Renaud ou l'humanité meurtrie

par

Laurent Berthet


Sommaire



Introduction
Désillusions sociales
La politique ?
La religion ?
Les médias ?
L'alcool, les drogues ?
Amours évanouies
Dominique et l'amour ?
Lolita et l'enfance ?
François Mitterand : un amour singulier ?
Conclusion

(ce sommaire et les titres et sous-titres inclus dans le texte ci-dessous ne sont pas de l'auteur sauf "Désillusion sociales" et "Amours évanouies" )


Présentation de cette étude


Article

Laurent Berthet[1]

 

À la mémoire de Mouse

 

Ne méprisez la sensibilité de personne. La sensibilité de chacun, c’est son génie.

Charles Baudelaire[2]

 

En un an et demi, Renaud a vendu plus de deux millions d’exemplaires de son nouvel album au nom prédestiné, Boucan d’enfer, sorti le 28 mai 2002[3]. Comment expliquer un tel succès[4], à faire pâlir tout apprenti-chanteur adepte de la chanson guimauve – tant en vogue dans notre pays depuis quelques années ? Renaud vient de terminer une Tournée d’Enfer en pays francophones d’un an et de cent soixante-dix dates, jouée à guichets fermés[5] devant un public intergénérationnel des plus enthousiastes. Comment un chanteur, qui semblait avoir connu son heure de gloire dans les années quatre-vingt et que d’aucuns voyaient terminer gentiment sa carrière autour de son carré de fidèles, peut-il aujourd’hui rassembler sur son nom plus d’admirateurs que jamais auparavant dans sa carrière[6] ? En février dernier, lors des 18e Victoires de la Musique, Renaud a été trois fois récompensé – meilleur album, meilleure chanson, meilleur artiste masculin – par « la profession » qui, pour la première fois, reconnaissait publiquement et largement ses talents d’auteur-compositeur-interprète. Comment le chanteur à la voix éraillée[7], artiste désespéré, meurtri, rongé par l’alcoolisme, la dépression, une déchirure amoureuse béante, apparu, en février 2001, méconnaissable, pour ne pas dire pitoyable, alors qu’il recevait une Victoire d’honneur – quasi posthume – couronnant l’ensemble de sa carrière, a-t-il pu effectuer un retour aussi retentissant sur le devant de la scène musicale et sociale ?

La réponse, il faut la chercher avant tout dans la sensible et sincère humanité propre à ce parolier hors ligne[8]. À travers textes et entrevues, Renaud, avec son cœur plus encore qu’avec sa tête, a toujours fait part de ses sentiments, de ses doutes, de ses espoirs, de ses colères, de ses contradictions aussi, de sa fragilité en somme, avec une honnêteté et une naïveté qu’ils l’ont souvent desservi mais qui lui permettent aujourd’hui de regarder son parcours avec fierté. À la fois tendre et engagé, authentique et dogmatique, candide et méfiant, circonspect et paradoxal, celui que le talentueux Pierre Perret a dénommé le « roi Renaud » (Quelle époque on vit, 1986) a, tout au long de ses vingt-huit années de carrière, recherché des réponses définitives aux trop nombreuses questions, d’ordre public autant que privé, qui le tarabustent journellement, désespérant de constater, aujourd’hui plus que jamais, que ses idées sont empreintes de tant d’incertitude, d’ambiguïté, d’infécondité, qu’elles le font se réfugier dans une résignation triste, bien perceptible à travers le documentaire Renaud. Le Rouge et le Noir[9], diffusé le 16 décembre 2002 sur France 3[10]. « C’est l’histoire d’un mec de cinquante balais, résumera alors Renaud, qui est un peu revenu de tout, qui n’a pas été non plus sur toutes les barricades à démolir tous les murs, mais qui a eu des engagements et qui en est un peu revenu, un peu désabusé par la vie et par le côté vain de toute chose. Et, en ça, il y a beaucoup de gens qui se reconnaissent dans mes chansonnettes ».

 

Désillusions sociales

La politique ?

Renaud le libertaire y a cru. Un peu. Mais il en est vite revenu. La folie meurtrière des hommes, les succès électoraux de l’extrême droite, les trahisons de la gauche gouvernementale, plus généralement, le peu de retombées pratiques eu égard à tant de combats menés vainement, l’ont fait définitivement douter des bienfaits des élus et de leurs politiques, des électeurs et de leurs votes, des associations et de leurs grandes causes, des idées et de leur exploitation[11].

La gauche, Renaud l’avait rêvée humaniste, égalitaire, généreuse, libertaire. Il la découvre surtout capitaliste, politicarde, corrompue[12], sécuritaire[13], insensible au sort des populations les plus démunies, y compris celles vivotant dans les pays dits en développement. Le tournant libéral opéré par le gouvernement Mauroy en 1983[14] lui fait définitivement remiser ses derniers espoirs de suppression d’une société capitaliste dont il anathématise les conséquences inhumaines[15]. Si Renaud continue malgré tout de voter pour ce bord politique, c’est parce qu’il ne parvient pas à imaginer qu’une gauche même affadie pourrait mener une politique pire qu’une droite même modérée. La manifestation Charonne[16] en 1962 de laquelle revinrent en pleurs les parents du chanteur[17], les barricades de Mai 68 sur lesquelles le jeune Renaud fêta gaiement ses seize ans ou les espérances placées dans une gauche enfin parvenue au pouvoir par un joyeux soir d’un autre mai sont décidément bien loin…

Depuis une dizaine d’années, le choix politique de Renaud s’oriente vers un écologisme de gauche, représenté par les Verts, à qui le chanteur apporta, entre autres, son soutien lors des élections présidentielles de 1995 et de 2002. Sensible aux mêmes préoccupations écologistes et sociales que ce parti, Renaud n’en constate pas moins avec désolation les continuelles et vaines luttes intestines entretenues par ses dirigeants qui, par leurs agissements délétères, parviennent à reléguer les questions liées à la défense de l’environnement au second plan de leurs priorités. Pour dépasser cette navrante réalité politicienne, le chanteur a participé aux campagnes environnementales de nombreuses associations écologistes (Greenpeace, Robin des Bois), apportant ainsi sa pierre aux combats qu’il juge prioritaires, la sauvegarde de l’environnement et le droit des générations futures. Souhaitant s’engager directement sur le terrain non politique, Renaud a tout autant longuement milité auprès d’autres associations humanitaires ou organisations non gouvernementales, tels que Les Restos du cœur, Médecins sans frontières ou SOS-Racisme.

