Chapitre 1

Mai 1968: "La pègre, on en est"

(traduction de l'anglais au français par Lydwine Fournier, avec l'aide de James Cannon, et avec Ludovic (des Renaudistes) à la relecture)

Au temps où les premières barricades apparaissent dans le Quartier Latin le 3 mai 1968, Renaud est un militant précoce de 15 ans. Né Renaud-Pierre-Manuel Séchan le 11 mai 1952, avec son frère jumeau, il grandit au sein d’une famille nombreuse à la Porte-d’Orléans, dans la partie sud du centre de Paris. Sa mère appartenait à une famille de la classe ouvrière de la région minière du nord de la France et travailla dans une usine jusqu’à son mariage. Son père appartenait à une famille cultivée, protestante, financièrement modeste, de la région de Montpellier et était traducteur, professeur et auteur à succès. En dépit de ces différents milieux, les parents de Renaud étaient les deux de gauche et partageaient un sens profond de la justice sociale. Il rappellera plus tard : "Aussi loin que je m’en souvienne, mes parents ont toujours parlé politique à la maison, ont toujours été de gauche, toujours été excédés par les infos".

Renaud était particulièrement attaché à son grand-père maternel qui avait commencé le travail comme mineur dans les mines de charbon après avoir quitté l’école à l’âge de 13 ans. Autodidacte, membre du parti communiste, le grand-père de Renaud visita l’Union Soviétique dans les années 1930, une expérience décevante qui le poussa à quitter le parti à son retour. Il travailla aussi dans une usine parisienne et fut actif au sein du mouvement anarcho-syndicaliste. Renaud rendit hommage à son grand-père dans la chanson Oscar (1981) :

L’avait fait 36 le Front populaire
Pi deux ou trois guerres pi Mai 68
Il avait la haine pour les militaires
J’te raconte même pas c’qu’y pensait des flics
Il était marxiste tendance Pif le chien
Syndiqué à mort inscrit au parti
Nous traitait d’fainéants moi et mes frangins
Parc’qu’on était anars tendance patchouli
Il était balaise fort comme un grand frère
Les épaules plus larges que sa tête de lit
Moi qui suis musclé comme une serpillière
Ben de c’côté-là j’tiens pas beaucoup d’lui

L’avait sur l’bras gauche un super tatouage
Avec un croissant d’lune et une fleur coupée
La couleur s’était barrée avec l’âge
Il avait l’bleu pâle d’un jean délavé
Quand j’allais chez lui des fois d’temps en temps
J’lui roulais ses clopes avec son tabac gris
Pi j’restais des heures avec des yeux tout grands
A l’écouter m’baratiner sa vie

Renaud connut sa première expérience directe de l’activité politique parmi les rangs mouvementés anti-guerre et anti-nucléaire dans le milieu des années 1960. En 1965, il rejoignit les Comités Vietnam de base, formés en riposte aux premiers bombardements américains au Vietnam. En 1966, il prit part à sa première manifestation avec le Mouvement Contre l’Armement Atomique. En septembre 1967, il s’inscrivit au Lycée Michel Montaigne où il aida à établir un Comité Vietnam et un des nombreux Comités d’Action Lycéenne (CAL) qui commençaient à proliférer à travers Paris à la fin de l’année.

Il se bagarrait avec les étudiants de droite de l’école et de la Faculté de droit de la Sorbonne voisine. Dans les mois précédant Mai 68, il se familiarisa avec les auteurs de théorie révolutionnaire du 19e siècle, dont Bakounine Stimer, Proudhon et Marx. Sous l’influence de charismatiques amis maoïstes, il lut le Petit manuel rouge et rejoignit le Parti Communiste Marxiste-Léniniste Français (PCMLF) aussi bien que les Amitiés Franco-Chinoises. Il participa à des expéditions d’usine organisées par ces formations maoïstes qui tentaient de donner du support matériel et moral aux ouvriers et qui étaient généralement saluées avec un mépris manifeste. Jacques Erwan écrit que Renaud lui-même en eut bientôt assez de "l’intellectualisme outrancier" et de "l’ouvriérisme démagogique" des Maoïstes. En mai 1968, Renaud renoua avec les anarchistes.

