c) La carrière de Renaud

Paul Lederman leur trouve un guitariste et baptise le nouveau trio : « Les p’tits loulous ». A eux trois ils ont en charge d’assurer la première partie de Coluche. Pour Renaud, c’est la première grande expérience de la scène en tant que chanteur.

Prévue pour durer trois mois, l’aventure faillit capoter quand Michel l’accordéoniste est contraint de quitter le groupe pour effectuer son service national. Mais Lederman demande à Renaud de continuer seul. Il accepte et n’aura pas à le regretter puisqu’un soir Jacqueline Herrenschmidt et François Bernheim, producteurs indépendants remarquent Renaud et lui proposent d’enregistrer un disque. Renaud hésite mais se laisse convaincre devant la détermination de Jacqueline Herrenschmidt. Renaud se souvient n’avoir pas été enthousiasmé par une telle proposition :

« Je n‘avais pas envie de faire dans la chanson, ce n‘était pas ma vocation. C’était un passe temps que je faisais en dilettante. Pour moi, chanter était un  petit boulot comme les autres et je ne pensais pas en tirer des fortunes ».

Pourtant avec des moyens dérisoires, Renaud rentre en studio à la fin de l’année 1974 et enregistre un album de treize chansons éclectiques (qui sortira au printemps 1975) où le musette côtoie des chants contestataires comme « Hexagone » ou « Camarade Bourgeois » un mélange étonnant qui ne séduit certes pas les foules mais qui s’avère prometteur. Renaud qui n’a jamais pensé tenir là un succès est même plutôt satisfait du résultat pourtant modeste: « il y a deux mille deux cents mecs en France, que je ne connais pas, qui ont acheté mon disque. Au début, j’ai trouvé ça super » (http://perso.wanadoo.fr/originals/sa%20vie/navigation.).

Mais si Renaud n’a pas encore trouvé son public, il obtient de la part des critiques de la presse écrite un accueil globalement favorable. Dans leurs papiers sur Renaud, ils ont déjà décelé cette capacité à produire des textes contestataires tout en faisant preuve d’une sensibilité réelle et perceptible. C’est là une caractéristique qui deviendra récurrente dans les portraits que les médias dresseront du chanteur tout au long de sa carrière.

Ainsi un journaliste du Monde écrivait que Renaud « un peu frondeur, un peu romantique, un peu poète [...] boit l’air de Paris, ouvre les yeux pleins d’innocence sur une ville qui vit encore, traîne les ruelles, dans les cours et sur les pavés» (cité par Raoul Bellaïche dans Morgane de Toi, Compilation, Polydor,1998).

Dans le mensuel Hi-Fi Stéréo on peut lire : « S ‘il faut faire quelques réserves sur le très beau « Hexagone », c’est qu’on eût aimé une musique plus virulente et plus évoluée [...] Il a la voix plus ensoleillée qu’un Daniel Guichard et prouve que son cœur a une délicate sensibilité dans « Ecoutez-moi les Gavroches » ». (cité par Raoul Bellaïche dans Morgane de Toi, Compilation, Polydor,1998).

Mais Renaud ne fait pas l’unanimité, y compris chez les spécialistes de gauche de la chanson qui doutent de la sincérité de ses prises de positions ou se montrent réfractaires à sa verve pour le moins originale.

C’est dans cette veine que s’inscrit le passage que Jacques Vassal consacre à Renaud dans son livre Français, si vous chantiez, publié en 1976: « Les textes des chansons sont trop systématiquement « gauchistes» pour n’être pas suspects. Ses couplets (dont la musique d’accompagnement n’est d’ailleurs pas désagréable du tout) sont, dans les meilleurs cas, de mauvaises imitations de ceux de François Béranger (Hexagone), mais un François qui aurait laissé sa sincérité, sa paire de couilles (pour causer comme y dirait le mec Renaud) et son amour des gens au vestiaire. On relève aussi chez Renaud une propension à affirmer, sans doute pour se faire remarquer, le contraire de certaines idées communément admises dans les milieux contestataires (...) style : « vous voyez, moi, hein, j’ai pas la trouille de dire ce que je pense ». Eh bien, ça ne prend pas. On a déjà assez de boulot à lutter contre la chanson de droite, sans en plus se compliquer l’existence avec des imposteurs» ». (Cité par Raoul Bellaïche dans Morgane de Toi, Compilation, Polydor,1998).

Si son premier disque n’est pas un succès commercial, il aura cependant fait couler beaucoup d’encre et suscité positivement ou négativement de vives réactions. Il semblerait même que Renaud ait pu être confronté à une certaine forme de censure :

« Il y a eu [...], paraît-il, à France Inter, un  problème avec « Hexagone », qui était interdite pendant la visite du Pape par une circulaire. » (http://perso.wanadoo.[r/originals/sa%20vie/navigation.)

Premier disque et premiers ennuis de ce type ; Ce ne seront pas les derniers à une époque où beaucoup de médias sont encore efficacement contrôlés par le pouvoir politique.

Cet album, que Renaud ne prend pas au sérieux, lui vaut néanmoins une petite renommée qui l’aidera à se produire sur scène au mois de juin 1975 dans un café concert : La Pizza du Marais, petit établissement, un peu rustique mais qui donne sa chance à de jeunes chanteurs notamment pour assurer les premières parties d’artistes un peu plus confirmés. Renaud y côtoiera Bernard Lavilliers qui débute lui aussi, tous deux chantent avant les prestations du chansonnier Yvan Dautin.

La Pizza du Marais est donc une nouvelle opportunité pour Renaud. L’endroit n’est pourtant pas luxueux et n’a pas la réputation des grandes salles parisiennes. « Dans ce non-café qui n’avait de théâtre que le nom, se produisaient des chanteurs aléatoires et des acteurs approximatifs. Seul le public ressemblait à un vrai public, quand il y en avait un » écrit Thierry Séchan (Thierry Séchan, Le Roman de Renaud, Seghers, Le Club des Stars, Paris, 1988).

Mais Renaud, rongé par le trac, y sera pourtant remarqué par des artistes déjà confirmés comme Julien Clerc et Maxime Leforestier qui viennent l’écouter, mais aussi par des critiques comme Louis Jean Calvet (qui écrira plusieurs ouvrages sur la chanson française) qui a particulièrement bien senti le potentiel du jeune Renaud et lui promet un bel avenir dans un article de Politique Hebdo du 19 au 25 juin 1975.

            « Il chante mal comme ce n’est pas permis, joue de la guitare comme un pied, mais, derrière les musiques approximatives et les textes un peu légers de ce gavroche anarchiste, on sent quelque chose à naître, en marge des grands courants de la chanson d ‘aujourd‘hui. Délibérément rétro dans la forme mais rétro au bon sens du terme, un rétro qui nous ramène à la chanson populaire du début du siècle ».

 Néanmoins le premier disque de Renaud et ses quelques semaines à la Pizza du Marais ne lui ont pas encore apporté la renommée dont il bénéficiera quelques années plus tard. Tout au plus a-t-il pu se former « un petit nom dans la maison des jeunes et de la culture » qui lui permet d’effectuer quelques tours de chants autour de Paris et en Belgique où ses chansons ont reçu un certain écho :

« A cette époque, j’ai pas mal écumé la région parisienne et beaucoup la Belgique, parce que mon disque avait trouvé d’ardents défenseurs à la RTB. Non j’ai fait pas mal de festival en Belgique comme le « temps des Cerises » à Flore, c’était                    chouette  » (http://perso.wanadoo.fr/originals/sa%20vie/navigation.).

En France, Jean Louis Foulquier l’avait invité à son émission radiophonique sur France Inter, une émission consacrée à la chanson française, diffusée la nuit, où il accueille « les exclus du système, les marginaux volontaires ou involontaires d’un métier où faire ses classes exige un parcours du combattant affligeant ». (cité par Raoul Bellaïche dans Morgane de Toi, Compilation, Polydor,1998)

Tout cela est encore insuffisant pour que sa carrière soit véritablement lancée. Une carrière dans la chanson, Renaud n’y songe d’ailleurs toujours pas. Ses tournées, qu’il effectue en dilettante n’ont pas encore fait naître chez lui une vocation ni même une envie d’en faire sa profession.