Mais le fonctionnement même de certaines de ces associations est parvenu à le rendre méfiant à l’égard de tout groupement, potentiellement enclin à se détourner de ses objectifs initiaux, voire à utiliser frauduleusement les ressources mises à sa disposition. Résignation, lassitude, méfiance – y compris vis-à-vis d’associations pour lesquelles Renaud s’est très tôt engagé – bien visibles à travers une chanson de son dernier album, au titre explicite : Tout arrêter… Le chanteur y affirme qu’il a

[…] arrêté de croire en tous les idéaux
Arrêté de donner
[s]on obole aux Restos

Tout arrêter…(Boucan d’enfer, 2002)

Sommé de s’expliquer sur cette prise de position surprenante, Renaud précise : « C’est pas très gentil pour les Restos que je trouve indispensables et très efficaces. Mais j’en ai un peu ras-le-bol des combats humanitaires et des associations qui ont défrayé la chronique par des détournements, des malversations financières, etc. Même ça, on finit par en revenir. Les circonstances ont fait que je ne participe plus aux Restos depuis deux ans, mais s’ils me redemandent, je serai toujours présent. Avec cependant un certain recul, le sentiment que c’est un peu dérisoire, comme toute forme d’engagement des artistes »[18].

Dorénavant défiant vis-à-vis des luttes menées par le biais d’organisations humanitaires, le chanteur allait bientôt être définitivement écœuré par le choix politique d’un trop grand nombre de ses compatriotes. « Effondré, effondré pour la gauche, pour la France, pour l’Europe, pour la démocratie »[19] : tels furent en effet les premiers mots prononcés par Renaud après le résultat triomphal de Jean-Marie Le Pen lors du premier tour de l’élection présidentielle d’avril 2002. Que près de 20 % des électeurs s’étant alors déplacés aient pu glisser dans l’urne un bulletin taché du nom de Le Pen (ou de Mégret) signifiait que tous les messages et actions prônant la fraternité, le cosmopolitisme, le respect des différences, que le chanteur, avec d’autres, avait promus depuis maintes années[20], n’avaient finalement pas porté leurs fruits. « Ça fait vingt-cinq ans que je milite à ma façon avec un message de fraternité. J’ai l’impression d’avoir chanté pour rien », constate-t-il, désemparé[21].

Pour Renaud, critiquer l’extrême droite, c’est non seulement répandre son venin contre les dirigeants des partis racistes et leur idéologie, mais c’est aussi mettre tout un chacun devant ses propres responsabilités, en rappelant que le succès de tels mouvements ne dépend finalement que du choix de chaque citoyen. C’est pourquoi les récents votes de nombre d’anciens électeurs communistes en faveur de l’extrême droite désarçonneront et désillusionneront grandement le chanteur, qui comprendra mal « la facilité avec laquelle les électeurs du PCF sont passés de Robert Hue à Jean-Marie Le Pen. C’est à désespérer de Billancourt »[22]. Aucune raison, selon Renaud, ne peut excuser un tel vote. « Les soucis de mal-vivre, affirmera-t-il ainsi, ne justifient pas de se vautrer dans la fange de l’extrême droite. Ma désespérance, c’est de voir d’où viennent les votes de Le Pen : essentiellement du Parti communiste. La classe ouvrière, qui a porté le drapeau rouge pendant des années, enfile la chemise brune. C’est à gerber »[23].

Au-delà de ces écœurements, l’un des rares combats politiques qui trouve encore quelque écho chez Renaud est probablement son opiniâtreté à égratigner ceux qu’ils dénomment les « maîtres du monde », sa cible favorite. Le chanteur n’a jamais admis cette implacable réalité qui permet la présence éhontée d’individus et de nations sis au sommet de la pyramide, profitant en permanence de leur pouvoir pour écraser ceux qui croupissent en bas, les empêchant de gravir la moindre marche de l’escalier de la vie. Jugement politique autant qu’économique et social – avec une attention particulière pour les patrons de tout acabit –, national autant qu’international – les États-Unis, perçus comme l’archétype de la puissance impérieuse, arrogante et brutale, représentant une cible de premier ordre pour le tiers-mondiste Renaud.

Cette critique continue de ceux, hommes autant qu’États, qui aspirent à diriger autoritairement et unilatéralement leurs semblables, se double, chez le chanteur, d’une défense viscérale des individus qui sont la base même de ses idées politiques, les « petits ». Renaud prône ce que l’on pourrait dénommer le « petisme », c’est-à-dire la doctrine selon laquelle celui qui est en position de faiblesse, individu besogneux, minorité asservie, peuple tyrannisé, a droit à une attention et à une protection particulières, un traitement aprioriste positif, un soutien affiché. Le chanteur aime à se placer auprès de ces délaissés, de ces oubliés, de ces victimes de la politique méprisante des « grands »[24], maîtres d’un monde dont ils tirent les ficelles à leur seul profit. Mais conscient de la victoire apparemment éternelle des plus puissants et du peu de retombées positives échoyant aux plus faibles, Renaud mène ce combat égalitariste sans grande illusion, ainsi qu’il le chantait il y a déjà plus de dix ans :

J’croyais qu’David et Goliath
Ça marchait encore
Qu’les plus p’tits pouvaient s’débattre
Sans être les plus morts

Marchand de cailloux (Marchand de cailloux, 1991)

La religion ?

Renaud est athée. L’utilisation politique et intolérante de tout message religieux le révulse.

