Le
Bistrot
"Ils
te sont, et te seront toujours,
éperdument
reconnaissants de faire le boulot
de
Verlaine avec des mots de bistrot."
SAN-ANTONIO
L'oiseau
du haut de sa branche regarde le ciel chauve, nos cailloux poilus, la main du vent passer
entre les feuilles, le soleil boire un peu de l'horizon. Le rouge-gorge fait son boulot en
sifflant.
Pendant
ce temps non loin de là, à la porte d'Orléans, dans le quatorzième arrondissement, un
jeune homme d'une vingtaine d'années grifouille au dos d'un paquet de cigarettes, pas des
Rothmans, des bouts dorés, non des bonnes vieilles Goldos, celles qu'on fume en écoutant
chanter Bruant.
Il
aiguise son oeil sur le zinc, ça fait des étincelles. Son oreille est un micro, où les
mots, les mots de bistrot viennent chanter leur poésie, où les verres viennent dire d'un
tintement : « A la tienne ». Il enregistre, il gamberge, il écrit. Je crois que
c'est une chanson, mais j'en suis pas sûr, j'vois pas bien. Je m'approche. Sur le bras
droit il y a un tatouage, un oiseau, peut-être celui de tout à l'heure, sur le bras
gauche « Un
poulbot qu'a une gueule d'ange / et qui joue d'l'accordéon /pi en d'ssous, y'a [son]
prénom: »
Renaud.
Le
bistrot c'est son berceau. Dès fois en sortant du troquet, il se balance encore un peu,
c'est les vagues de l'enfance. Et ça donne parfois le mal de mer. C'est là, qu'il
composa ses premières chansons, qu'il trouva sa source d'inspiration sortant d'une pompe
à bière, comme d'autres la trouve en haut d'un rocher, en regardant que dalle, avec les
cheveux qui essayent de se barrer, pis qu'y arrivent pas.
S'il
vous en parlait aujourd'hui, il dirait sûrement ceci
« C'était
un vieux rade bien crade, comptoir en Formica, grandes glaces écaillées au mur derrière
la banquette en plastoque
rouge,
flipper cow-boy années 60, peintures jaunasses, cabine de téléphone avec « TELEPH NE
» en grosses lettres blanches émaillées sur verre dépoli, [...] Pendant près de dix
ans, avec quelques potes, ce fut notre bistrot. Notre port d'attache, notre quai où, la
tempête de 68 passée, notre adolescence s'échoua. » (Extrait
du Charlie-Hebdo du 31 Mars 1993).
Ce
bistrot est peut être bien le « Rendez-vous des Amis » dont il nous parle dans
" Pochtron ". Les amis sont André
Laude, Alain Brice, Martin Lamotte, Loulou. Il y a aussi «Le verseau », la
«Brasserie de 1'Isle-Saint-Louis » autres troquets, autres amis : Jean-Pierre
Bucolo, Lulu, Max, Jean-Mi, Guigui. Et Si vous savez pas qui ils sont, j'vous
conseille de lire Le Roman de Renaud de
Thierry Séchan.
Un
bistrot c'est quoi ? Dominique Sanchez dans l'album de
Renaud donne cette définition « Pas un havre de paix,
mais une parenthèse dans la grisaille et la solitude des existences anonymes, le repos du
guerrier et la bouillotte des âmes gelées par les ravages de la vie. ». C'est
jolie, non !
C'est
d'abord un lieu de rencontres, de rendez-vous, un port d'attache comme il dit, pour
mauvais garçons. C'est pourquoi Jojo le démago ne fréquente pas les bistrots. Car il
faut avoir de la classe, de l'allure pour que les français votent pour vous, savoir
causer la France comme un académicien, être poli, compréhensif comme un curé à
confesse, s'asseoir sur la cuvette des W.C. comme sur le trône d'Angleterre. Mais une
fois élu cela ne lui empêchera pas de payer l'apéro « sur l'argent des
impôt-pulo !