L’investissement de Renaud dans les événements de Mai provient à l’origine d’un simple désir d’exprimer sa solidarité avec les étudiants qui avaient été battus par la police CRS lors d’émeutes. Le 11 mai 1968, il passa son seizième anniversaire à se battre sous le drapeau noir, sur les barricades du Quartier Latin. Après que les étudiants eurent occupé la Sorbonne deux jours plus tard, il se rendit utile en balayant la cour de l’université. Il vendait chaque jour des journaux révolutionnaires tels que Action et l’Enragé et campait sur les terrains de l’Université la nuit. Il rejoignit le Comité Révolutionnaire d’Agitation Culturelle (CRAC) avant de former un groupe de dissidents avec deux amis qu’ils baptisèrent le Groupe Gavroche Révolutionnaire.

Le petit héros des Misérables de Victor Hugo était un rôle bien choisi pour modèle par les jeunes soixante-huitards. Gavroche mourut d’une mort de martyre pendant qu’il se battait aux barricades d’une insurrection populaire. En tant que gamin des rues plus ou moins affranchi de liens familiaux, il personnifie quelque chose de la quête des soixante-huitards pour se libérer de la génération de leurs parents. Errant depuis les barrières jusqu’aux quartiers centraux de Paris, imposant sa marque à la manière un peu « voyou », humoriste et joyeuse, Gavroche affirme par ailleurs son "droit à la ville", pour emprunter le titre du livre influent d’Henri Lefebvre, dans une direction empruntée par les soixante-huitards pendant leur occupation de la Sorbonne et du Théâtre l’Odéon, leurs manifestations sur les Champs-Elysées et la carnavalesque euphorie qui caractérisait leur révolte. Ce qui est le plus important, Gavroche chante au long de ses aventures :

De qui était ce couplet qui lui servait à ponctuer sa marche, et toutes les autres chansons que, dans l’occasion, il chantait volontiers ? nous l’ignorons. Qui sait ? de lui peut-être. Gavroche d’ailleurs était au courant de tout le fredonnement populaire en circulation et il y mêlait son propre gazouillement. (Les Misérables, Victor Hugo)

Comme Gavroche, Renaud se tournait vers la chanson populaire pour communiquer son expérience du monde. Il avait hérité de son père une passion pour les chansons anarchistes de Georges Brassens et mettait ses premières paroles, qu’il écrivait à l’âge de neuf ou dix ans, sur les musiques de "Tonton Georges". Le style hautement littéraire de Brassens démentait son identification avec – et sa célébration de – toutes les manières de paria social. Bien qu’il adoptait une position assez détachée en relation avec les événements de Mai, son influence sur Renaud était plus grande que n’importe quel autre auteur. Renaud était aussi un fan de Johnny Hallyday, le premier chanteur à franciser le Rock-n-Roll à la fin des années 1950 et le début des années 1960. La musique de Hallyday devint un catalyseur pour l’émergence de la jeunesse française comme classe sociale distincte dans les années menant aux événements explosifs de Mai 68. Renaud fut également inspiré par des chansons contemporaines contestataires qui ravivaient la tradition folklorique américaine des années trente pour décrier la guerre du Vietnam, le racisme, la société de consommation et les aspects paternalistes et autoritaires de la société capitaliste de l’après-guerre. Hugues Aufray et Graeme Allwright initièrent le public français au « protest-song » dans le milieu des années 1960 en traduisant ou en adaptant les chansons de Bob Dylan en français. De par sa simplicité, la musique folk américaine était facile à jouer pour n’importe qui ayant appris une poignée d’accords sur une guitare acoustique. Bien que le genre fut rapidement commercialisé, il permit à une génération entière d’adolescents comme Renaud de s’exprimer directement à travers des chansons. Finalement, les étudiants de Mai 68 ressuscitèrent une tradition autochtone de chanson protestataire. Ils adaptèrent les paroles de classiques révolutionnaires tels que Ça ira et La Carmagnole pour refléter les événements contemporains et chantèrent sur un ton de défi l’hymne du mouvement ouvrier, L’Internationale, à de nombreuses occasions. Ecrit par Eugène Pottier en juin 1879 en réponse à la répression brutale de la Commune de Paris et mis en musique par Pierre Degeyter 17 ans plus tard, L’Internationale résonnait profondément avec les aspirations des étudiants. Elle annonçait dans des tons héroïques l’effondrement imminent de l’ordre social bourgeois et la naissance d’une fraternité internationale entre les ouvriers unis par les principes de la coopération et de l’auto-détermination.

