I - UN UNIVERS POPULAIRE ?

1) Biographie Intellectuelle

a) Son origine sociale

Pour bien comprendre qui est Renaud, qui il est devenu, il est important de savoir d’où il vient socialement et intellectuellement, de connaître son évolution, les milieux qu’il a fréquentés, ainsi que les événements qui ont contribué à façonner sa personnalité et son engouement pour la politique.

Il ne s’agit toutefois pas ici de faire preuve d’un déterminisme absolu en prétendant expliquer tout ce qu’est Renaud par ses origines sociales, culturelles ou ses fréquentations ; Il s’agit simplement d’apporter quelques éléments biographiques qui permettent de mieux comprendre son parcours, ses engagements et de connaître les moments clés de sa vie et de sa carrière. C’est uniquement dans cette perspective que ces données doivent être appréhendées même si à l’évidence certaines d’entre elles constituent des éléments fondamentaux de compréhension de sa personnalité et de ses choix « idéologiques ».

Renaud Séchan naît en mai 1952, dans le quatorzième arrondissement de Paris, il est avec son frère jumeau, l’avant dernier d’une famille de six enfants. Son père : Olivier, est « issu d’une famille protestante de Montpellier chez qui la fibre artistique était assez développée. Elle compte des peintres, des écrivains, des cinéastes. On y aime également les richesses de l’esprit. Le grand-père paternel de Renaud (...) enseignait le grec à la Sorbonne » (http://perso.wanadoo.fr/originals/sa%20vie/navigation).

Olivier Séchan vit d’abord de ses talents d’écriture, il écrit avant la guerre quelques romans tantôt en empruntant un pseudonyme tantôt les signant de son vrai nom.

L’un d’eux est même un « gros succès de librairie » et obtient en 1942 le prix des Deux Magots.

Mais devant la difficulté de vivre de la « littérature sérieuse » il se met à écrire des « polars humoristiques » puis entre chez Hachette où il publie quelques contes policiers pour enfants et où il effectue aussi ses premiers travaux de traduction. Mettant à profit sa maîtrise de l’allemand, Olivier Séchan se laisse enfin tenter par l’enseignement et devient professeur d’Allemand au lycée Gabriel Fauré dans le treizième arrondissement de Paris où Renaud effectuera plus tard une partie de sa courte scolarité.

La mère de Renaud, Solange, quant à elle vient d’un milieu « prolétaire » très différent de celui de son mari : elle est la fille d’un mineur et militant communiste chevronné, qui a, semble-t-il profondément marqué le jeune Renaud : « Ma mère est née à Lens, dans le Nord. Son père y a très longtemps été mineur, avant d’aller bosser comme ouvrier chez Renault. C’était un vieux militant Stalinien. Il est même allé faire un voyage en Russie. Il  s’appelait  Oscar  et j’ai fait une chanson sur lui ».

En effet, Renaud lui a consacré une chanson intitulée simplement : « Oscar » en 1982 dans laquelle il lui rend, à sa manière, un hommage nostalgique dans lequel il ne manque pas de souligner la pénible vie d’ouvrier et le militantisme fervent de son grand-père maternel.

L’intérêt d’Oscar réside peut être autant dans ce qu’il est individuellement, que dans ce qu’il représente, dans ce qu’il incarne à savoir une certaine forme de prolétariat ouvrier, marxiste duquel Renaud se sentira souvent assez proche ou pour le moins solidaire. En effet Oscar, tel que le décrit la chanson de Renaud, ressemble à un idéal type voir à une caricature du prolétaire rouge de ce milieu du XX ème siècle, empreint de cette culture populaire et ouvrière dont Renaud recueillera en partie l’héritage. Un long extrait d’ « Oscar »  permet à la fois de bien cerner le personnage et de ressentir toute l’importance, pour Renaud, de l’identité ouvrière de son grand-père :

« Il était chtimi jusqu’au bout des nuages
            L’a connu l’école que jusqu’à treize ans
            Après c’est la mine qui lui a fait la peau
            Vingt ans au charbon c’est un peu minant
            Pour goûter d’l’usine y s’est fait parigot
            Dans son bleu d’travail y m’faisait rêver
            Faut dire qu’j’étais jeune j’savais pas encore
            J’pensais que l’turbin c’était un bienfait
            Bienfait pour ma gueule surtout c’est la mort
            L’avait fait 36 le Front Populaire
            Pi deux ou trois guerres pi mai 68
            Il avait la haine pour les militaires
            J’te raconte même pas c’qui pensait des flics
            Il était marxiste tendance Pif le chien
            Syndiqué à mort inscrit au parti
            Nous traitait d’fainéants moi et mes frangins
            Parc’qu’on était anars tendance patchouli
            Il était balaise fort comme un grand frère
            Les épaules plus larges que sa tête de lit
            
            [. . .]
            
            Quand j’allais chez lui des fois d’temps en temps
            J’lui roulais ses clopes avec son tabac gris
            Pi j’restais des heures avec des yeux tout grands
            A l’écouter m’baratiner sa vie

   Vers soixante-cinq berges on lui a dit bonhomme
            T’as assez bossé repose-toi enfin
            L’a quitté Paname et la rue d’Charonne
            Pour une p’tite baraque avec un bout d’jardin

   L’a usé ses reins à casser la terre
            Pour planter trois pauv’salades trois carottes
            Y r’grettait ses potes du boul’vard Voltaire
            Le bistrot l’apéro les parties d’belote
            Il est pas parti comme disent les poètes
            y s’est pas envolé comme disent les curés
            Un matin d’décembre d’un cancer tout bête
            L’a cassé sa pipe il a calanché »

En effet, derrière le personnage de son grand-père, c’est bien à toute cette « classe ouvrière » réceptive au Marxisme que Renaud rend un hommage plus général. Ce qu’on ne fait que deviner avec « Oscar », Renaud le confirme en 1994 dans « Son Bleu », une chanson qu’il dédie cette fois ouvertement (lors de ses concerts) « à la classe ouvrière » et qui raconte l’histoire d’un « travailleur » de cinquante ans contraint de cesser ses activités :
            

  «Il a j’té l’Huma
            Sur l’canapé près du chat
            S’est assis dans un coin
            La tête dans ses mains
            Cinquante balais c’est pas vieux
            Qu’est-ce qu’y va faire de son bleu
            De sa gamelle de sa gâpette
            C’est toute sa vie qu’était dans sa musette
            
            [.. .]
            