 En réalité Renaud à toujours l’ambition de devenir comédien. A force d’acharnement il obtient quelques petits rôles dans des téléfilms.

 Mais surtout, après Montmartre et Montparnasse il se met à fréquenter le quartier du Marais et plus particulièrement la rue Sainte Croix de la Bretonnerie où un nouveau café théâtre est en train de voir le jour : La veuve Pichard, ancêtre de l’actuel Point Virgule. Côtoyant la troupe des comédiens, Renaud obtient un rôle en 1977, dans une pièce de Martin Lamotte : Le Secret de Zonga. C’est à cette époque qu’il rencontre, celle qui deviendra sa future femme : Dominique alors mariée à un des collègues comédiens de Renaud : l’acteur Gérard Lanvin.

 La rencontre avec Dominique est déterminante ; Elle devient rapidement « sa gonzesse », celle à qui il dédicacera presque tous ses albums, celle avec qui il aura trois ans plus tard une fille : Lolita, omniprésente dans son œuvre.

Beaucoup de chansons qui vaudront à Renaud cette réputation de « poète des temps modernes» mettent en scène sa femme (« En cloque »...) ou sa fille (« Morgane de toi », « Mistral Gagnant ».. .).

 On comptera également parmi des chants farouchement contestataires qu’il composera, quelques textes où il feint de chanter en lieu et place de sa fille : (C’est quand qu’on va où ?, Marchand de cailloux. ..). Renaud, à la fin de Marchand de cailloux, s’excusera presque de faire de sa fille un porte-parole involontaire de ses messages :

       « Dis papa quand c’est qu’y passe
                Le marchand d’cailloux
                J’en voudrais dans mes godasses
                A la place des joujoux
                Mais p’t’être que sur ta guitare
                J’en jet’rai aussi
                Si tu t’sers de moi, trouillard,
                Pour chanter tes conn’ries »

En 1977 toujours, Renaud, sous la pression de Jacqueline Herrenscmidt, enregistre un deuxième album : Place de ma mob, beaucoup plus travaillé et achevé que le premier. Son frère Thierry le reconnaît sans conteste : « autant les personnages de son premier album étaient rapidement « croqués », comme à la va vite, autant ceux-ci sont dessinés à la perfection » (Thierry Séchan, Le Roman de Renaud, Seghers, Le Club des Stars, Paris, 1988).

Dans ce disque Renaud y a mêlé humour et sévérité. Certains chants n’ont d’autres prétentions que d’amuser, d’autres au contraire sont plus sérieux : Renaud y évoque par le biais de ses personnages le douloureux problème d’une jeunesse désœuvrée, délinquante et attendrissante à la fois.

 Tout a mûri depuis le premier album, l‘humour : plus efficace, la sensibilité, le style, l’orchestration aussi. Renaud lui-même a beaucoup évolué, il a abandonné son look gavroche pour la tenue type loubard : blouson noir, bottes et blue jeans.

 Place de ma mob, est une réussite, les ventes sont encore modestes mais le disque fait grand bruit. Renaud  est plutôt  satisfait d’autant que pour ce disque il s’est battu,  battu pour gagner sa liberté :

 « Pour mon premier disque, je n’avais rien fait de ce que je voulais faire. J’étais tellement timide, étonné que l’on puisse avoir envie de me faire enregistrer un disque, que je suis resté sous la tutelle, l’emprise de mon producteur de l’époque. Pour le second, j’étais déjà plus en position de force. J’ai fait ce que je voulais à mes conditions. Je l’ai fait avec des moyens dérisoires, mais j’ai pu imposer mes musiciens. J’ai pu aussi imposer une pochette et des  titres comme « les Charognards » dont ils ne voulaient pas sous prétexte que c’était l’apologie du gangstérisme » (http://perso.wanadoo.fr/originals/sa%20vie/navigation.).

Renaud refusant toute autocensure ne regrettera pas d’avoir fait figurer cette chanson : « les Charognards » sur son album. Elle deviendra une de ses chansons cultes. L’impact de cette chanson, vient sans doute de ce qu’elle a été inspirée à l’auteur par un fait divers sanglant : un braquage avec prise d’otages, auquel il a été témoin et qu’il racontera au journaliste du Monde :

« Le 5 décembre 1975, y’a eu un hold-up avec prise d’otages, dans une banque de l’avenue Bosquet, à Paris. Les mecs se barrent vers deux heures du mat’ au volant d’une super bagnole que les bourres leur avaient prêtée, avec dedans deux otages, 500 briques et quelques lingots. A l’angle de la rue François 1er et de la rue Pierre Charron, ils se plantent de plein fouet dans la S.M d’un politicard qui s’en revenait pénard du sénat où il venait d’achever un débat sur la répression du banditisme et des prises d’otages. Les flics qui suivaient pas très loin derrière profitent de l’accident pour défourailler et canarder les deux. mecs qui commencent à s’dire que ce p ‘tit braquage tranquille c’est mal barré [...] c’était la première fois que je voyais un mort. Un des deux mecs. L’autre agonisait plus loin sous les crachas du bon peuple parisien et les insultes des flics ».

En rentrant chez lui, presque à la manière des « chansonniers journalistes» du XIX ème siècle, Renaud prend sa plume et sa guitare pour crier sa colère contre les agents de police (d’abord) qui se seraient livrés à une quasi-exécution, mais aussi et surtout contre le badaud haineux qui se réjouit de l’agonie des deux braqueurs. C’est dans cette expérience traumatisante que Renaud puise son inspiration pour écrire cette chanson émouvante et féroce : « Les Charognards » :

       « Il y a beaucoup de monde dans la rue Pierre Charron
                Il est deux heures du mat’, le braquage a foiré, 
                J’ai une balle dans le ventre, une autre dans le poumon 
                J’ai vécu à Sarcelles, j’crève aux Champs Elysées
                Je vois la France entière du fond de mes ténèbres 
                Les charognards sont là, la mort ne vient pas seule,
                J’ai la conn’rie humaine comme oraison funèbre,
                Le regard des curieux comme unique linceul ».

Avec cette chanson Renaud n’a pas voulu faire « l’apologie du gangstérisme» mais exprimer une idée claire ; Celle selon laquelle on peut être bandit et néanmoins homme et à ce titre ne pas mériter un déferlement inconsidéré de haine collective, une vindicte populaire et encore moins la mitraille policière.

C’est sans doute le même message que Renaud glissera subrepticement dans l’un de ses albums où il fera figurer dans la dédicace le nom de Paul Toul, l’un des surnoms du criminel Jacques Mesrine.

« Les Charognards » fera donc partie des chansons marquantes de l’œuvre de Renaud, une chanson qu’on lui réclamera longtemps pendant ses tournées comme il le dira dans Le Monde du 2 avril 1981 «Que je ne m’avise pas de l’oublier au hasard d’un tour de chant, deux mille mecs me la réclament. Deux mille mecs qui ont été, qui sont ou qui seront un jour comme je le fus cette nuit là des badauds... »

Mais en 1977, l’immédiat, ce n’est pas « Les Charognards » qui fait le succès de Renaud, c’est une chanson beaucoup plus légère et drôle : « Laisse Béton ». C’est grâce à ce titre que Renaud accède à la notoriété. Pour cette chanson il a puisé dans l’univers des loubards qu’il a côtoyé, celui des agressions à l’arme blanche, c’est dans un style caricatural une chanson « à la manière de », à la manière des loubards. La trouvaille vient peut-être du vocabulaire, du verlan qu’il remet au goût du jour. Mais le succès a probablement une autre explication qui tient à la part du vécu qu’il investit dans ses chansons et « Laisse Béton » ne déroge pas à la règle.

«J’ai quand même vécu ça. J’avais une bande de copains dont le principal amusement c’était de dépouiller d’autres mecs. Dès qu’ils voyaient un gars dans le métro ils lui disaient, à trois contre un : « file-nous tes bottes ou on te les fait à la baston » ».