Debout les damnés de la terre
Debout les forçats de la faim
La raison tonne en son cratère
C’est l’éruption de la fin
Du passé faisons table rase
Foules, esclaves, debout, debout
Le monde va changer de base
Nous ne sommes rien, soyons tout
C’est la lutte finale
Groupons-nous et demain
L’Internationale
Sera le genre humain

Renaud fut inspiré pour écrire sa première chanson protestataire Crève salope ! après avoir rencontré Evariste, universitaire devenu chansonnier et premier artiste à enregistrer sous les auspices du CRAC. S’accompagnant de sa guitare, Renaud interpréta sa chanson lors d’une audience rassemblée dans l’un des amphithéâtres de lecture de la Sorbonne. Crève salope ! est une féroce parabole des événements de Mai qui suivent l’itinéraire d’un jeune rebelle aux prises avec une série de figures autoritaires emblématiques, à commencer par son père :

Je v’nais de manifester au Quartier.
J’arrive chez moi fatigué, épuisé,
Mon père me dit : Bonsoir fiston, comment qu’ça va ?
J’ui réponds : Ta gueule sale con, ça te regarde pas !
Et j’ui ai dit : Crève salope !
Et j’ui ai dit : Crève charogne !
Et j’ui ai dit : Crève poubelle !
VLAN ! une beigne !

Les termes "charogne" et "poubelle" constituent une attaque pleine de force contre l’autorité paternelle avec leur association à la putréfaction et à l’obsolescence. A un niveau personnel, ces vers pourraient être lus comme un challenge au père de Renaud qui, en dépit d’avoir instillé à son fils une dose saine d’anti-autoritarisme, refusait durant cette période de le laisser s’asseoir à la table familiale en raison de ses cheveux longs. A un niveau plus général, ils donnent foi à la théorie selon laquelle de puissantes forces d’Œdipe étaient en jeu pendant les événements de Mai. L’éruption soudaine de la violence paternelle dans les dernières lignes peut être associée à l’attitude punitive du CRS et du régime Gaulliste comme un ensemble.

Au début de la chanson, il semblerait que le narrateur – et par extension la jeunesse française – brûle d’en découdre, mais le 4e couplet suggère que sa virulence contient une part de sentiments d’abandon et de désespoir. Il explique qu’après avoir été expulsé de l’école :

Je m’suis r’trouvé dans la rue, abandonné,
J’étais complètement perdu, désespéré,
Un flic me voit et me dit : Qu’est-c’tu fous ici ?
À l’heure qu’il est tu devrais être au lycée,
Et j’ui ai dit : Crève salope !
Et j’ui ai dit : Crève charogne !
Et j’ui ai dit : Crève fumier !
VLAN ! bouclé !

Le crescendo qui mène à l’onomatopée "Vlan !" dans chaque couplet se reproduit dans la structure narrative de la chanson, à mesure que les autorités cherchent en vain à contenir l’insolence du narrateur. La chanson finit en fanfare :

Je m’suis r’trouvé enfermé à la Santé,
Puis j’ai été condamné à être guillotiné ;
Le jour d’mon exécution j’ai eu droit au cur’ton,
Y m’dit : Repentez-vous mon frère dans une dernière prière,
Et j’ui ai dit : Crève salope !
Et j’ui ai dit : Crève charogne !
Et j’ui ai dit : Crève fumier !
VLAN ! y z’ont tranché !