Enervé par un Bon Dieu
Que j’trouvais bien trop dang’reux
J’ai balancé ma vieille bible
Par la f’nêtre

L’aquarium (Marchand de cailloux, 1991)

La religion – catholique – a toujours été, pour Renaud, une force rétrograde, qui, à rebours de l’action positive de certains individus, empêche le développement intellectuel de la personne et annihile sa liberté, ce que le chanteur traduit avec ses mots en affirmant que

Ce sont les hommes pas les curés
Qui font pousser les orangers

La ballade nord-irlandaise (Marchand de cailloux, 1991)

Pour autant, Renaud ne rejette pas tous les messages chers à l’Église. Ainsi reprend-il à son compte le thème central de l’amour du prochain :

L’essentiel à nous apprendre
C’est l’amour de ton prochain,
Même si c’est un beau salaud,
La haine ça n’apporte rien,
Pis elle viendra bien assez tôt

C’est quand qu’on va où ?(A la belle de mai, 1994)

Mais le chanteur entend laïciser cette notion. « Je croyais que la religion c’était l’opium du peuple, mon papa… », fait-il ainsi dire à sa fille dans une de ses chroniques. « Aimer son prochain, c’est une drogue douce, mon amour. Et ça devrait être remboursé par la Sécurité sociale »[25], conclut l’attentionné père. Cette digression, surprenante de prime abord sous la plume du chanteur athée, permet de supposer des similitudes entre la pensée de Renaud et certains des thèmes de la religion chrétienne, que le chanteur fait siens à partir du moment où ceux-ci n’ont pas été travestis par une Église officielle sectaire, ne cherchant qu’à enrégimenter.

Ainsi, devant un catholicisme perçu comme assujettissant et peu progressiste, Renaud, affichant ostensiblement une croix huguenote autour de son cou, n’hésite-t-il pas à promouvoir publiquement les idées de tolérance, d’humanité, de générosité, propres, selon lui, à ce qu’il considère être moins une religion qu’une morale, une culture. Ce que recherche ‑ et trouve ‑ Renaud dans le protestantisme, ce n’est pas un Dieu ou un ramassis de règles religieuses à obséquieusement reproduire, mais un état d’esprit, un ensemble d’idées générales et généreuses pouvant être librement pratiqués. « Je me sens appartenir, dira le chanteur, à une identité culturelle, une identité d’esprit, et je constate qu’en France la communauté protestante, dans sa grande majorité, partage les valeurs d’humanisme, d’antiracisme, de tiers-mondisme qui sont les miennes »[26]. Ne craignant pas le paradoxe, Renaud se définit ainsi originalement comme un « protestant non croyant-non pratiquant »[27].

Les médias ?

Le chanteur a eu vis-à-vis d’eux des attitudes trop équivoques pour pouvoir être totalement crédible lorsqu’il les critique vertement, ainsi qu’il le fait une énième fois[28] dans son dernier album[29]. Renaud voue aux gémonies le support médiatique mais il sait qu’il faut passer par lui si on veut, comme il l’a fait abondamment[30] – et parfois lourdement – ces dix-huit derniers mois (par Grosses têtes, NRJ Music Awards et autres Paris-Match interposés), attirer un public des plus larges – avec le risque, réel, pour le chanteur hier autoproclamé « énervant », de devenir un produit consensuel. En 1988, lors de la sortie de son album Putain de camion, Renaud avait souhaité, après une très large promotion de son opus précédent, Mistral gagnant, brûler tous les ponts avec les médias. Sur la porte de sa maison de disque, la multinationale Virgin, on pouvait lire un mot écrit de la main même du chanteur : « Pour son prochain disque, Renaud ne fera AUCUNE promo. Ni presse pourrie, ni radio nulle, ni télé craignos ». Résultat : une chute de moitié des ventes de l’album dédié à Coluche[31]. Le chanteur a alors essayé de promouvoir son nouveau disque sans passer par le biais médiatique, sans se vendre à l’encan. Il a échoué. Il se sait, comme tout artiste aspirant à la popularité, dépendant des médias, de leurs pressions, de leurs obligations, de leurs travers. Alors il se résigne, en évitant de s’exposer au plus trivial. Pas toujours facile.

En 1975, la question se posait déjà pour le chanteur alors âgé de vingt-trois ans s’en allant glapir son pamphlet Camarade bourgeois à la consensuelle émission de variétés de Danièle Gilbert Midi Première. Renaud estime, depuis lors, qu’il peut être aussi du rôle d’un artiste dit engagé de participer exceptionnellement à ce genre d’émission afin de « mettre le loup dans la bergerie ». « Je me servais de cette émission comme d’une tribune, affirme-t-il ainsi dans R.R.N., comme je l’ai fait par la suite avec d’autres. C’était bien d’aller mettre le loup dans la bergerie, d’aller bousculer un peu les conventions dans une émission un peu conventionnelle, ringardos, un peu trop variétoche. Venir chanter Camarade bourgeois, ça me paraissait une démarche intéressante ». Cette thèse ne convainc guère dès lors qu’est donnée l’impression que la présence du chanteur est moins liée à une volonté farouche d’apporter un souffle, un message, un décryptage nouveaux dans le monde endormi de la chanson aseptisée qu’au choix de se plier aux règles promotionnelles imposées par cette société médiatique ‑ hier ? ‑ honnie et à la volonté de conquérir de nouveaux publics, l’œil fixé sur le classement des ventes de disques.

L’alcool, les drogues ?

Renaud a toujours été honnête sur ces questions personnelles et sociales taboues. Il a bu ces dernières années pour toute une vie, mais met en garde contre cette « forme de drogue dure » (R.R.N.) qu’est l’alcool. Il raconte ses moments de détresse anisés, sa descente aux enfers, ses cures sans grands effets, sa volonté de s’en sortir, de devenir un « triste buveur d’eau », comme il dit. Après avoir clamé un peu trop rapidement, lors de la sortie de son nouvel album, qu’il avait définitivement arrêté de boire, Renaud a avoué avoir replongé à plusieurs reprises. Depuis, phases de sobriété et de rechutes alternent. Malgré une volonté, réelle mais vacillante, de faire abstinence, le chanteur ne parvient pas à imaginer sa vie, actuelle et future, sans une goutte d’alcool. Saura-t-il finalement s’imposer des limites pour ne pas imiter Gainsbourg/Gainsbarre (Docteur Renaud, Mister Renard, Boucan d’enfer, 2002) jusque dans sa déchéance la plus fatale ? Renaud n’est que trop conscient des difficultés d’un combat – mené dans l’ombre par tant d’anonymes – qu’il est loin d’avoir gagné et dont le temps sera finalement seul juge.