Après la sortie du disque, Renaud enchaîne les concerts, les effets du succès se font sentir. Il chante devant un public toujours plus nombreux et n’hésite désormais pas à quitter la « confidentialité » des cafés concerts, pour chanter devant plusieurs centaines de personnes.

En 1978, commencent ses premières grandes tournées avec le passage par le festival du Printemps de Bourges, la fête de Lutte Ouvrière où sept mille personnes sont présentes...

Renaud sera souvent invité à chanter lors des fêtes des formations politiques de gauche : la fête de Lutte Ouvrière, mais aussi la «fête de l’Huma» l’accueilleront le temps d’un concert. Il participera à plusieurs reprises à la fête du quotidien du parti communiste français bien que les relations de Renaud avec le P.C.F (Parti Communiste Français) n’aient pas toujours été parfaitement cordiales, loin s’en faut.

S’il accepte de participer à ce type de «fête» c’est en partie parce qu’il se sent une certaine proximité avec ceux qui forment la base des militants communistes qu’il distingue fondamentalement des dirigeants du parti :

« J’ai toujours eu une haine profonde pour les dirigeants du P.C. pour tous les dirigeants d’ailleurs... [...] Mais la base, non... J’ai jamais craché sur les membres du P.C., j’ai craché sur les dirigeants qui m’ont fait chier, qui m’ont insulté. Et... la meilleure preuve c’est que j’ai toujours accepté de participer aux fêtes du Parti, en province, parce que pour moi, c’était important. Les mecs qui s’inscrivent au P.C. sont quand même des mecs en lutte, même si on a des divergences ». (http://perso.wanadoo.fr/originals/sa%20vie/navigation.).

Ce n’est donc pas un parti, une idéologie que Renaud cautionne, c’est davantage un combat, une «lutte» commune sans laquelle sa présence en de telles «fêtes» n’aurait sans doute pas été pensable. Car Renaud, comme beaucoup d’« engagés» n’est pas prêt à n’importe quoi, à n’importe quelle compromission. Il obéit à une forme d’éthique, celle de sa conscience politique. Si le libertaire qu’il est accepte, le temps d’un concert à la «fête de l’Huma », de faire fi des divergences réelles qui le séparent des communistes, rien ne le ferait accepter de chanter pour les partis de droite.

« Même pour dix fois le cachet des «fêtes de l’Huma », j’aurais jamais chanté pour le RPR ou l’UDF ». (http://perso.wanadoo.fr/originals!sa%20vie/navigation.).

Si Renaud chante à plusieurs reprises aux fêtes de 1‘Humanité ou donnera plusieurs galas pour la Jeunesse Communiste, c’est qu’il semble parfois prêt à faire preuve d’un certain «œcuménisme révolutionnaire» qui résulte de sa vision du monde politique : une vision, certes pas totalement manichéenne mais quelque peu binaire qui accorde une forte importance (ne serait-ce qu’en termes identitaires) à l’axe gauche droite, véritable ligne de partage dont la frontière mouvante et parfois floue marque néanmoins la coupure entre deux mondes, deux camps distincts.

A La Vie Ouvrière, l’hebdomadaire de la C.G.T qui l’interroge après son concert à la « fête de l’Huma » le 9 septembre 1989 : Renaud répond : «je me goure peut-être, mais contrairement à Montand, j’ai le sentiment qu’il n y a que deux camps : soit on est de gauche, soit on est de droite. Moi je suis de gauche et dans ce camp là, il y a des mecs et des femmes qui luttent, des révolutionnaires qui veulent changer la vie, comme moi je veux la changer à travers mes chansons. Des mecs et des femmes qui se bagarrent pour bouffer à la fin du mois, pour avoir une société plus juste, pour refuser les cages en fer aux entrées des usines ... ». (Cité par Raoul Bellaïche dans Morgane de Toi, Compilation Polydor, 1998).

Le deuxième disque de Renaud lui aura donc permis, d’accéder à la notoriété et de réaliser quelques grands concerts. Mais déjà les inconvénients du succès médiatique se font sentir : avec « Laisse Béton »  Renaud est dans la presse catalogué « loubard ». Après avoir été Gavroche, les médias l’enferment dans le rôle du chanteur « loubard sentimental ». « Laisse Béton » s’est également traduit par un impact fort sur la composition du public de Renaud. Séduits par cette chanson qui parlait avec humour de leur univers, les « loubards » vont, pendant un temps, faire partie de ceux qui viendront assister aux concerts de Renaud. Ils formeront, pendant une période relativement courte, la partie sans contexte la plus visible de son public : Renaud est même devenu, presque à son insu, leur symbole, celui auprès de qui il était de bon ton d’être vu.

«J’avais tous les voyous, les loubards entre guillemets. Les deux ou trois premiers rangs, c’était les cuirs avec les clous et les chaînes. C’était pas vraiment très méchant. Ils venaient à 50 % pour me voir... Non même pas! Pour se faire voir. Et pour foutre la merde, montrer qu’ils étaient mon vrai public, que les connards qui étaient derrière étaient assis, alors qu’eux étaient debout. Ils écoutaient même pas. Ils regardaient même pas. Ils étaient là pour l’image... » (http://perso.wanadoo.fr/originals/sa%20vie/navigation.).

 Mais Renaud qui refuse de se laisser réduire ou résumer à cette image de « loubard », terminera tous ses concerts de l’année 1978 par la chanson « Peau Aime » afin de rompre, de briser ostensiblement cette réputation de « chanteur loubard » qu’il commence à avoir. C’est plutôt une réussite, le contraste est flagrant car même si dans « Laisse Béton », le « Moi », le « Je » finit par céder ses vêtements aux braqueurs, il se livre bataille. Dans « Peau Aime »  il en va autrement :

       « Y m’a filé une beigne,
                J’y ai filé une torgnole,
                M’a filé une châtaigne,
                J‘lui ai filé mes grolles»
                
                « Laisse Béton »
                
                Sors dehors, si t’es un homme !
                Moi, dans ces cas là, j’sors pas.
                Dans ma tête, j’suis pas un homme
                Dans ma tête, j’ai quatorze ans
                Dans les muscles aussi d’ailleurs
                J’parlais... des muscles des bras
                
                […]
                
                Laisse béton
                J’démystifie!
                
                « Peau aime »

« Peau Aime » ne figurait pas sur le deuxième disque de Renaud mais figurera sur le troisième qui sort en 1979. Cette fois-ci Polydor, sa maison de disques a mis les moyens. Simplement intitulé Renaud, cet album voit son succès se confirmer. Renaud affirme n’avoir jamais eu de plans médias, toutefois soucieux de réussir rapidement dans ce métier (qu’il n’entend pas encore exercer toute sa vie), il accepte anarchiquement de participer à toute une série d’émissions où il se « compromet » avec ‘l’establishment’ du Show Business français.

 « J’ai fait un choix, malgré mes convictions profondes, malgré ce que je pense du métier du show biz, de la télévision, des médias. J’ai accepté de faire toutes les conneries, de me compromettre dans toutes les émissions où on ne voit ni Béranger, ni Lavilliers ni Leforestier : les Carpentier, les Guy Lux… Je me suis dit que j’avais pas envie de trimer pendant dix ans. J’ai pas forcement envie de faire ce métier toute ma vie, mais vu que le disque commence à marcher. » (http://perso.wanadoo.fr/originals/sa%20vie/navigation.).

Mais fréquenter les émissions du show business institutionnalisé et avant tout mercantile, cause quelques ennuis à Renaud accusé de se laisser récupérer par le système. Critique suprême pour lui qui dès son premier album chantait :

       « Y’a eu Antoine avant moi
                Y’ a eu Dylan avant lui
                Après moi qui viendra ?
                Après moi c’est pas fini
                On les a récupéré
                Oui, mais moi on m’aura pas
                Je tirerai le premier
                Et j ‘viserai au bon endroit »
                
                « Société, Tu m ‘auras pas »

Plus tard Renaud sélectionnera sans doute plus finement ses passages à la télévision mais se refusant à faire une critique totalement « aristocratique » de la télé, il acceptera néanmoins de participer à certaines émissions « populaires ». Il choisira selon ses humeurs, toujours sans véritable stratégie médiatique, celles qui lui paraîtront, moins vulgaires que d’autres. Préférant, presque comme un moindre mal Michel Drucker à Nagui.