Un des traits les plus marquants de Crève salope ! est le ton abusif du narrateur. Il campe une figure bien différente des héros des chansons révolutionnaires du 19e siècle qui étaient fréquemment représentés comme vaillants, industrieux et respectueux des lois, bons citoyens de la République. Les chansonniers qui, comme Pottier, étaient issus de la classe ouvrière, voulaient à tout prix dissiper ce que Louis Chevalier a décrit comme une confusion persistante entre "les classes laborieuses et les classes dangereuses" qui existait dans la conscience populaire pendant la première moitié du 19e siècle et qui était toujours exploitée cyniquement par les forces versaillaises du temps de la Commune. Le protagoniste de Crève salope !, au contraire, n’a rien à prouver. Il parle et se conduit comme un délinquant, bien qu’il partage le sort de beaucoup de héros révolutionnaires. On pourrait affirmer que cela ne reflétait de la part de Renaud qu’un désir juvénile d’être provocant. Cependant, Crève salope ! nous rappelle aussi, ne serait-ce que de manière indirecte, que les soixante-huitards s’ingéniaient à établir leur propre identité révolutionnaire, d’autant plus que leur idolâtrie de la classe ouvrière était rarement réciproque. Au contraire, l’expérience précédente de Renaud avec ses amis maoïstes annonçait l'attitude hostile que les étudiants allaient trouver dans certaines sections de la classe ouvrière durant Mai 68. La vieille garde des institutions les plus autoritaires de la classe ouvrière telle que le Parti Communiste Français (PCF) avait soutenu De Gaulle pendant la Résistance et, en dépit de son héritage révolutionnaire, était plus enclin à des négociations légales avec le gouvernement qu’à des actes révolutionnaires Elle tenta d’écarter les étudiants en les qualifiant de têtes brûlées et de bourgeois "fils à papa". La signature des Accords de Grenelle par des représentants du gouvernement, du patronat et des syndicats, le 27 mai 1968, accentua la division entre les leaders de la classe ouvrière, tout d’abord intéressés par les gains économiques, et les étudiants se battant contre les valeurs de consommation du système capitaliste.

Les soixante-huitards trouvèrent une audience plus réceptive auprès des plus jeunes ouvriers et en particulier auprès des blousons noirs, jeunes délinquants ayant une propension à la violence, qui venaient des grands ensembles de la banlieue parisienne. Les blousons noirs ne possédaient pas le même niveau d’éducation ou de conscience politique que les soixante-huitards ; par contre, ils ressentaient encore plus profondément que leurs alliés étudiants le fait d’avoir été marginalisés par la société. Les grands ensembles de la banlieue (ce dernier mot signifiant littéralement un lieu de bannissement) étaient à l’origine conçus comme une solution temporaire à la pénurie chronique des logements, exacerbée par le baby-boom d’après-guerre. Bien qu’ils fournissaient un niveau raisonnable de confort physique et d’hygiène, beaucoup étaient mal reliés aux lieux de travail et aux quartiers centraux de la ville. Ils étaient généralement bâtis à la hâte, avec des matériaux bon marché et manquaient d’équipements communautaires de base. L’absence de structures sociales traditionnelles et de culture uniforme dans les grands ensembles poussèrent leurs nombreux habitants adolescents à chercher refuge dans des bandes de délinquants.

Les soixante-huitards, pour leur part, s’identifiaient fortement aux blousons noirs. Le campus de Nanterre, où commença le Mouvement de Mai, était situé dans une banlieue industrielle à l’ouest de Paris, près d’un grand ensemble d’H.L.M. et d’un bidonville. Le livre d’Henri Lefebvre, La Proclamation de la Commune (1965), qui interprétait la Commune de 1871 comme la réappropriation du Paris central par ceux qui avaient été poussés vers la périphérie de la ville, semble avoir touché une corde sensible parmi les étudiants qui suivaient les cours du sociologue à Nanterre. La signification symbolique de l’espace urbain et les conséquences sociologiques de la planification urbaine devinrent d’importants thèmes de débats, particulièrement parmi les étudiants en architecture de l’Ecole des Beaux Arts. Ils prétendaient que la construction des grands ensembles servaient principalement les intérêts des architectes professionnels et ceux de la bourgeoisie :