Le chanteur, qui a toujours clairement combattu les drogues dites dures[32], a une position et une pratique plus ambiguës quant aux drogues dites douces[33]. Le chichon, Renaud affirme que ça rend idiot. Il le sait mieux que quiconque, puisqu’il en est consommateur[34]. Mais cette expérience regrettée fait paradoxalement de lui un farouche opposant à toute forme de dépénalisation. « Je suis assez réactionnaire dans ce domaine, affirme-t-il ainsi, et opposé à toute sorte de légalisation prônée par des politiciens démagogues. Je sais trop les ravages que provoqua le cannabis sur ma conscience pour ne pas considérer ça comme une “drogue douce” ! »[35].

Ces nombreuses désillusions politiques et sociales, surajoutées aux contradictions internes du chanteur, ont conduit Renaud dans un tunnel d’où il ne recherche la lumière que par intermittence. La meurtrissure de l’homme public est profonde. Mais probablement n’est-elle que peu de chose en regard de celle qui peut déchirer l’homme privé.

Amours évanouies

Dominique et l’amour ?

De l'amour ? Renaud, d’abord seul, avachi, plusieurs années durant, tel une épave sur une banquette de cuir d’une brasserie de luxe montparnassienne, puis publiquement[36], a longuement répandu d’inconsolables larmes sur son amour enfui. Le chanteur, habituellement pudique, n’a en effet pas hésité à déverser sans retenue ses peines de cœur à un public ému devant la déchéance amoureuse d’une vedette à l’apparence si solide, à la réalité si fragile[37]. Ce sont en fait trop de relations affectives envolées, brouillées, défigurées, qui ont profondément meurtri un Renaud venant dès lors à concevoir toute chanson – mais aussi toute entrevue médiatique, et même tout concert[38] – comme un moyen curatif original amené à le délivrer d’un lancinant état dépressif.

La raison principale du mal-être du chanteur fut le choix de sa femme, Dominique, de claqu[er] la porte (Boucan d’enfer [Boucan d’enfer, 2002]), après vingt ans de vie commune. Le départ de celle que Renaud appelait sa gonzesse dans l’une des chansons d’amour les plus singulières qu’un auteur ait couché sur papier (Ma gonzesse [Ma gonzesse, 1979]) a grandement accentué sa descente dans l’enfer de l’alcool et de la dépression. Mais « il fallait, dira le chanteur, qu’elle sauve sa peau de mes folies, de mon désespoir chronique, de mes paranoïas, de mon hypocondrie, de ma peur de la vie…et de la mort. »[39]. La focalisation de Renaud sur son bel amour, sa Domino (Docteur Renaud, Mister Renard [Boucan d’enfer, 2002]) l’a longtemps empêché de tourner une page qu’il aurait tant aimé continuer d’écrire. Le chanteur a mélancoliquement résumé cette impossible désunion dans le troisième simple de Boucan d’enfer :

La liberté c’est l’enfer
Quand elle tombe sur un cœur
Prisonnier
Enchaîné comme aux galères
Au cœur de son âme sœur
Les chaînes se sont brisées
Et mon cœur n’appartient plus
A personne
A quarante bien sonnés
J’ai peur qu’il ne soit perdu
A jamais.

Cœur perdu (Boucan d’enfer, 2002)

La trajectoire amoureuse de Renaud – comme celle de tant d’anonymes au cœur brisé – l’a alors conduit dans des ténèbres d’où il ne faisait que survivre :

J’ai plus qu’une envie c’est mourir
Mais ça s’fait pas
Mon cœur ressemble à Tchernobyl
Et ma vie à Hiroshima
Pourtant y a bien pire que mourir
Y’a vivre sans toi

Boucan d’enfer (Boucan d’enfer, 2002)

Cette déchéance, Renaud l’évoquait déjà il y a plus de vingt ans. A travers l’une des chansons les plus appréciées de son fidèle public, il contait les déboires amoureux d’un jeune homme, dénommé Manu, à qui il tentait vainement de redonner goût à la vie. Renaud[41], un Manu alors vieilli mais tout aussi meurtri :

Eh ! Manu rentre chez toi
Y’a des larmes plein ta bière
Le bistrot va fermer
Pi tu gonfles la taulière
J’croyais qu’un mec en cuir
Ça pouvait pas chialer
J’pensais même que souffrir
Ça pouvait pas t’arriver
J’oubliais qu’tes tatouages
Et ta lame de couteau
C’est surtout un blindage
Pour ton cœur d’artichaut
Eh ! déconne pas Manu
Va pas t’tailler les veines
Une gonzesse de perdue
C’est dix copains qui r’viennent

Manu (Le retour de Gérard Lambert, 1981)

Lolita et l’enfance ?

Son autre grand amour, paternel celui-là, le chanteur le vit avec – et le voue à – sa fille Lolita, née un jour d’août 1980. Pour elle, Renaud a écrit des chansons où la pure tendresse n’a d’égale que l’envoûtante poésie (Morgane de toi (Amoureux de toi) [Morgane de toi, 1983], Mistral gagnant [Mistral gagnant, 1985], Il pleut [Putain de camion, 1988], Elle a vu le loup [Boucan d’enfer, 2002]…). A travers ses nombreuses odes à celle qu’il considère être sa muse, Renaud a façonné l’une des plus belles histoires d’amour fou d’un père pour son enfant qu’il a été donné d’entendre. « Comment veux-tu, dira-t-il dans R.R.N., ne pas être émerveillé devant tant d’innocence, de beauté, de fragilité, tant de bonheur qui émanent d’une petite fille qui sourit, une petite fille bien en plus, qui est loin d’être con, qui est vive, intelligente, dynamique, et qui est belle en plus. C’est obligé que ça vous inspire des mots jolis ». Sans dévoiler le secret d’une relation aussi vive que réciproque, sans jamais donner publiquement en pâture la vie intime de sa protégée, Renaud a attendri un large public par l’affection immense d’un homme simple jouissant du bonheur d’être père :

Lola
J’suis qu’un fantôme quand tu vas où j’suis pas
Tu sais ma môme que j’suis morgane de toi

Morgane de toi (Amoureux de toi)(Morgane de toi, 1983)

