans son salon donc !

9. 500 connards sur la ligne de départ

On augmente maintenant le tempo. Voici une chanson vraiment engagée, sans généralités passe-partout, sans humour pour arrondir les angles, sans équivoque possible. Le rallye Paris-Dakar, même s'il n'est pas énoncé directement, nous est décrit ici sous tous ses aspects négatifs, souvent ignorés par les médias mais malheureusement bien réels, du moins à l'époque. Le style est corrosif, les comparaisons acides et frappantes. La musique, étonnamment rapide pour l'album, est vive et entraînante. La chanson parfaite alors ? Non car il manque une adéquation entre les paroles et la musique. Comment paraître crédible quand on décrie un "monument" du sport et tout le cortège médiatique qui l'accompagne sur une musique digne d'une version moderne électrisée d'un solo de Charles Ingalls quand tout finissait bien dans la "petite maison dans la Prairie" ? Seul les couplets (un peu) et les break avant les refrains (plus) parviennent à l'adéquation. Est-ce fait exprès ? Je ne le pense pas. Je pense plutôt que, sur cet album, Renaud découvrait un nouveau style musical et n'en maîtrisait pas encore toutes les ficelles. D'où quelques maladresses évidentes. Il reste de tout cela une chanson capable de chauffer les salles les soirs où cela va bien se passer mais capable d'énerver assez vite dans les autres cas. A découvrir, cependant.

10. Tonton

Sur la lancée du "tant que je suis chaud, je règle mes comptes", voici venir maintenant "Tonton". Ici aussi, aucune équivoque possible même si le personnage n'est jamais nommé, Renaud règle ses comptes avec celui qui incarnait le plus le socialisme en lequel le chanteur croyait, avant de subir une déception à la hauteur de ses espoirs: François Mitterrand, surnommé "Tonton" par une partie de la population. Dès les premières paroles, on sent qu'un fois de plus sur cet album, la chanson n'est pas destinée à une carrière sur scène. C'est une musique dépouillée qui semble laisser Renaud et la victime de ses paroles seuls au monde, comme dans un duel déséquilibré car seul l'un des deux acteurs est actif. C'est à un véritable travail au corps iconoclaste que nous avons droit, mais rien de vraiment vexant, si ce n'est les dernières paroles, pleines d'un sens que seule la vraie déception peut engendrer. Bref, une chanson à découvrir absolument, mais à replacer avant tout dans son contexte.

11. Je cruel

L'exemple même d'une chanson qui s'est perdue dans un album. L'histoire d'une prise à la pêche sert de prétexte à Renaud pour nous livrer une analyse d'un certain type de relation "amoureusement possessive". Mais, comparativement aux autres oeuvres de l'album, la chanson est presque aussi creuse que l'était "petite fille des sombres rues" en son temps. Même la musique de Jean-Louis Roques, une fois de plus légère, ne parvient pas à accrocher car bien trop frivole par rapport à la froideur objective des paroles. Bref, une chanson qui sent le "il faut absolument sept chansons sur chaque moitié du disque" même si on croit sentir une ambition initiale trop vite estompée. Autant dire que la chanson n'est jamais sortie de l'album. Passons plutôt à la suivante.

12. C'est pas du pipeau

Revoilà Lolita en tant que fille, revoilà Renaud en tant que père. Voilà l'âge des premiers conseils de l'homme qui a déjà vécu à son enfant qui va vivre. C'est une chanson mignonne qui nous est livrée ici, susceptible d'être entendue par tous les enfants de l'âge de Lolita. Renaud joue ici merveilleusement sur le mélange entre le monde des adultes et la vision d'un enfant sur ce monde et sur le monde d'insouciance et d'imaginaire qu'il quitte petit à petit. La musique, ici, colle merveilleusement bien à l'ambiance générale de la chanson. Une bonne chanson donc, mais peut être trop gentille et pas assez marquante pour faire face à la concurrence en concert. A écouter avec l'enfant dans les bras donc !

13. Ma chanson leur a pas plu (suite)

En général, au cinéma, la suite d'un film est souvent plus décevante que l'épisode initial. Comme diraient les "Nuls", si vous avez adoré le film "On fait pas d'omelette sans casser", vous serez déçus par sa suite "On fait pas d'omelette sans casser 2". Plus sérieusement, que penser de cette chanson ? Plusieurs choses ! Tout d'abord, on constate peu d'innovations par-rapport à la chanson originale au niveau des paroles. Seuls les chanteurs et styles musicaux ont été mis à jour pour coller à l'actualité, mais l'histoire et le principe restent les mêmes. Plus grave, la musique qui hésite entre la musette et le folklore russe (pourquoi ne pas l'avoir utilisée pour "Welcome Gorby" en lieu et place de la musique des "Dimanches à la con" ?), ne parvient pas à rendre le moindre sentiment. Bref, le tout sent le manque d'inspiration pour finir l'album. Autant dire que sa carrière en concerts s'en est mal ressentie. Détail amusant, Renaud a dû se défendre et affirmer à plusieurs médias que "la tête pleine d'eau, robinet derrière la nuque, qui revenait de Rolland-Garros" n'était pas Yannick Noah ! J'avoue que, moi aussi, j'ai pensé à l'ancien champion de tennis dès la première audition de la chanson. Pour résumer: si vous aimez les caricatures de chanteurs et styles musicaux, foncez sur cette chanson, sinon, elle se laissera écouter mais ne vous apportera rien.

14. Tant qu'il y aura des ombres

Chanson à part sur l'album, tellement à part qu'elle semble perdue, coincée entre "Ma chanson leur a pas plu", et une fin imaginaire de l'album. Renaud nous y décrit sa passion pour la pêche et on sent nettement au travers des paroles un sentiment qui n'est pas feint. La musique n'est pas en reste et retranscrit parfaitement l'ambiance calme et sereine qui semble entourer la passion de l'artiste. La lenteur du rythme se justifie ici parfaitement, l'orchestration nous permet de rêver. Un grand moment de poésie donc, qui clôture l'album de manière révélatrice: nous sommes loin du grandiose "Fatigué" qui clôturait le bouillonnant "Mistral gagnant", nous finissons ici un album très intime, un véritable changement de cap dans la vie et le style musical de Renaud.

L'album se termine donc par un duo de percussion basse et de flûte qui sert de fond musical à des choeurs que l'on sent heureux et optimistes. Une page vient de se tourner: Renaud n'est plus un jeune chanteur qui éprouve le besoin de faire un tube de chacune de ses chansons. C'est maintenant un artiste reconnu, un homme qui approche des quarante ans, qui comprend mieux comment tourne le monde et qui désire plus de communion avec ses auditeurs. De même, ses albums se veulent maintenant plus finis, plus fouillés musicalement, ce qui explique la qualité des musiciens qui l'ont conçu. Seulement, un tel changement musical ne pouvait pas se faire sans une période de rodage où le chanteur a dû apprendre à rechercher le juste milieu, sans pour autant perdre sa personnalité, ce qui n'a pas toujours été le cas sur cet album qui semble parfois avoir servi de "rodage". Attendons le suivant pour voir si les leçons seront retenues...

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