Nous pensons que le rôle objectif de l’architecte dans la société capitaliste est de fixer le cadre bâti d’une structure oppressive. Pour nous, l’expression « le chien de garde de la bourgeoisie » n’est pas un vain mot. Ceux des architectes qui ont fait du logement dit « social », qui ont passé les marchés à l’entrepreneur le moins coûteux, qui réduisent la surface des habitats pour diminuer le prix plafond, ceux parmi les urbanistes qui en "zonifiant" ont renforcé la ségrégation sociale le savent. Comme le savent les lycéens dans leurs lycées-casernes, les malades dans les hôpitaux-prisons. (Journal de la Commune étudiante : textes et documents, novembre1967 - juin 1968. Editions du Seuil)

Cette conviction que les institutions éducatives et les grands ensembles étaient des symboles d’un même système d’oppression s’était renforcée quand les étudiants et les blousons noirs joignirent leurs forces dans l’une des plus spectaculaires émeutes de Mai 68. Le gouvernement français et le PCF saisirent l’occasion pour essayer de discréditer le Mouvement de Mai 68 : celui-ci aurait été coopté par des éléments criminels. Après qu’un groupe de manifestants eut mis le feu au Paris Stock Exchange, pendant la nuit du 24 mai, le ministre de l’intérieur, Christian Fouchet, invectiva la "pègre qui sort des bas-fonds de Paris et qui est véritablement enragée, dissimulée derrière les étudiants" et invita la ville de Paris à "vomir cette pègre qui la déshonore". Son éclat provoqua la contre-accusation que le gouvernement lui-même avait engagé des agitateurs pour infiltrer et compromettre le Mouvement de Mai. La Coordination des Comités d’Action à la Sorbonne détourna l’accusation de Fouchet en insistant sur le fait que "la pègre c’est ce ramassis de privilégiés qui se cramponnent au pouvoir contre la volonté populaire". Cependant, pour la plus grande part, Fouchet avait renforcé involontairement l’identification des étudiants avec la "pègre", représentée en l’occurrence par les blousons noirs. Un groupe de comités déclara : "ouvriers, employés, professeurs, étudiants, paysans, nous appartenons tous à ce que le gouvernement ose appeler la pègre ".

Le milieu criminel offrait aux soixante-huitards un modèle alternatif de révolte, cependant, leur appropriation d’une identité délinquante ne signifiait pas qu’ils se désintéressèrent de la cause ouvrière et de sa mythologie révolutionnaire. Au contraire, cela les amena à soutenir à la fois ces "classes laborieuses et classes dangereuses" que les militants du mouvement ouvrier, eux, voulaient dissocier les unes des autres depuis la seconde moitié du 19e siècle. Néanmoins, la position des soixante-huitards avait une base théorique dans l’œuvre de Mikhail Bakounine, l’anarchiste russe du 19e siècle fasciné par la "poésie de la destruction". Selon Peter Marshall, Bakounine devint "le plus influent penseur pendant la réapparition de l’anarchisme dans les années 1960 et 1970". Contrairement à Marx qui méprisait le prolétariat, Bakounine croyait qu’un changement social devait se poursuivre "du fond jusqu’au sommet, de la circonférence au centre" : "J’ai dans l’idée… la "racaille", cette "populace" pratiquement pas polluée par la civilisation bourgeoise et qui porte dans son être intérieur, dans ses aspirations, dans tous les besoins et les misères de sa vie collective, toutes les graines du socialisme futur ".