».
Cette
méthode se rapproche étrangement de celle de Tapie, pourtant cette chanson date de 74.
Or
à cette époque Nanar faisait parti des «T'as pas cent balle ? J'te les rend d'main
», mouvement révolutionnaire qui connu son heure de gloire. Renaud fils de
Rimbaud est donc un visionnaire.
C'est
l'endroit où l'on se retrouve entres potes. Pas étonnant dès lors qu'à la fin de
" Peau aime ", il lance une invitation au
public : « Bon
c'est l'heure, moi j'ai fini. / J'vous vois tout à l'heure au bar ? ». Lieu
magique où avec quelques amis on refait le monde
"Des
copains, j'en ai des tonnes,
toutes
les nuits, dans tous les rades,
tous
les paumés, les ivrognes,
tous
les fous, tous les malades,
qui,
devant un perroquet,
une
Kanter ou un p 'tit joint,
s
'déballonent dans un hoquet
et r font le monde à
leur image."
(
" Peau aime " )
Où l'on retrouve
également des anciens potes, qu'on avait perdu de vue, qui ont changé, qu' « Y se sont rangés des bécanes » ( " Je suis une bande de jeunes ) et qui nous font prendre conscience que
nous restons seuls sur notre île aux enfants, avec autour du cou l'écharpe de
l'amertume.
C'est
le cas de Lucien. Mais non, ne soyons pas pessimistes, ce n'est pas encore l'Apocalypse,
Capdevielle est chez sa mère. Par contre le père Renaud, qui ne l'est pas encore, vu que
son fils est pas né, et qui le sera, mais pas d'un fils, d'une fille, propose à Pierrot,
qui est pas né, Si j'me fais bien comprendre «on ira au bistrot »
. Bon, finalement Lolita ira aussi à l'école mais pour demander " C'est quand, qu'on va où? ".
Ben...
Au bistrot et maint'nant !
Endroit
de recueillement, de méditation, où l'on peut gamberger, observer les gens et écrire
ses chroniques pour Charlie-Hebdo : « J'étais
installé peinard dans un coin de bistrot, les yeux rivés sur l'écran vide de mon
i~acintosh FowerBook ]40, la tête perdue dans l'angoisse hebdomadaire que m 'inflige la
rédaction de cette chronique [...]"
Observer
disais-je, en effet dans un café différents milieux sociaux se côtoient, à travers
leurs conversations ,leurs langages (argotique, familier, populaire, soutenu ), leurs
habits, ils représentent une bonne partie de la société.
C'est
là que l'on peut se faire une idée réelle sur les aspirations, les colères et les
désirs d'un peuple. Jamais les ministres ne traînent les bistrots, loin de leurs
contemporains, ils dirigent une société qu'ils ne connaissent qu'à travers les
instituts de sondage.
«Regardez nos
contemporains dans leurs petites autos. Iîs sont seuls à l'intérieur de leur aquarium
à roulettes. Pour savoir ce que pense le voisin, il leur faut les instituts de sondage.
Près du zinc,
l'information circule, les opinions se frictionnent et c 'est là, le plus souvent, que
naissent les lumineuses trouvailles argotiques qui bloquent le contradicteur, lequel en
reste la bouche ouverte. » ( A
l'imparfait de l'objectif
de Robert Doineau)
Ah!
Si nous avions eu des Doisneau comme ministres, plutôt que ces aveugles qui laissent de
plus en plus de place au grand borgne.
Dans ' Marche à l'ombre ' cet
éclectisme
est illustré par le baba-cool, la bourgeoise, le rocky, le punk, l'intellectuel. On peut
faire un rapprochement avec 'Dans mon H.L.M.' où
l'on a également différents portraits sociaux qui sont brossés et réunis dans un même
lieu. L'allure générale est décrite. Le baba-cool est cradoque avec des Pataugas et un
paletot, la bourgeoise est maquillée avec des collants léopard, un futal en skaï, etc.