Mais depuis vingt-trois ans, Renaud souffre également auprès de sa fille. Souffrance de voir son enfant grandir ; souffrance de devoir accepter la trop rapide succession d’années cruelles qui ont fait devenir son tout-petit adolescente, puis, aujourd’hui, adulte. Le chanteur a toujours eu une vive nostalgie de l’enfance[42], la sienne tout d’abord, qu’il décrit douce comme le miel (Mon paradis perdu, 2002). Outre le départ de sa femme, parmi les causes premières à l’origine de son état dépressif, Renaud insiste sur « la nostalgie de [s]on enfance envolée qui ne reviendra plus » (R.R.N.). Le chanteur n’a jamais accepté non pas tant de vieillir, mais de grandir, de s’éloigner chaque jour un peu plus du règne de l’innocente enfance. Cette innocence, idéalisée et déifiée, Renaud l’avait retrouvée auprès de sa fille et aurait souhaité la prolonger avec d’autres enfants que sa femme n’a pas voulus. Aussi subit-il quotidiennement les blessures d’une double mélancolie : celle de son enfance, déjà lointaine mais toujours vive, et dorénavant celle de Lolita, à laquelle il se raccroche d’autant plus désespérément qu’elle s’évanouit, elle aussi. C’est ce que retranscrit bellement une chanson inédite, Mon paradis perdu (2002) :

Mon paradis perdu c’est mon enfance
A jamais envolé, si loin déjà
La mélancolie s’acharne, quelle souffrance
J’ai eu dix ans, je n’les ai plus, et je n’en reviens pas.
Les souvenirs s’estompent et le temps passe
La vie s’écoule, la vie s’enfuit, et c’est comme ça
Léo a dit « avec le temps, va, tout s’efface »
Sauf la nostalgie qui sera toujours là.
[…]
Mon paradis perdu c’est l’innocence
Que je retrouve en toi Mon enfant ma Lolita

François Mitterand : un amour singulier ?

Un autre amour, plus singulier, plus irrationnel, envoûte, aujourd’hui encore, Renaud : c’est celui qu’il voue à François Mitterrand. Le chanteur n’a jamais caché – et même très souvent rappelé – les liens, politiques mais surtout affectueux, qui l’ont lié à l’ancien Président. Politiquement, après avoir voté pour le candidat Mitterrand au second tour de l’élection présidentielle de 1981, Renaud, au travers d’une pleine page achetée dans le quotidien Le Matin[43], adjura, avec ses mots à lui (« Tonton, laisse pas béton »), François Mitterrand à se représenter à l’élection de 1988. Cette prise de position publique était revendiquée par le « Mouvement individuel, énervant et indépendant pour la réélection de François Mitterrand ». Choix compréhensible et surprenant. Compréhensible, car, comme nous l’avons souligné, Renaud a toujours pensé que la gauche ne pouvait faire que mieux qu’une droite revenue, par exemple, au pouvoir sous son visage le plus inflexible de 1986 à 1988. Compréhensible aussi car certaines des décisions politiques prises par les socialistes sous le premier septennat de François Mitterrand avaient été fortement appréciées par le chanteur, à l’instar de la mise en oeuvre d’une politique plus sociale que celle pratiquée par les gouvernements de droite précédents, d’une politique culturelle plus développée ou du choix volontariste du nouveau président de libéraliser la société – les ondes, par exemple, dès 1981. Mais s’il ne devait citer qu’une décision de l’ère mitterrandienne qui, à elle seule, justifierait la voix qu’il a accordée aux socialistes, Renaud mentionnerait assurément l’abolition de la peine de mort, qu’il prôna dès ses premiers textes[44].

Mais choix surprenant aussi car, comme nous l’avons vu, Renaud s’est clairement opposé aux principales orientations politiques, économiques et géopolitiques des socialistes, particulièrement après 1983. Ces critiques ne feront que s’amplifier au cours du second septennat de François Mitterrand, principalement à l’occasion des célébrations du bicentenaire de la Révolution française, en 1989[45], et lors de la guerre du Golfe, en 1991[46].

Et pourtant. Pourtant, Renaud aime à insister sur la fascination qui l’habitait – et continue de l’habituer ‑ pour l’homme François Mitterrand. Au-delà de ses critiques politiques, le chanteur ressentait pour l’ancien président – qu’il rencontra une quinzaine de fois – un réel amour, un envoûtement qui n’a, pour partie, guère d’explication rationnelle. Au lendemain de la mort de l’ancien chef de l’Etat, Renaud précisera : « L’amour étant quelque chose de totalement irrationnel, je ne vais sûrement pas me fatiguer à me justifier de l’affection que je portais à ce petit bonhomme »[47].

Ce que le chanteur appréciait avant tout chez celui qu’il aimait tant appeler Tonton[48], c’était son humanisme, son esprit, ses qualités d’homme de culture, de lettres, « son amour des livres »[49]. « Vous savez qu’un homme qui aimait tellement les livres n’a forcément été guidé que par le désir d’y trouver un rempart à l’ignorance, à la barbarie, une source inépuisable de mots, d’idées et de sentiments qui mènent l’homme à un degré supérieur de conscience dans sa recherche de la beauté, de la vérité et de la justice. Moi c’est pour ça que je l’ai soutenu »[50], écrit-il ainsi, les yeux humides, dans une chronique parue au lendemain du décès de l’ancien Président.

Critiques politiques et fascination humaine se sont toujours – au risque parfois du paradoxe – entremêlées chez Renaud quant à son attitude vis-à-vis d’un homme qui le troublait aussi de par sa ressemblance physique avec son propre père. Ce tendre attachement n’a pas disparu aujourd’hui[51]. Au contraire. Depuis la mort de François Mitterrand, le chanteur, qui fut l’une des rares personnalités autorisées à saluer une dernière fois la dépouille mortelle de l’ancien chef de l’État, s’applique à défendre le souvenir de Tonton, avec d’autant plus d’acharnement que nombre de ceux qui hier le flattaient ne craignent pas dorénavant de salir sa mémoire[52]. Dans son dernier album, Renaud évoque de nouveau cet indéfectible attachement, à travers une chanson titrée du nom du chien de l’ancien Président, Baltique (Boucan d’enfer, 2002). Ode aux chiens et à la relation qui les unit à leurs maîtres, ce texte permet surtout au chanteur de rappeler métaphoriquement son sentiment d’affection à l’égard de François Mitterrand, terminant sa chanson par ces mots où se marient les amours de Renaud et de Baltique pour Tonton :

Prévenez-moi lorsque quelqu’un
Aimera un homme comme moi
Comme j’ai aimé cet humain
Que je pleure tout autant que toi

Baltique (Boucan d’enfer, 2002)

François Mitterrand est mort, et personne, dans le cœur – humain et politique – de Renaud, ne l’a remplacé. Sa fille a grandi et lui fait chaque jour un peu plus prendre conscience des années qui s’écoulent inexorablement. Sa femme a déserté le domicile conjugal, brisant définitivement une union que Renaud n’avait jamais imaginée autrement qu’éternelle. Cette dernière meurtrissure lui ferait même douter des bienfaits de l’amour. S’il s’efforce encore un peu d’y croire[53], il ne parie dorénavant plus sur le couple pour le porter ad vitam aeternam :

Le bonheur reste toujours L’affaire de quelques jours
Pas d’une vie entière

Mal barrés(Boucan d’enfer, 2002)

Conclusion

Une rupture sentimentale est passée par là[54] et le chanteur en tire des conclusions générales[55].