Les théories de Bakounine furent reprises dans les années 1950 et 1960 par l’Internationale Situationniste. Les Situationnistes croyaient comme les marxistes à la vocation révolutionnaire du prolétariat. Au même moment, ils étaient intéressés par le potentiel subversif de groupes sociaux en marge de la classe ouvrière. Les blousons noirs, dont les exploits violents durant la période 1959 – 1963 nourrirent une peur naissante dans la société française au sujet de sa capacité à aider la première génération du baby-boom à atteindre la maturité, attirèrent l’attention du Situationniste Raoul Vaneigem :

Leur volonté de puissance puérile a souvent su sauvegarder une volonté de vivre quasi intacte… Si la violence inhérente aux groupes de J.V. (jeunes voyous) cessait de se dépenser en attentats spectaculaires et souvent dérisoires pour atteindre la poésie des émeutes, le jeu devenant insurrectionnel provoquerait sans doute une réaction en chaîne, une onde de choc qualitative. La plupart des gens sont en effet sensibilisés au désir de vivre authentiquement, au refus des contraintes et des rôles. Il suffit d’une étincelle et d’une tactique adéquate. Si les blousons noir arrivent jamais à une conscience révolutionnaire par la simple analyse de ce qu’ils sont déjà et par la simple exigence d’être plus, il détermineront vraisemblablement l’épicentre du renversement de perspective. Fédérer leurs groupes serait l’acte qui, à la fois, manifesterait cette conscience et la permettrait. (Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations. Gallimard, Paris, 1967)

Les Situationnistes avaient une plus forte influence sur la production culturelle de Mai 68 que n’importe quel autre groupe. La première chanson de Renaud soutient une ressemblance frappante avec un tract publié à Bordeaux en avril 1968 par le Comité de Salut Public des Vandalistes, inspiré des Situationnistes :

La lutte contre l’aliénation se doit de donner aux mots leur sens réel ainsi que de leur rendre leur force initiale :

aussi ne dites plus :

mais dites :

Monsieur le professeur

crève salope!

Bonsoir, papa

crève salope!

Pardon, m’sieur l’agent

crève salope!

Merci, docteur

crève salope!

Crève salope ! est aussi notable pour la manière dont elle fut popularisée. Sa structure simple et ses éléments répétitifs la rendirent aisée à apprendre. Plusieurs amis de Renaud avec des notions rudimentaires de guitare copièrent les mots et interprétèrent la chanson devant des écoles à différents endroits de Paris. En se prêtant à ce type d’expérience partagée et en créant un impact en dehors du monde du show-biz, Crève salope ! montrait en exemple les idéaux des Situationnistes, d’un côté, qui dénonçaient l’aliénation et la culture de masse que Guy Debord décrivait comme "la société du spectacle" et, de l’autre côté, des chanteurs folk contemporains, qui, comme leur prédécesseurs de la classe laborieuse du 19e siècle, croyaient que la chanson populaire était plus susceptible de mobiliser des sentiments révolutionnaires si elle était interprétée collectivement et qu’elle reste indépendante des forces du marché de l’industrie du spectacle.

Renaud écrivit un autre poème en Mai 68, intitulé C.A.L. en bourse, qui témoigne des méthodes violentes utilisées par les CRS

La grenade qu’un CRS m’a envoyée
L’autre soir au Quartier m’a beaucoup fait pleurer,
J’ai rejoint en courant la place Edmond-Rostand,
Y’avait des flics partout, et pourtant j’en rosse tant!

Dans la semaine ils mettent leurs petits PV
Et le vendredi soir relancent nos pavés,
Ces bourreaux, ces SS, qui nous filent des mornifles
Et qu’on attaque sans peur à coups de canif!

Les flics ne cognent jamais de la même façon,
Tout dépend de la fille, tout dépend du garçon,
Moi je suis le polisson du centre Beaujon.

Là j’ai connu un flic que l’on appelle Eugène,
Car sa spécialité c’est la lacrymogène;
Je lui ai dit cent fois : Arrête les crimes, Eugène!