Les critiques que lui ont valu ses premiers errements télévisuels ajoutées à celles d’une partie de son public incapable de faire la différence entre Renaud et les personnages de ses chansons, l’excèdent.

Il annonce pour l’année suivante un album d’une rare violence, d’ « une violence noire ».

En 1980 sort Marche à l’Ombre produit avec toujours plus de moyens, cet album marque une nouvelle étape dans la carrière de Renaud : jusqu’alors jamais il n’avait vendu autant de disques.

Mais pour son frère Thierry, c’est une juste récompense car Marche à l’Ombre est pour lui « le plus sombre, le plus violent et peut-être le plus beau de tous [les] albums [de Renaud] ».

Thierry Séchan estime également que « jamais son écriture n’avait été aussi maîtrisée ». (Thierry Séchan, Le Roman de Renaud, Seghers, Le Club des Stars, Paris, 1988).

Si l’album a été annoncé violent, et il l’est, il ne manque toutefois pas d’humour. Plusieurs chansons (« It is not because you are », « l’auto-stoppeuse », « Pourquoi d’abord  ? », « Mon HLM »...) fourmillent de ressorts comiques dont Renaud semble friand.

Mais l’humour n’est pas incompatible avec la profonde noirceur qui se dégage de l’album en général et qu’on trouve plus particulièrement dans la violence « gratuite » d’un Gérard Lambert (personnage inspiré à Renaud par l’acteur Gérard Lanvin) ou dans la tristesse de l’existence du petit voyou de « La Teigne » :

       « L’était bâti comme un moineau qu’aurait été malade
                
                [... ]
                
                D’ailleurs on lisait dans ses yeux
                Qu’pour qu’y soit bien fallait qu’on l’craigne
                Si tu rentrais pas son jeu
                Putain, c’que tu r’cevais comme beignes,
                C’était une teigne.
                
                [.. .]
                
                L’avait pas fêté ses vingt berges
                Quand, une nuit de novembre,
                On la r’trouvé, raide comme un cierge
                Pendu au beau milieu d’sa chambre
                Si y’a un bon Dieu, une Sainte Vierge,
                Faut qu’ils l’accueillent à leur enseigne,
                Parc’qu’avant d’passer sur l’autr’berge
                Y’m’ avait dit personne ne m’aime
                J’suis qu’une pauv’teigne »
                

Dans cet album Renaud a parfaitement réussi le mélange de tous les ingrédients qui font son succès : message politique, humour, sensibilité extrême mais aussi une certaine forme de violence. En réalité la violence annoncée avant la sortie de son disque est bien présente dans Marche à l’Ombre, dans l’attitude des personnages de ses chansons, bien sûr, mais aussi et surtout dans un texte qui fera grand bruit : « Où c’est qu’j’ai mis mon flingue ? »

Dans ce titre, Renaud a condensé la colère que lui ont inspiré toutes les critiques dont il a pu être l’objet. C’est sans doute cette chanson qui résume le mieux l’état d’esprit, le ton qu’il voulait donner à son disque en prétendant qu’il serait d’une « violence noire ».

Pour Thierry Séchan :

«Avec « Où c’est qu ‘j’ai mis mon flingue ? », Renaud allait plus loin qu’il n’était jamais allé, plus loin qu’il n’irait jamais. D’une violence paroxystique, cette chanson aurait dû être interdite. Mais nos censeurs étaient sans doute distraits... En temps normal, en effet, notre belle République a des lois qui répriment sévèrement l’incitation à la violence » (Thierry Séchan, Le Roman de Renaud, Seghers, Le Club des Stars, Paris, 1988).

En effet un couplet au moins aurait pu être considéré comme une incitation à la violence :

       « A Longwy comme à Saint-Lazare,
                Plus de slogans face aux flicards,
                Mais des fusils, des pavés, des grenades ! »

Étrangement alors que là, Renaud parle en son nom sans se cacher derrière un personnage fictif, : « Où c’est qu ‘j’ai mis mon flingue ? » n’est pas censuré. Étonnant lorsque l’on sait que « C’est mon dernier bal », chanson de son précédent album avait été interdite d’antenne au motif de constituer justement une « incitation à la violence ».

Pourtant la violence de « C’est mon dernier bal «  ne réside que dans l’attitude d’un personnage et elle ne supporte pas la comparaison (en intensité) avec la virulence et l’agressivité de : « Où c’est qu’j’ai mis mon flingue ? » qui en la matière a atteint des sommets.

       « J’ai dit à mes copains
                Y’ a un baloche à Sarcelles,
                On va y faire un saut,
                Y’ aura p’t’être des morues,
                Et puis ça fait un bail
                Qu’on s’est pas bastonné
                Avec de la flicaille
                Ou des garçons bouchers»
                
                « C’est mon dernier bal »

Renaud ne crée évidemment pas ex-nihilo, l’histoire de « C’est mon dernier bal » qui lui a probablement été inspiré par des bagarres dont il a été témoin lorsqu’il fréquentait les bandes de loubards. Néanmoins il apparaît clairement que cette chanson est une fable, un conte et que ce n’est pas Renaud lui-même qui parle à la première personne mais bien son héros imaginaire. Pourtant il semble qu’on ait voulu entretenir le quiproquo : faire de Renaud le loubard de ses chansons, le loubard qu’il n’était pas. Ce même quiproquo avait déjà fait de lui (et un peu malgré lui) l’icône des « loulous » qui avaient, un temps, peuplé les premiers rangs de ses concerts. Renaud était excédé : « je suis pas forcément le loubard qu’ils croient, ça pose quelques fois des problèmes. Mais j’ai jamais prétendu que je chantais mes histoires, ma vie. Je dis « je » parce que c’est plus facile dans une chanson de se foutre directement dans la peau de son personnage qu’on veut faire parler. J’écris des trucs qui me sont arrivés à moi, et puis aussi tout ce que j’ai vu, tout ce dont j’ai entendu parler. Dans « C’est mon dernier bal » c’est la violence ». (http://perso.wanadoo.fr.oginals/sa%20vie/navigation.).

Dans : « Où c’est qu’j’ai mis mon flingue ? » à l’inverse c’est bien Renaud le locuteur de la chanson, la violence verbale qu’elle renferme, c’est bien la sienne ; Alors pourquoi avoir interdit d’antenne « C’est mon dernier bal »  et pas : « Où c’est qu’j’ai mis mon flingue ? » A quelle logique ces « censures » ou « non censures » ont-elles obéi ?

Difficile de fournir une explication sans prendre le risque d’extrapoler.

Dans : « Où c’est qu’j’ai mis mon flingue ? »  Renaud répond à toutes les attaques dont il a pu être victime dans la presse ou par une partie de son public, de son public « endoctriné ». « Rien ni personne n’était épargné » (Thierry Séchan) : des journalistes aux symboles de la République en passant par tout ce qui pouvait être cher aux yeux du parti communiste d’Aragon, aux manifestations parisiennes de la place de la Bastille à la Nation. Tout y passe.

Avec : « Où c’est qu’j’ai mis mon flingue ? » Renaud montre qu’il est un révolté certes, mais un révolté iconoclaste, sans doute d’avantage libertaire que strictement anarchiste, il chante « Rien à foutre de la lutte des crasses », jeu de mots avec « lutte des classes » et nouvelle provocation comme pour refuser de se laisser enfermer dans une quelconque rigidité idéologique. Le résultat détonnant mérite d’être cité intégralement :

       « Y a pas qu’les mômes, dans la rue,
                Qui m’collent au cul pour une photo,
                Y a même des flics qui me saluent,
                Qui veulent que j’signe dans leurs calots.
                