C’est en cela que Renaud est unique. Il extrait de son existence des histoires, plus ou moins imaginées, toujours bellement imagées, qui permettent à chacun de vivre et de comprendre un peu mieux sa propre condition, au sein du couple, de la famille, de la société. Renaud a ainsi pu chanter les plus engagées des chansons réalistes (l’hymne à la paix et aux civils innocents Manhattan-Kaboul [Boucan d’enfer, 2002] résonne ainsi singulièrement en cette période pré- ou post-guerrière), comme il a pu écrire les textes les plus sagaces sur la condition et l’existence des hommes, au travers de ses propres doutes, joies, peines, paradoxes (qui ne se reconnaît dans les parts d’ombre et de lumière de Docteur Renaud, Mister Renard [Boucan d’enfer, 2002] ?).

Tiraillé de contradictions sur lui et ce qui l’entoure, sur sa vie et celle de la planète, sur les réponses à apporter à trop de questions intemporelles, écartelé entre un désespoir sans fond, matérialisé par un cocktail dépressif d’amours enfuies, d’alcoolisme, de mal-être, de résignation, et une volonté, décuplée par l’amour réchauffant de ses proches[56] et d’un large public d’indéfectibles fidèles, de rester rebelle, vivant et debout (Jonathan [Putain de camion, 1988]), Renaud, l’écorché vif de la poésie populaire, l’éternel enfant aux épaules de moineau, nous fait partager sa nature humaine meurtrie, et attendrissante. En sus de la joliesse renaudienne des textes, c’est cette humanité blessée, résignée, exacerbée, qui explique l’immense succès de Boucan d’enfer[57] et le renom de cet irremplaçable observateur du monde – le sien, le nôtre – à l’œil lumineusement triste.



[1] Doctorant en science politique à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS, Paris). Auteur de Renaud, le Spartacus de la chanson (Christian Pirot, 2002).

[2] Fusées (in Charles Baudelaire, Œuvres complètes, Paris, Robert Laffont, 1980, p. 396).

[3] Sans omettre le succès phénoménal qu’a connu la chanson Manhattan-Kaboul (Boucan d’enfer, 2002), chantée, pour la première dans la carrière de Renaud, en duo, avec la chanteuse belge Axelle Red. Ce simple, certifié de platine (c’est-à-dire vendu à plus de 500 000 exemplaires – soit la plus grosse vente d’un titre de Renaud), est passé 10 400 fois sur les ondes de juillet 2002 à janvier 2003 (soit, en moyenne, trente passages par jour, toutes radios confondues). Manhattan-Kaboul a obtenu la Victoire de la chanson originale, le « Grand Prix » 2003 de l’Union Nationale des Auteurs et Compositeurs (UNAC) et deux NRJ Music Awards (meilleure chanson et meilleur duo). Chanson réussie, Manhattan-Kaboul ne peut cependant être considérée comme la meilleure du parolier des Charognards, d’En cloque, de Mistral gagnant ou de La ballade nord-irlandaise.

[4] Renaud n’avait jamais atteint auparavant un tel score, ses deux albums les plus populaires jusqu’en 2002 (Morgane de toi, sorti en 1983, et Mistral gagnant, datant de 1985) s’étant vendus à environ 1,5 millions d’exemplaires chacun.

[5] Soit, au total, le chiffre considérable de près d’un million de spectateurs.

[6] Renaud a ainsi fait une entrée directe à la sixième place du classement des personnalités préférées des Français, réalisé peu après la sortie de son nouvel album (Le Journal du Dimanche, 7 juillet 2002). Cette bonne place a été confirmée lors des trois classements suivants – douzième en janvier 2003, huitième en juillet 2003 et cinquième en janvier 2004 (Le Journal du Dimanche, 5 janvier 2003, 13 juillet 2003 et 11 janvier 2004).

[7] Tellement éraillée qu’elle entraînerait un rejet compréhensible de la part du public si elle n’était celle de Renaud. S’il a toujours chanté assez mal, Renaud, depuis quelques années, sous l’effet conjugué du tabac et de l’alcool, chante souvent faux, sa voix se confondant, surtout en début de concert, avec un beuglement rauque rendant hélas quasiment incompréhensibles ses mots ensorceleurs.

[8] Celui qui fait, comme l’a joliment écrit Frédéric Dard, « le boulot de Verlaine avec des mots de bistrot », est étudié, pour la qualité et le sens de ses textes, aussi bien à l’école primaire qu’à l’université, dans les facultés de lettres que dans celles de science politique, en France que dans les écoles de langue française à travers le monde. En onze albums et cent-trente quatre chansons en tant qu’auteur-interprète (et de moins en moins compositeur), Renaud, connaissant aussi le privilège rare de voir ses textes largement repris de son vivant, entre autres, par la nouvelle génération des chanteurs à texte et par les rappeurs, a constitué un répertoire d’une excellence reconnue par tous, y compris par ses dénigreurs les plus opiniâtres. Au sein de cette discographie, Boucan d’enfer (2002), incontestablement de grande qualité parmi la production musicale francophone actuelle, ne peut être considéré comme le meilleur album de Renaud. Le chanteur est d’ailleurs le premier à le reconnaître, évoquant l’aspect « musicalement assez fort » de l’opus mais aussi – tout étant à relativiser – le côté « faiblard des paroles » (Bonus, DVD Renaud Tournée d’enfer, 2003). Ainsi Boucan d’enfer ne peut-il, par exemple, faire concurrence à Mistral gagnant (1985) – mais quel album, dans l’histoire de la chanson francophone, peut réellement prétendre rivaliser avec ce joyau de la poésie chantée ?