Comme Crève salope !, C.A.L. en bourse doit quelque chose à la théorie situationniste. En particulier, elle illustre la tactique culturelle – fréquemment employée en Mai 68 – de ce que les Situationnistes appelaient "détournement", c’est-à-dire l’emploi de différentes formes artistiques à des fins inattendues. Ici, Renaud utilise le sonnet, un genre poétique habituellement réservé à des déclarations d’amour raffinées, comme un véhicule de protestation sociale. De plus, l’impact subversif des paroles tient en grande partie à une série de calembours évocateurs. Le titre de la chanson joue sur le terme même de calembour, juxtaposant l’acronyme pour les Comités d’Action Lycéens, CAL, avec le mot "bourse". Les CAL étaient une force militante pendant l’insurrection de mai, tandis que la Bourse de Paris symbolisait le système capitaliste que les soixante-huitards cherchaient à renverser. Dans le premier couplet, le narrateur se vante du nombre de policiers qu’il a frappés tout en faisant allusion au nom de Jean Rostand ("j’en rosse tant !"), le fondateur du Mouvement Contre l’Armement Atomique que Renaud avait fréquenté dans le milieu des années 1960. Finalement, "les crimes d’Eugène" est un jeu de mots approximatif sur "lacrymogène".

Le narrateur de C.A.L. en bourse possède un mélange attachant de sagesse populaire, d’idéalisme et d’ingénuité naïve. Cela le fait fortement rappeler Gavroche, qui dans bien des aspects, incarnait la convergence entre les classes laborieuses et les classes dangereuses. Gavroche passe sans effort du milieu de la pègre aux barricades révolutionnaires. C’est son statut naïf qui rend cela possible : selon Hugo, l’enfant des rues de Paris

Jure comme un damné, hante le cabaret, connaît des voleurs, tutoie les filles, parle argot, chante des chansons obscènes, et n’a rien de mauvais dans le cœur. C’est qu’il a dans l’âme une perle, l’innocence, et les perles ne se dissolvent pas dans la boue. Tant que l’homme est un enfant, Dieu veut qu’il soit innocent. (Les Misérables, Victor Hugo)

Mai 68 était un rite du passage qui contraignit Renaud à laisser en arrière la réalité extérieure de sa propre enfance. Exclu du lycée Montaigne, il entra en septembre 1968 au Lycée Claude Bernard, situé dans le conservateur et exclusif 16e arrondissement de Paris. Selon Renaud, la plupart des élèves de sa nouvelle école étaient ou apolitiques ou avaient des tendances extrême-droite. Il réussit néanmoins à trouver un esprit bien-pensant avec lequel il fit équipe pour former le Groupe Ravachol. Le dernier texte de Renaud datant de 1968, Ravachol, est à la fois un manifeste politique et un éloge pour l’anarchiste connu d’après qui le groupe fut nommé. François-Claudius Ravachol fut condamné à mort en 1892 pour avoir perpétré une série d’attentats à la bombe pour protester contre ce qu’il voyait comme une victimisation des travailleurs par les bénéficiaires du système capitaliste :

Il s’app’lait Ravachol, c’était un anarchiste
Qu’avait des idées folles, des idées terroristes
Il fabriquait des bombes et les faisait sauter
Pour emmerder le monde, les bourgeois, les curés.
A la porte des banques, dans les commissariats,
Ça f’sait un double bang, j’aurais aimé voir ça.
Mais un jour il fut trahi par sa meilleure amie,
Livré à la police, la prétendue justice.
Au cours de son procès, il déclara notamment
N’avoir tué aucun innocent,
Vu qu’il n’avait frappé que la bourgeoisie,
Que les flics, les curés, les fonctionnaires pourris.
Mais le juge dit : Ravachol, on a trop discuté,
Tu n’as plus la parole, maint’nant on va trancher !
Devant la guillotine il cita, ben voyons,
Le camarade Bakounine et l’camarade Proudhon :
Si tu veux être heureux pends ton propriétaire,
Coupe les curés en deux, tues les p’tits fonctionnaires !
Son exemple fut suivi quelques années plus tard
Par Emile Henry, autre ennemi du pouvoir.
Camarade qui veux lutter autour du drapeau noir,
Drapeau d’la liberté, drapeau de l’espoir,
Rejoins le combat du Groupe Ravachol
Et n’oublie pas qu’la propriété, c’est l’vol !
Il s’appl’ait Ravachol, c’était un anarchiste
Qu’avait des idées pas si folles, des idées terroristes.