                Moi j’crache dedans, et j’crie bien haut
                Qu’le bleu marine me fait gerber,
                Qu’j’aime pas l’travail, la justice et l’armée.
                
                C’est pas d’main qu’on m’verra marcher avec les connards qui vont aux urnes,
                Choisir c’lui qui les f’ra crever
                Moi, ces jours là, j’reste dans ma turne
                Rien à foutre de la lutte des crasses,
                Tous les systèmes sont dégueulasses !
                
                [. . .]
                
                Pour l’instant, ma gueule est sur le zinc
                D’un bistrot des plus cradingues,
                MAIS FAITES GAFFE!
                J’AI MIS LA MAIN SUR MON FLINGUE »

La chanson déclenche le courroux des communistes. Véritablement ulcérés par les propos de Renaud, ce sont eux qui auront les réactions les plus virulentes.

Le Parti Communiste, dans la posture d’un tribunal d’inquisition, juge certains couplets de la chanson blasphématoires et proclament Renaud « ennemi de la classe ouvrière » : il se souvient, « le Parti a commencé à me descendre à cause d’une chanson : « Où c’est qu ‘jai mis mon flingue ? » On s’est fâché à mort, ils m’ont décrété « ennemi de la classe ouvrière » (http://perso.wanadoo.fr./originals/ sa%20vie/naviation).

Condamnation étonnante pour celui qui pour soutenir les grévistes à Longwy leur offre le cachet de son dernier spectacle.

L’année 1980 est une année chargée pour Renaud. En plus de la sortie de ce quatrième album (Marche à l’Ombre), il se produit sur la scène de Bobino. Pour cette scène, il prend de risques en donnant dans l’éclectisme : il divise son spectacle en deux parties, pendant la première il chante des chansons réalistes de Bruant, de Montehus dans un style rétro-musette, accompagné par l’accordéon de Joss Baselli. En seconde partie il interprète son propre répertoire d’ »Hexagone » à « Baston »  en passant par « Les Charognards » avec une orchestration moderne. Il craint que l’opposition de style entre les deux parties du spectacle soit un obstacle à la réussite du concert. Il tente l’expérience. C’est un succès, le public est au rendez-vous : un public hétérogène qui commence à ressembler à celui qu’il aura par la suite.

« Le premier jour, je chiais dans mon froc. Et puis ça s’est passé vraiment formidable. Il ont adoré. Dans l’ensemble, c’était plutôt jeune, mais j’ai eu beaucoup de personnes âgées, très âgées, qui sont pas venues les premiers jours mais par la suite, p‘t’être envoyées par leurs enfants ou par la presse. Et puis y avait aussi le public qu’on me reproche souvent... un public un peu intello... C’était pas vraiment la zone quoi ». (http://perso.wanadoo.fr/originals/sa%20vie/navigation. )

De cette expérience à Bobino, Renaud sortira deux albums, ses deux premiers enregistrés en public correspondant chacun à l’une des parties du spectacle : Renaud à Bobino pour les chanson de son répertoire personnel - Et Renaud à Bobino : chansons réalistes pour les autres.

Il a aussi pu mesurer l’évolution de son public, désormais beaucoup plus « intello » que loubard.

En 1980 sort aussi son premier recueil de textes : Sans Zikmu qui témoigne de l’intérêt que Renaud suscite désormais. Avec sur le plan de sa vie privée la naissance de sa fille : Lolita, 1980 aura été une année bien remplie.

L’année 1981 s’annonce tout aussi intense pour Renaud. Il vient d’achever la composition de sa première musique de film pour un long métrage comique de Patrice Leconte : Viens chez moi, j ‘habite chez une copine. Le texte colle à merveille au personnage qu’interprète Michel Blanc dans ce film. Michel Blanc qui par ailleurs, retiendra Marche à l’Ombre du nom de la chanson et de l’album de Renaud pour titre d’un autre film qu’il réalisera en 1985.

En 1981, Renaud sort également son cinquième album : Le retour de Gérard Lambert. Même si les ventes n’atteignent pas celles du précédent, le disque se vend bien et contient quelques succès comme « Manu », « Mon Beauf », « Oscar » ou encore « Etudiant Poil au dents ». Pour Thierry Séchan cet album est celui d’une transition à l’issue de laquelle Renaud, sans rompre avec la révolte qui l’anime, va édulcorer la violence de ses textes pour produire davantage de sensibilité, - de douceur voire même certaines formes de mélancolie et de nostalgie plus conformes à l’image du poète qu’on lui prête de plus en plus.

« Renaud commence à se séparer d’une partie de lui-même. Progressivement, il va abandonner la « part du diable », jeter aux orties sa défroque de voyou. La violence - cette violence dont il faisait l’apologie deux ans auparavant - il l’aime de moins en moins. Mais depuis Marche à l’Ombre, il a eu Lolita ».

(Thierry Séchan. Le Roman de Renaud. Seghers, Le Club des Stars, Paris, 1988).

1981 est aussi une année d’élections présidentielles, des élections un peu particulières notamment parce que son ami Coluche entendait participer à la campagne : Renaud lui apporte un soutien inconditionnel jusqu’à l’échec de sa candidature. Renaud se souviendra parfaitement de ce que Coluche représentait alors : « Coluche exprimait un ras le bol que je ressentais par rapport à la droite, par rapport aux arnaqueries du pouvoir, aux espoirs déçus de la gauche... La preuve qu’il visa juste, c’est qu’il n‘a finalement pas pu se présenter après les consignes données par les grands partis pour pas donner leurs signatures aux petits candidats. » (http://perso.wanadoo.fr/ori gi nals/sa%20vie/navi gation.).

Mais après s’être enthousiasmé pour Coluche, c’est vers la candidature de François Mitterrand et les espoirs de voir la gauche accéder au pouvoir que Renaud va se tourner : lui qui se présente volontiers comme « anarchiste » n’hésite pas à se rendre aux urnes pour voter Mitterrand qui deviendra son « Président préféré ». Mais  Renaud  n’a pas pour autant rompu avec son « Libertarisme » et n’épargnera d’ailleurs pas, à Mitterrand, quelques virulentes critiques.

Sorti à peine six mois avant les élections présidentielles, le Retour de Gérard Lambert, ne pouvait éviter toute référence à la première alternance de gauche de la V ème République. Renaud choisit dans une chanson humoristique « Le père Noël Noir », d’y faire allusion subrepticement en raillant ceux qui par opportunisme se rallient brutalement au nouveau parti au pouvoir: aussi pour noël 1981, Renaud commande-t-il cyniquement :

« Une panoplie d’agent de police, une super boite de Meccano, une carte du Parti Socialiste ».

1981 marque aussi la disparition de celui à qui il voue une profonde admiration :

Georges Brassens. L’auteur d’une biographie de Renaud écrit : « A Renaud de reprendre le flambeau de cette haute tradition de la chanson impertinente et anarchiste » (http://perso. wanadoo.fr/originals/sa%20vie/navigation.).

 A la toute fin 1981, Renaud est décidément très en vogue. Un dessinateur Jacques Armand propose à Renaud de faire, de ses personnages de chansons, une bande dessinée. En véritable passionné de « BD » Renaud accepte. L’ouvrage intitulé Les Aventures de Gérard Lambert  est un très gros succès de librairie et est rapidement épuisé.

Renaud débute l’année 1982 sur la scène de l’Olympia où il fait un véritable triomphe. Le public apprécie qu’il ponctue chacune de ses chansons par de petits commentaires humoristico-politiques ou explique l’histoire de ses textes. Sa prestation donne lieu à un double album live qui sort à la fin de l’année sous le titre d’Un Olympia pour moi tout seul. Pour le magazine Paroles et Musiques, dans un numéro Spécial Renaud de mars 1986 ce disque permet de « vérifier sur pièces que le succès n ‘a en rien entamé la verve libertaire de notre Loubard périphérique ».