            Pas fini d’se faire des ch’veux
            Qu’est-ce qu’y va faire de son bleu
            D’son drapeau rouge, de son Lénine
            C’est toute sa vie qu’était dans sa machine... »

 La mère de Renaud, elle-même travaillera comme ouvrière en usine jusqu’à ce qu’elle décide de quitter son emploi pour élever ses enfants.

 Renaud bénéficie donc d’une double origine sociale, d’une double culture : l’une ouvrière, celle de sa mère ; L’autre intellectuelle, celle de son père. A en croire Dominique Sanchez, co-auteur d’un livre : Renaud l’Album, c’est là une donnée majeure pour bien comprendre Renaud : « Pour plagier Mouloudji, Renaud est un mixte : « intello par son père, ouvrier par sa mère ». Une synthèse de deux milieux, de deux cultures. Et cette bicéphalité constitue un maillon essentiel pour comprendre ses attitudes et ses trajectoires ». (cité par Raoul Bellaïche dans Morgane de Toi, Compilation, Polydor, 1998)

Il apparaît particulièrement important d’insister sur l’origine sociale réelle de Renaud en ce sens qu’elle a souvent été instrumentalisée et assez largement déformée dans la presse ou ailleurs : nombre de rumeurs ont circulé faisant de Renaud tantôt un « complet prolétaire » tantôt un fils de très haute bourgeoisie. Ces rumeurs, pourtant anciennes, sont loin d’avoir totalement perdu de leur vivacité et on verra d’ailleurs ultérieurement comment elles continuent parfois d’être utilisées à des fins polémiques.

S’élevant contre ces raccourcis simplificateurs et abusifs, le frère aîné de Renaud : Thierry Séchan, rétablit sans équivoque (et avec même un certain déterminisme) la vérité quant à leur origine sociale résolument «mixte ». Il confirme, à cette occasion, toute l’importance de cette « mixité » socioculturelle dans le façonnement de la personnalité et dans le parcours artistique de son cadet :

« Du reste, les gens qui voulaient à tout prix faire naître Renaud à la Courneuve ou à Aubervilliers (mythologie « première époque », comme ceux qui en tiennent aujourd‘hui pour Neuilly, Auteuil, Passy (mythologie « deuxième époque »), tous ces gens n’ont jamais écouté Renaud. Dans le cas contraire, ils auraient compris qu’un prolétaire ou qu’un grand bourgeois ne pouvait pas devenir Renaud. Pour devenir Renaud, il fallait être, par la naissance et par l’éducation au carrefour de deux cultures, de deux sensibilités. Il est rare d’avoir la chance de naître bâtard. Renaud eut cette chance ». (Thierry Séchan, Le Roman de Renaud, Seghers, Le Club des Stars, Paris, 1988).

Et c’est bien comme cela, comme une « chance », une richesse que Renaud appréhende l’hétérogénéité culturelle de ses parents. Une hétérogénéité qu’il n’hésite pas à mettre lui-même particulièrement en relief. Ainsi dans une interview accordée au journal OK pour son Stars Magazine Spécial Renaud de juin 1986, il décrit ses parents en soulignant sensiblement la différence entre l’univers socioculturel de sa mère et celui de son père :

« Un père protestant, austère dans certains domaines, mais avec un esprit libéral, voire libertaire. Il vient d’une classe moyenne, d’une petite bourgeoisie du sud de la France. Proche du corps enseignant, il était attiré par les milieux artistiques. Ma mère est d’origine prolétarienne, athée, d’une famille du Nord, Ch ‘timi ! Mon père écoutait Brassens et Vivaldi, ma mère Maurice Chevalier. J’ai été bercé par deux cultures, deux éducations ».

Dans une biographie (disponible sur le réseau Internet) consacrée à Renaud et comportant de nombreuses citations de l’artiste, l’insistance mise sur la mixité sociale de son milieu familial sert surtout à illustrer et à mieux comprendre les influences musicales de Renaud.

"Quand j’étais môme par exemple je subissais deux influences complètement opposées : celle de mon père, amateur de classique et celle de ma mère qui avait des goûts plutôt populaires."

Dans l’appartement de la porte d’Orléans, un seul genre de musique avait le droit de cité, celle qu’écoutait son père, essentiellement faite de classique et de jazz. La chanson réaliste, la java, le tango, l’accordéon musette, qui avait bercé l’univers de sa mère faisaient partie d’un folklore qu’on préférait occulter pour d’indicibles raisons. Sa mère chantait pour elle-même, comme ça ou bien il lui fallait passer ses disques à elle « en loucedé »). Chez Oscar, au contraire on chantait haut et fort les vieilles rengaines. « Je me souviens que quand j’allais chez lui en vacances, mon grand-père chantait à capella des chansons de Berthe Sylva... ». (http://perso.wanadoo.fr/originals/sa%20vie/toute%20sa%.vie.htm)


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