Renaud amplifie le souhait des soixante-huitards à se voir eux-mêmes comme une partie d’une tradition historique révolutionnaire et reprend une série de chansons anarchistes du début des années 1890, qui commémoraient les exploits du terroriste. Pendant cette période, les paroliers anarchistes commençaient en général à exprimer leur révolte dans un langage cru et familier plutôt que dans un style élevé apprécié par les Communards comme Pottier, créant de ce fait un précédent pour le style de chansons que Renaud allait écrire trois-quarts de siècle plus tard. Ceci était certainement vrai pour le Père Lapurge, une chanson bien connue des cercles révolutionnaires des années 1890, que Ravachol chantait en fait en montant sur l’échafaud. Il ajouta un nouveau couplet que, selon la légende, il avait écrit lui-même :

Si tu veux être heureux,
Nom de Dieu !
Pends ton propriétaire,
Coup’ les curés en deux,
Nom de Dieu !
Fous les églis’ par terre,
Sang-dieu !
Et l’bon dieu dans la merde,
Nom de Dieu !
Et l’bon dieu dans la merde !

Un des slogans les plus fameux de Mai 68 était une maxime des Situationnistes qui a une ressemblance frappante avec le couplet de Ravachol : "L’humanité ne sera vraiment heureuse que le jour où le dernier bureaucrate aura été pendu avec les tripes du dernier capitaliste." Cependant, la plupart des soixante-huitards, incluant Renaud, ne transposèrent pas ce type de violence verbale dans des actes réels de terrorisme. Ceux qui n’appartenaient pas à des groupes marxistes autoritaires étaient fortement influencés par les principes anarchistes, mais peu étaient sérieusement pour promouvoir ces principes en imitant la marque de Ravachol "la propagande par le fait". La Fédération Anarchiste Française (FAF), dans un effort pour corriger la préconception populaire des anarchistes comme de dangereux psychopathes, déclarait dans son manifeste du 25 mai 1968 : "Les fous, les nihilistes ou les extrémistes à tout prix, n’ont rien à faire parmi les anarchistes." Peut-être le texte de Renaud devrait-il être considéré comme une expression cathartique de la frustration et de la rage que celui-ci devait avoir ressenti après l’effondrement du Mouvement de Mai et l’exil subséquent du jeune homme vers le 16e arrondissement. Néanmoins, le terrorisme dans lequel les révolutionnaires les plus envenimés canalisèrent leur révolte dans les années 1970 peut faire apparaître Ravachol dans la rétrospective comme l'avertissement d’une nouvelle ère, plus cynique.

Les premières chansons de Renaud exprimaient avec force sa jeune passion, même s’il leur manquait la finesse et la maîtrise linguistique de son travail conséquent. Elles montraient aussi que depuis un âge jeune, il était apte à puiser de façon créative dans un rang de formes culturelles. L’épique de Hugo au sujet des "classes laborieuses et des classes dangereuses" de la première moitié du 19e siècle – ouvrage moitié romantique, moitié réaliste – les chansons anarchistes du début des années 1890 ainsi que la rhétorique des Situationnistes des années 1960 représentaient toute une vision de la lutte des classes dans laquelle les éléments criminels et les tactiques illégales assumèrent la place de l’orgueil. Une telle vision attirait inévitablement les soixante-huitards aux prises avec les institutions les plus respectables et autoritaires des classes laborieuses. Mai 68 permit à Renaud de connaître sa première expérience directe de la capacité de la chanson populaire à articuler des problèmes sociaux tout en servant de point de ralliement aux exclus. Cependant, cette expérience ne lui donna pas un fort sens de vocation et il était loin d’imaginer que ses propres chansons allait un jour donner la voix à une génération entière.
 


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