 Pour Thierry Séchan ce double album s’inscrit dans la « transition » qu’a amorcé Renaud avec Le Retour de Gérard Lambert : « Au disque de la grande transition correspond une prestation scénique de transition» écrit-il.

C’est pour lui le moment de la rupture avec la légende du loubard agressif :

« dernier portrait de l’artiste loubard. A l’Olympia, Renaud a chanté pour la dernière fois la chanson de Muriel Huster ». [La chanson du Loubard, jusqu’alors une des seules chansons de son répertoire avec Soleil Immonde dont Renaud n’ait pas écrit les textes]. « Il n ‘a pas fait ses adieux au music-hall, mais, sans le savoir, il a fait ses adieux à une partie de son passé, à une partie de sa mythologie » (Thierry Séchan, Le Roman de Renaud, Seghers, Le Club des Stars, Paris, 1988).

Thierry Séchan n’est pas le seul à voir là une transition vers quelque chose de nouveau ; Le journaliste du Nouvel Observateur  venu écouter Renaud à l’Olympia a, semble-t-il, particulièrement bien présenté le changement à venir : « j’avais cru reconnaître dans ses premiers albums la fibre Bruant. Le voyou, le verlan, la tendresse cruelle, tout ramenait à la chanson de rue. Je m’étais trompé. Sous le loubard un autre homme pointe avec ses six dernières chansons. Quelque chose comme un nouveau Très Grand. Peut être un Brassens. »

A l’automne 1982, Renaud fait une pause dans sa carrière, il décide de partir plusieurs mois en mer, sur un bateau qu’il vient de s’offrir et qu’il a baptisé : Makhnovtchina (l’épopée de Makhno). Il est évident que Renaud n’a pas choisi le nom au hasard. Makhno, héros méconnu de l’anarchisme, lutta pendant la révolution russe de 1917 contre les armées blanches avant de tenter de résister aux bolcheviks qui le contraignirent finalement à s’exiler en France jusqu’à la fin de sa vie. On voit là tout le symbole qu’il représente pour Renaud. Makhno incarne à la fois l‘hostilité au capitalisme et au socialisme autoritaire : le communisme bolchevik, il incarne en quelque sorte un anarchisme complet.

De retour de son périple en mer au printemps 1983, Renaud s’envole pour Los Angeles où il enregistre son nouvel album studio ; Le sixième : ce sera aussi le dernier qu’il sortira avec Polydor, sa maison de disques avec qui il se brouille : les motifs, Thierry Séchan les explique clairement :

« Depuis 1975, Renaud faisait partie de « l’écurie » Polydor, une écurie dont il était l’unique pur-sang. Reggiani et Leforestier traînaient la patte, Moustaki comptait pour du beurre. Quant aux petits nouveaux, ils étaient si peu intéressants qu‘ils passèrent bien vite à la trappe. En 1981, les ventes de Renaud représentaient 45 % du chiffre d’affaires de Polydor. Et pourtant, l’artiste avait le plus mauvais contrat de la maison » (Thierry Séchan, Le Roman de Renaud, Seghers, Le Club des Stars, Paris, 1988).

            C’est donc pour « emmerder »  Polydor que Renaud fait enregistrer son album à Los Angeles : « parce que c’était très loin et très cher » (Thierry Séchan, Le Roman de Renaud, Seghers, Le Club des Stars, Paris, 1988).

Mais le résultat final dépasse toutes les espérances : l’album Morgane de Toi  est un succès sans précédent : en quelques mois à peine, Renaud vend plus d’un million de disques. Morgane de toi « pulvérisera en l’espace d’un an tous les records de vente en matière de chanson francophone ». (http://perso.wanadoo.fr/originals/sa%20vie/navigation.).

La réussite du disque Renaud le doit au succès de plusieurs chansons de styles différents :

 · « Dès que le vent soufflera » : inspirée de son voyage en mer. Il s’agit aussi d’une parodie amicale de Santiano en forme d’hommage à Hugues Auffray

 · « Morgane de Toi », chanson titre de l’album, une ballade sentimentale dédiée à sa fille

 · « En cloque » : sur la grossesse de sa femme. . .

Pour Thierry Séchan cet album annonce la fin de la transition et le  début  d’une nouvelle étape : « Avec Morgane de Toi, Renaud a définitivement cassé son image. Il a « troqué » son « cuir un peu zone » contre « un vieux ciré jaune » (« Dès que le vent soufflera »), ou plutôt, contre le blouson en jean, plus décontracté, moins agressif ».

(Thierry Séchan, Le Roman de Renaud, Seghers, Le Club des Stars, Paris, 1988).

Mais Renaud n’a pas pour autant perverti son engagement politique. Morgane de Toi  est tout sauf un album dépolitisé.

 · Avec « Deuxième génération », Renaud aborde la douloureuse question de l’immigration à travers l’histoire d’un fils d’immigré déraciné :

       « Des fois j’me dis qu’a trois mille bornes
                De ma cité, y’a un pays
                Que j’connaîtrai sûr’ment jamais
                Que p’t’être c’est mieux
                P’t’être c’est tant pis
                Qu’là-bas aussi, j’s’rai étranger,
                Qu’là-bas non plus, je s’rai personne»

· Et avec « Déserteur », qui s’inspire de la version de Boris Vian que Renaud revisite à sa façon, il exprime radicalement son antimilitarisme, sur une musique douce :

       « Monsieur le Président
                Je suis un déserteur
                De ton armée de glands
                De ton troupeau de branleurs
                Y’z’auront pas ma peau
                Touch‘ront pas à mes ch’veux
                J’saluerai pas l’drapeau
                J’marcherai pas comme les bœufs »

Mais Renaud montre désormais que radicalisme ne rime pas forcément avec agressivité ou violence.

Le temps de « Camarade Bourgeois » semble révolu :

       « Camarade bourgeois,
                Camarade fils à papa,
                Je sais, ton père est patron
                Faut pas en faire un complexe
                Le jour d’la révolution
                On lui coup’ra qu’la tête ».
                
                « Camarade Bourgeois », 1974

Désormais Renaud, avec plus de douceur, se réclame n’être :

       «… qu’un militant
                du parti des oiseaux
                des baleines, des enfants
                de la terre et de l’eau... »
                
                « Déserteur », 1983

Avec tous ces succès, Renaud est donc, un peu malgré lui, devenu une véritable « star ». Sa renommée dépasse très largement le microcosme du spectacle, et lorsque pour l’inauguration de la salle de concerts du Zénith à Paris, François Mitterrand cherche un artiste pour inaugurer les lieux, c’est vers Renaud qu’il se tourne. A cette occasion Renaud rencontre donc François Mitterrand et Jack Lang le 12 janvier 1986. Trois jours plus tard Renaud est le premier artiste à se produire sur la scène du Zénith qu’il occupera pendant près de trois semaines. Pour son dernier jour de concert dans ce nouveau temple de la musique et du spectacle parisien, Renaud, (avec la participation d’Hugues Auffray, de Charl’Elie Couture, de Francis Cabrel et de Téléphone), offre les bénéfices de leur prestation à l’association écologiste Greenpeace. L’écologie est devenue un nouveau cheval de bataille pour Renaud. Après le Zénith, Renaud part en tournée dans toute la France, puis au Québec où son succès ne se dément pas. Il retournera à plusieurs reprises au Québec qui lui a tendu les bras.

En 1985, Renaud met sa notoriété au service de « grandes causes », de ses combats politiques. Il manifeste avec Greenpeace, parraine le mouvement antiraciste « Touche pas à mon pote ». Il réagit vivement contre une émission sur la guerre proposée par Yves Montand. Scandalisé, il propose avec d’autres artistes de réaliser une émission sur la paix.