[9] Noté ensuite R.R.N.

[10] Réalisé par Didier Varrod et Eric Guéret, ce documentaire, diffusé en première partie de soirée, a réuni plus de 5,3 millions de téléspectateurs.

[11]             Loin des meetings, des réunions

                Des manifestations de rue

                J’écoute la colère qui fond

                Sur nos dirigeants corrompus

                Mais bouger mon cul, m’engager

                C’est pas d’main qu’vous m’y reprendrez

                […]

                Les pétitions c’est plutôt bien

                Mais vous n’y verrez plus mon blaze

                                Je vis caché

                                (Boucan d’enfer, 2002)

[12] Dans une des chroniques qu’il écrivit pendant trois ans (juillet 1992 – décembre 1993 et janvier 1995 – juin 1996) pour l’hebdomadaire satirique et gauchiste Charlie-Hebdo, Renaud pointera le doigt sur le « banditisme » des hommes politiques, y compris de gauche, symbolisé par « l’affaire Greenpeace, l’affaire du sang contaminé, […] l’affaire Pelat, l’affaire Tapie, l’affaire du GAL et tant d’autres », in Envoyé spécial chez moi, Paris, Ramsay, 1996, p. 66 (10 mai 1995).

[13] Lors de son passage à l’émission télévisée 7/7, le 26 septembre 1993, Renaud affirmera : « Y’a toujours [sous la droite] des mômes assassinés dans les commissariats. Mais bon, y’en a eu aussi sous la gauche… ».

[14] Dans une de ses chroniques, Renaud parle de la gauche qui a pris le pouvoir en 1981 et qui « l’a perdue en 83 », in Bille en tête, Paris, Seuil, « Point Virgule », 1994, p. 62 (24 février 1993). Propos faisant écho à ceux du regretté François Béranger, décédé le 14 octobre 2003, qui chantait, dès 1982, à l’adresse du pouvoir socialiste, « Le vrai changement, c’est quand ? » (Le Changement, Da Capo, 1982). Chanteur engagé s’il en fut, François Béranger eut une influence directe sur le jeune Renaud.

[15] « Je ne pensais pas, affirme ainsi le chanteur, que les socialistes allaient aussi vite s’adapter à l’économie de marché et devenir – avec, malgré tout, un esprit plus social et une valeur morale un peu plus respectueuse de la liberté de l’individu – les gestionnaires d’une économie capitaliste qui engendre l’exclusion, la loi de la jungle, et d’un pouvoir entraînant obligatoirement des compromissions et des magouilles. », Je Chante !, n° 18, automne-hiver 1995, p. 48.

[16]             Ils [les Français] sont pas lourds, en février,

                à se souvenir de Charonne,

                des matraqueurs assermentés,

                qui fignolèrent leur besogne.

                                Hexagone

                                (Amoureux de Paname, 1975)

[17] Soulignons l’influence politique majeure qu’eurent sur Renaud une mère, ouvrière puis femme au foyer, issue d’une famille du Nord communiste et athée, et un père, écrivain, professeur d’allemand, traducteur (allemand, néerlandais, anglais), descendant d’une famille de la petite bourgeoisie non fortunée, socialiste, protestante et venant du Sud. « Et la rencontre de ces deux individus a fait ce que je suis devenu, je pense, dira Renaud dans R.R.N. Le Sud et le Nord, le pastis et la bière, le socialisme bon teint et le prolétariat rouge... »

[18] La Libre Belgique, 20 mai 2002.

[19] La Libre Belgique, 24 avril 2002.

[20] Ainsi peut-on rappeler que le chanteur participa activement, entre autres, à La Marche des beurs, fin 1983, à la campagne Touche pas à mon pote, au milieu des années 80, ou aux concerts de protestation qui suivirent les succès électoraux du Front national lors des élections municipales de 1995.

[21] Télé Moustique, 22 mai 2002, op. cit. Ce cruel constat, source première de son désenchantement – et de son désengagement – politique, conduira Renaud à ne pas aller manifester contre le Front national lors des grands rassemblements de l’entre-deux tours. « C’est plus de mon âge, affirmera-t-il. Je suis bien trop désillusionné pour aller gueuler sous des banderoles », La Libre Belgique, 24 avril 2002, op. cit.

[22] Le Monde, 4 juin 2002.

[23] Sud-Ouest, 24 juin 2002.

[24] Comme le prouve de nouveau la chanson Manhattan-Kaboul (Boucan d’enfer, 2002), narrant le destin tragique d’un petit Portoricain et d’une petite fille afghane.

[25] Bille en tête, op. cit., p. 100 (19 mai 1993).

[26] Chorus, n° 13, octobre-décembre 1995, p. 102.

[27] Envoyé spécial chez moi, op. cit., p. 112 (6 septembre 1995).

[28] Allongés sous les vagues (Putain de Camion, 1988), Welcome Gorby (inédite, 1991) ou Touche pas à ma sœur (inédite, 1994) traitaient déjà du même sujet.

[29]             Loin des projos, loin des télés

                Et des animateurs blaireaux

                De ces crétins dégénérés

                Fringués, coiffés comme des proxos.

                Loin des journaux et des radios

                Des interviews conformistes

                Par des zombies mongolitos

                Un peu nazes, souvent fumistes.

Je vis caché

(Boucan d’enfer, 2002)

[30] Ce qui a immanquablement amplifié le succès légitime de Boucan d’enfer.

[31] Soit environ 800 000 exemplaires vendus.

[32] Et contre lesquelles il a écrit deux parmi les plus belles de ses chansons : La blanche (Le retour de Gérard Lambert, 1981) et P’tite conne (Mistral gagnant, 1985).

[33] Y compris vis-à-vis de la cigarette. Fumant depuis plus de trente-cinq ans, Renaud annonce chaque année – ou presque –, à l’approche de son anniversaire (le 11 mai), sa volonté ferme et définitive de mettre fin à l’accumulation létale de nicotine dans ses bronches, cadeau personnel à son corps, à sa voix, à sa vie. Les trois paquets de cigarettes inhalées, aujourd’hui encore, quotidiennement par Renaud prouvent la toxicité destructive de cette vraie drogue et/ou la velléité du chanteur tabacomane.

[34]             Renaud se méfie des pétards

                Et du chichon qui rend idiot

                Renard se les roule pénard

                Pour s’exploser le ciboulot

                                Docteur Renaud, Mister Renard

                                (Boucan d’enfer, 2002)

[35] Le Journal du Dimanche, 26 mai 2002, op. cit.

[36] Dans un premier temps aux plus fidèles de ses admirateurs venus le soutenir lors des nombreux concerts joués, sans fard mais avec peine, dans de petites salles de banlieue et de province d’octobre 1999 à mars 2001 dans le cadre de sa tournée thérapeutique Une guitare, un piano et Renaud. Puis, plus largement, dans les médias, lors de la sortie de Boucan d’enfer.

[37] « Quand je chantais Boucan d’Enfer en tournée [1999-2001], dira Renaud, je voyais des larmes dans les yeux de certains. C’est émouvant aussi de voir quelqu’un qu’on aime parler sur scène de sa souffrance. Mon chagrin les renvoyait au leur. C’est la magie de la musique et de la poésie », Télé Moustique, 22 mai 2002, op. cit.

[38] Y compris dans le cadre de sa Tournée d’enfer, au cours de laquelle, au début, il continuait d’évoquer le départ tant regretté de sa femme, avant d’annoncer, sur scène, la présence à ses côtés de celle qui aurait nouvellement « ramassé son cœur perdu », Romane…

[39] In Télé Moustique, 22 mai 2002, op. cit.

[40] Renaud moins nombriliste, plus social, moins désabusé, plus combatif, aurait probablement rajouté un « -t » à ce dernier mot…

[41] De son vrai nom Renaud Pierre Manuel Séchan…

[42] Cf. les chansons Les dimanches à la con (Marchand de cailloux, 1991) et Le sirop de la rue (A la belle de mai, 1994).

[43] En date du 7 décembre 1987.

[44] Cf. Hexagone (Amoureux de Paname, 1975).

[45] Directement impliqué, Renaud fait alors publiquement part de sa révolte devant la décision d’un gouvernement dit de gauche d’inviter à Paris les principales puissances mondiales à célébrer, entre elles et fastueusement, 1789. Les socialistes faisaient le choix de festoyer à la table des « maîtres du monde », au lieu de partager avec les « petits », une fois de plus oubliés, méprisés. Organisateur d’un concert sur le thème « Dette, colonies, apartheid, ça suffat comme ci », Renaud qualifia ces célébrations de « dernière insulte qu’un gouvernement de gauche pouvait faire aux opprimés ». En 2002, Renaud évoque ces événements, cette contre-manifestation, avec fierté et nostalgie : « Au moment du G7 à Paris, pendant les cérémonies du bicentenaire, j’ai organisé un peu le sommet, j’ai organisé un des premiers contre-sommets de l’histoire. Il y avait 200 000 personnes à la Bastille, venues applaudir Johnny Clegg et moi, les négresses vertes et d’autres opposants à la présence des maîtres du monde dans la capitale à une période où on était censé rendre hommage à la révolution, aux sans-culottes. », L’Est-Éclair, 2 juin 2002.

[46] Renaud réprouva violemment le choix de François Mitterrand de participer activement à ce conflit. Le chanteur, dans un mélange de pacifisme, de petisme, d’utopisme - et d’antiaméricanisme -, ne comprit pas que François Mitterrand participât à cette opération militaire, aux côtés de la superpuissance américaine, belliciste et arrogante. Surtout pour une affaire qui se résumait, selon lui, exclusivement à une question de gros sous, dont les seules victimes ne manqueraient pas d’être autant d’Irakiens déjà brutalisés par un oppresseur sanguinaire.

[47] Envoyé spécial chez moi, op. cit., p. 144 (10 janvier 1996).

[48] Titre même de l’une de ses chansons, datant de 1991, qui rappelle les sentiments affectueux que Renaud ressentait pour François Mitterrand, tout en assénant à l’ancien président, à la fin du texte, une épigramme politique définitive :

                Et puis cette nuit, misère

                Il a rêvé

                Qu’un beau jour

                La gauche revenait

                                Tonton

                                (Marchand de cailloux, 1991)

[49] Envoyé spécial chez moi, op. cit., p. 149 (24 janvier 1996).

[50] Ibidem, pp. 145-146 (17 janvier 1996).

[51] Ainsi que le prouve, entre autres, la présence du chanteur à l’inauguration officielle du quai François Mitterrand, à Paris, le 26 octobre 2003.

[52] « Tonton, affirmera ainsi Renaud, je l’ai parfois combattu, mais toujours aimé et soutenu. Cette admiration, cette fidélité sont encore plus vibrantes aujourd’hui où un paquet de charognards se sont acharnés sur sa mémoire », L’Express, 30 mai 2002.

[53]             Il [son cœur abandonné] aura du mal un jour

                À croire encore à l’amour

                Mais si tu veux

                Je t’offre ce cœur perdu

                Qui n’aimera jamais plus

                Ou si peu

                                Cœur perdu

                                (Boucan d’enfer, 2002),

chanson dorénavant dédiée, sur scène, à Romane…

[54]             Mon bonheur j’viens d’le voir partir

                Après vingt berges, de sous mon toit

                J’ai plus qu’une envie c’est mourir

                Mais ça s’fait pas

                                Boucan d’enfer

                                (Boucan d’enfer, 2002)

[55]             C’est tout jeune et ça n’sait pas

                Que pour les amoureux, hélas

                La vie est bien dégueulasse

                Un beau jour l’amour se casse

                Comme toi…

                                Mal barrés

                                (Boucan d’enfer, 2002)

[56] Au premier rang desquels sa famille, quelques amis. Sa fille. Son ancienne compagne. Et sa nouvelle… Dans une chanson de son dernier album, traitant, affectueusement, toujours, maladroitement, parfois, de la minorité homosexuelle, Renaud n’écrit-il pas aussi – et finalement surtout :

                Qu’on soit tarlouze ou hétéro

                C’est, final’ment, le même topo

                Seul l’amour guérit tous les maux

                Je te le souhaite et au plus tôt.

                                Petit pédé

                                (Boucan d’enfer, 2002)

[57] Cf. aussi note 30.


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