Renaud, également sensible à l’actualité politique internationale, crie son indignation face à la politique d’Apartheid en Afrique du Sud. Dans l’ Humanité Dimanche du 7 avril 1985 il rédige une lettre ouverte à Nelson Mandela : «Je t’écris énervé. La télé, ici, nous abreuve régulièrement d’images de manifestations anti-apartheid, anti-misère, anti-injustice en Afrique du Sud, manifestations réprimées par les gardes-chiourmes du pouvoir blanc avec une violence qui me révolte et indigne bon nombre de mes compatriotes... Nous sommes ici quelques-uns (sûrement plusieurs millions) à soutenir ton combat et celui de tes frères. De Paris à Santiago du Chili, d’Istanbul à Nouméa, de Bilbao à Johannesburg, les hommes libres te crient : courage, Nelson, l’apartheid connaîtra bientôt son Trafalgar. »

En Afrique toujours, la famine qui sévit en Ethiopie ne le laisse pas indifférent. Heureux hasard : c’est lui qu’on contacte pour écrire une chanson au profit des victimes de la sécheresse qui ravage cette partie de l’Afrique de l’est. Il s’agit de réunir le temps d’un disque toute une équipe de chanteurs, d’artistes, sur le modèle des expériences anglo-saxonnes, pour recueillir le maximum de fonds. Renaud accepte après une certaine hésitation : il avoue n’être pas « particulièrement doué pour les œuvres sur commande » (Thierry Séchan, Le Roman de Renaud, Seghers, Le Club des Stars, Paris, 1988).

Pourtant, le texte qu’il compose est plutôt réussi : chargé « d’émotion et basé sur le refus de l’indifférence, il développe l’idée selon laquelle l’éloignement de la misère éthiopienne ne justifie pas qu’on puisse, même à plusieurs milliers de kilomètres de là, rester inactif en toute bonne conscience. Le procédé qu’utilise Renaud pour faire entendre ce message consiste à raffiner que tout le monde est concerné par la souffrance éthiopienne. Solidarité humaine oblige. C’est métaphoriquement ce qu’indique le couplet :

       « Mais à chaque enfant qui tombe
                Qui meurt loin des yeux de l’occident
                Notre ciel devient plus sombre
                Et notre avenir moins grand »

Pour interpréter cette chanson trente-six artistes français sont réunis : ils forment les « Chanteurs sans Frontières ». Mais cette entreprise de solidarité va se révéler difficile à mettre en œuvre et suscitera de nombreuses polémiques notamment dans le milieu de la chanson.

Le premier problème rencontré concerne le texte de la chanson « Ethiopie ». Demander à Renaud d’en écrire les paroles c’était prendre le risque de ne pas donner dans le politiquement lisse. Et en effet, les paroles de Renaud ne sont pas vierges de toute critique politique ce qui n’est pas du goût de certains interprètes comme Jean-Jacques Goldman qui font pression pour « neutraliser » le texte. Renaud parti à l’étranger, c’est son frère Thierry Séchan qui finit par céder en modifiant le couplet incriminé. Le passage qui dérange :

       « Sur cette terre de sécheresse
                Ne fleurissent que les tombes
                Des victimes de nos richesses
                De nos usines et de nos bombes»

s’appauvrit donc pour devenir

       « Sur cette terre de sécheresse
                Ne fleurissent que les tombes
                Malgré toutes nos richesses
                Leur soleil nous fait de l’ombre. »

Une fois le disque enregistré, d’autres problèmes se font jour : des artistes qui n’ont pas été contactés pour participer à l’entreprise polémiquent et incriminent directement Renaud. A leur tête Gérard Lenorman qui affirme : « la générosité des gens n’est pas le monopole de la bande à Renaud » (cité par Raoul Bellaïche dans Morgane de Toi, Compilation Polydor, 1998).

Renaud énervé par ce qu’il juge être des mesquineries prend sa plume et répond à Gérard Lenorman dans le courrier des lecteurs de Libération du 24 mai 1985 : « Toi qui ose nous accuser de manquer de générosité, sers-toi plutôt de la tienne pour te réjouir de la réussite de cette démarche humanitaire, malgré ton absence »

Renaud conscient des limites de l’humanitaire a toutefois préféré « agir » mais certains : « BHL et consorts » (Le Roman de Renaud) ont préféré polémiquer comme ils l’avaient fait au sujet des disques anglo-saxons. Malgré toutes les critiques qu’il a dû essuyer, Renaud ne regrette pas l’opération d’autant qu’en moins de deux mois dix millions de francs ont été récoltés et réservés à Médecins Sans Frontières.

« Chanteurs sans Frontières » ne sera pas la dernière opération de ce type à laquelle Renaud prendra part. Peu de temps après il participera très activement au projet des « Restos du Cœur », une idée de son ami Coluche.

A l’été 1985, survient un événement majeur dans la vie de Renaud, sans doute le plus gros incident de sa carrière. Il est invité par les Jeunesses Communistes Françaises à prendre part à la délégation hexagonale qui se rend au festival mondial de la jeunesse qui se tient à Moscou. Renaud doit y chanter au parc Gorki devant un public composé de jeunes Moscovites. Pourtant comme le relatera le Télérama du 2 octobre 1985: « les jeunes ne pourront pas [...] l’écouter : le concert est réservé aux délégations étrangères et aux « invités  », c’est  à dire (à part les agents de sécurité) aux familles et aux relations de la Nomenklatura ». Renaud commence son concert, bien qu’ayant compris qu’il avait été manipulé. Le début se déroule à peu près normalement jusqu’à ce qu’il présente sa chanson à venir en ces mots :

« Un chanteur se doit d’être impertinent, provocateur. Et puisqu’en France, le socialisme s’arrête à la porte des usines et des casernes, voici une chanson impertinente, Déserteur» (cité par Télérama du 2 octobre 1985)

Puis il commence à chanter, dès les premiers couplets, un bon tiers du public se lève et quitte les lieux sous les yeux des caméras et des projecteurs. « Les « libérateurs » de l’Afghanistan ne voulaient pas entendre cette apologie de la désertion  ». (Thierry Séchan, Le Roman de Renaud, Seghers, Le Club des Stars, Paris, 1988).

Sans doute ces membres de l’armée rouge et de la Nomenklatura du parti, n’étaient-ils pas non plus disposés à entendre d’autres vers de la même chanson comme :

       « Quand les Russes, les Ricains 
                F’ront péter la planète... »

Renaud parvient à garder son calme et à poursuivre jusqu’à son terme son concert. Mais une fois en coulisse il laisse éclater une colère noire, une véritable furie. Deux journalistes français filment la scène et la diffuseront de retour à Paris. L’affaire fera grand bruit. Excédé d’avoir été abusé Renaud confiera à Télérama : « On s’est tous fait avoir ! Tout était prévu ! On m’a invité pour chanter pour les jeunes de Moscou, pas pour une mascarade. J’ai fermé ma gueule pour la classe ouvrière française, pour ceux qui croit à ça. Je me disais : je suis prêt à m’associer avec le diable pour être avec ceux qui souffrent. Mais je ne peux pas. Le diable est trop fort ».

Cette expérience renforce donc sa rancœur à l’égard des partis communistes dont il a pu vérifier l’autoritarisme et le sectarisme, sur place, à Moscou.

 Renaud sort de son séjour en URSS profondément abattu, désabusé et marqué pour longtemps. Pour Thierry Séchan : « après Moscou, Renaud n’aurait plus la même idée du genre humain. Il était rentré dans l’ère de la défiance »... L’album qu’il part enregistrer immédiatement après cette mésaventure Mistral Gagnant s’en ressentira notamment avec Fatigué :

       « Et les arbres ont le cœur infiniment plus tendre
                Que celui des hommes qui les ont plantés »...

Mistral Gagnant, est un nouveau succès. Une chanson fait un nouveau scandale : « Miss Maggie ». Dans cette chanson Renaud s’en prend violemment au Premier Ministre britannique conservateur de l’époque : Margaret Thatcher.

Il lui voue une haine viscérale pour sa pratique autoritaire du pouvoir qui lui aura valu le surnom de dame de fer, pour son libéralisme économique dont sont victimes les mineurs et dockers britanniques, pour son conservatisme social et pour tout ce qu’elle incarne de « bourgeois» et d’antisocial à ses yeux.

L’hostilité virulente de Renaud pour Thatcher ne se démentira jamais. En 2000 lors de sa tournée de concerts il introduira « Miss Maggie » par des propos particulièrement violents :

« Il y en a une que j’avais une peu oubliée, avant qu’elle ne se rappelle à mon bon souvenir récemment avec l’affaire Pinochet. Alors celle là, je crois que je ne la lâcherai pas tant qu’elle n’aura pas bouffé les pissenlits par la racine... »

Si « Miss Maggie » a eu un important retentissement y compris outre-Manche c’est que Renaud n’a pas donné dans la demi-mesure.

Sa chanson, étrangement, est moins une critique strictement politique de Margaret Thatcher qu’un brûlot volontiers ordurier ou insultant. Renaud dresse dans « Miss Maggie » le portrait d’une Thatcher qui n’a rien des valeurs sociales positives culturellement, sociologiquement attribuées à la féminité.

       « Dans cette putain d’humanité
                Les assassins sont tous des frères
                Pas une femme pour rivaliser
                A part, peut-être, Madame Thatcher »

Meurtrière, belliqueuse, vulgaire, c’est de cette manière que Renaud présente le Premier Ministre britannique. Mais ce qui a surtout choqué les esprits ce sont surtout les propos jugés « injurieux » de Renaud :

        « Et quand viendra  l‘heure dernière
                
                [... ]
                
                Moi je me changerai en chien
                Si je peux rester sur la terre
                Et comme réverbère quotidien
                Je m’offrirai Madame Thatcher >>

Renaud obtient un nouveau succès avec Mistral Gagnant, moins retentissant que le précédent, mais néanmoins considérable. Renaud est sans doute à son apogée, sa carrière est exemplaire : il dispute à Jean-Jacques Goldman le record de vente de disques francophones. Mais Renaud représente bien plus que cela. Son impact dépasse assez largement celui de la chanson : si l’on en croit un sondage Sofres - Le Nouvel Observateur, réalise en décembre 1986 auprès des jeunes de 16 à 22 ans, Renaud était le personnage public qui, à leurs yeux, « incarnait le mieux leurs aspirations personnelles » (Thierry Séchan, Le Roman de Renaud. Seghers, Le Club des Stars. Paris. 1988),

 Les années 1980 sont particulièrement fastes : Renaud est prolifique. En 1988 sort Putain de Camion, son huitième album studio avec là encore quelques réussites. Outre la chanson titre en hommage à Coluche, on peut relever « Jonathan » dédiée au chanteur sud-africain, Johnny Clegg, figure artistique emblématique du combat anti-apartheid, à qui Renaud chante :

       « Entre guitare et fusil
                Jonathan a bien choisi
                Ses chansons sont des pavés
                Des brûlots
                Qui donnent des ailes aux marmots
                Sa musique a fait rouiller
                Les barbelés
                Et scié bien des barreaux
                A Soweto, dans le ghetto
                Jonathan pourtant ne porte aucun drapeau »

Il convient également de citer « Socialiste », où Renaud dresse un portrait stéréotypé, caricatural et humoristique, d’une militante socialiste qui incarne la modération à gauche

       « Elle était socialiste Protestante et féministe
                Un peu chiante et un peu triste… Institutrice.
                
                [. ..]
                
                Elle était socialiste
                S‘méfiait des écologistes
                Détestait les communistes
                Et les dentistes »

Renaud termine donc la décennie 1980 par cet album studio auquel il faut ajouter, un double album enregistré en public : Visage Pâle Rencontres Public, mis en vente en 1989.

Les années 1990, seront celles de la diversification : Renaud se fera comédien ; Dans Germinal, Claude Berri, le réalisateur, ayant tenu à ce qu’il interprète le personnage de Zola : Etienne Lantier.

Renaud s’essaiera aussi à l’écriture de chroniques hebdomadaires dans Charlie Hebdo de 1992 à 1993 puis de 1995 à 1996. Une sélection de ses chroniques donnera même lieu à la parution de deux ouvrages : Renaud bille en tête et Renaud envoyé spécial chez moi. Musicalement il tente une nouvelle expérience : après les plusieurs mois passés dans la région valenciennoise pour le tournage du film Germinal, Renaud enregistrera un album en ch’ti, de chansons traditionnelles du Nord de la France (1993) pour lequel il obtiendra une victoire de la musique.

Mais les années 1990 sont aussi les années qui voient un certain ralentissement du succès du « phénomène » Renaud. Pour l’encyclopédie informatique Encarta, cet essoufflement serait dû à la nature, au contenu de ce que chante Renaud : « son audience semble s’être réduite depuis quelques années, la réalité sociale à laquelle renvoient ses chansons de la fin des années soixante-dix et du début de la décennie suivante ayant sensiblement évolué ».

En réalité, pendant un certain temps, Renaud s’est surtout rendu, moins visible 

médiatiquement. En fait, même s’il ne provoque plus chez les disquaires le « raz de marée » qu’il provoquait autrefois, il continue de vendre un nombre considérable d’albums : en témoigne les nombreuses compilations des succès de Renaud mises sur le marché par les maisons de disques qui savent les résultats commerciaux qu’elles peuvent en attendre. Les albums (moins nombreux que pendant les années 1980) que Renaud enregistre sont d’ailleurs loin d’être des échecs en termes de ventes (même s’ils n’atteignent plus les sommets de Morgane de Toi et ont souvent eu bonne presse :

· Marchand de cailloux (1991) est plutôt bien accueilli par la presse : Jacques Vassal (le même qui en 1976 critiquait sévèrement Renaud dans son livre : Français, si vous chantiez, écrit même dans le Politis du 28 novembre 1991, qu’avec ce disque : « Renaud touche à un but qu’il ne s’était peut-être jamais assigné ou avoué : être un folk singer de langue française en même temps qu’un citoyen du monde ».

La chanson titre de l’album, ainsi que « La Ballade Nord Irlandaise » ont particulièrement retenu l’attention. La situation politico-religieuse en Irlande du Nord, lui a en effet inspiré un texte en forme d’appel à la paix. Et pour pacifier l’Irlande Renaud a un conseil qu’il chante aux protestants comme aux catholiques :

       « Tuez vos dieux
                A tout jamais
                Sous aucune croix
                L’amour ne se plaît... »
                
                « La Ballade Nord Irlandaise »

A la Belle de Mai, album sorti en 1995, est là encore bien plus qu’un succès confidentiel. Il contient quelques chansons comme « Le Sirop de la rue », « La Ballade de Willy Brouillard »... qui sont devenues des incontournables de ses spectacles. A la Belle de Mai ne déroge pas à la règle des précédents albums, il fourmille de divers messages politiques, anarchistes :

       « Tu dis qu’si les élections
                Ca changeait vraiment la vie
                Y’a un bout d’temps, mon colon
                Qu‘voter ça s’rai interdit. .. »
                
                « C’est quand qu’on va où ? »

et farouchement antimilitaristes : lorsqu’il chante au sujet d’une statue d’un maréchal :

       « Un clodo s’est couché
                Une nuit juste aux pieds
                Du maréchal de France
                Ivre mort au matin
                Il a vomi son vin
                Dans une gerbe immense
                Maréchaux assassins
                Vous ne méritez rien
                De mieux pour vos méfaits
                Que cet hommage immonde
                Pour tout le sang du monde
                Par vos sabres versés. »
                
                « La Médaille »

En 1995 pour fêter ses vingt ans de chansons Renaud enregistrera pour se faire « plaisir » une vingtaine de chansons de son idole : Brassens. L’album Renaud chante Brassens est particulièrement bien accueilli par la critique.

Renaud aura aussi effectué quelques tournées en 1995-1996 puis en 1999-2000 où il a pu vérifier qu’il était toujours un des artistes français les plus populaires.

Pour sa tournée 99-2000, il a joué tous ses concerts devant des salles combles, sans jamais faire aucune promotion dans les médias. A l’été 2001 Renaud doit sortir un nouvel album qui permettra de juger  s’il a toujours conservé sa verve « d’éternel révolté » avec la maturité qu’il a acquis.


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