C'est un microcosme
On
peut y aller seul aussi, pour déprimer «Au
bistrot du temps qui passe »
( " J'ai la vie qui m'pique les yeux " ), pour
draguer et c'est mieux d'être seul parce que dès fois les copains ils sont solidaires
jusqu'au bout, et tu vois de quel bout je cause. Eh ! je veux dire vous voyez de quel bout
je parle. Pas de pa-nique, je vous envoie l'extrait. Il est près Ceorges ? O.K. c'est
parti
« Quand
vient le soir, l'aime aller boire
un verre
d'alcool à la Coupole,
pour
faire du gringue à toutes ces dingues,
à
toutes ces folles bien trop frivoles."
( La Coupole )
Si
t'es peinard et pas fringué en costard, tu risques de te les faire piquer tes fringues,
comme dans ' Laisse béton '. Mieux vaut y aller
après sa journée de boulot, avec son bleu, pour téléphoner à sa femme et lui dire : «J'suis
au bistrot et j't'aime ! »
( 'P'tit dej'
blues ' )
Mais c'est aussi un
lieu de musique et de chansons. Pas de la musique 'clean', non, même si on fait du «
rock 'n roll qu'est carrément pourri» cela n'empêche pas de jouer dans « les bistrots de Tourcoing». Car ce qui compte avant tout
c'est l'ambiance, la convivialité, celle de la bande, des potes. On peut le dire déjà,
l'alcool n'est pas étranger à cette ambiance. Mais
nous en reparlerons plus tard. Pour vous donner une idée, écoutez le bruit de fond dans
la chanson 'Greta'. Le Nord est réputé pour cette
chaleur humaine, pour ses dealers de bière.
On
est là pour s'amuser, pour s'éclater «pour
trouver le meilleur feeling de la planète» (
' Ch'timi rock " ), qui ne se trouve pas à
Nashville, ni au Koweït mon cher Eddy Mitchell.
Si
son public était moins nombreux, il pourrait, pourquoi pas, faire le concert au bistrot.
Cela ne l'empêcherait pas de ' s'éclater' !
« Si y
sont qu'une dizaine
On leur
paiera l'apéro
On s
'éclatera quand même
On f' ra
l'concert au bistrot
Chez
Simone»
( ' A
quelle heure on arrive ? ' )
La
musique est encore associée au bistrot, même de façon indirecte en parlant des copains
d'bistrot dans " Le tango de Massy-Palaiseau
". Et Si on n'aime pas les chansons que le mec nous balance, on lui r'met dans sa
culotte et on met en route le Juke-box. Et oui Le
Juke-box n'est-ce pas grâce à cet appareil devenu un symbole, que dans les années 70 on
écoutait Bob-Dylan, Hugues Aufray, Johnny, Antoine, avec sa nana dans les bras et les
potes au milieu. Ah Le Juke-box et son frère enervant: le Flipper. Tout ça Renaud ne l'a
pas oublié.
On
peut donc aussi jouer, mais que ne peut-on pas faire ? Il y aurait une lacune Si on
oubliait les cartes : « Y
r'grettait ses potes du boul 'vard Voltaire / Le bistrot l'apéro les parties d'belote » ( ' Oscar
')
On
s'y bastonne, c'est rare, généralement c'est 'peace' mais pas sur moi. Elle est
mauvaise, je vous l'accorde.
«Quand
j'débarque au bistrot du coin
et pi qu
'un mec veut m'agresser,
ben moi
aussitôt j'interviens,
c 'est beau la solidarité.
Quand je croise la bande à Pierrot,
où y sont beaucoup plus nombreux,
ça bastonne comme à Chicago,
c 'est
vrai qu 'dans sa bande y sont deux.»
(
' Je suis une bande de jeunes ' )
Des
fois c'est beaucoup plus grave, on y meurt. Comme Riton dans '
La bande à Lucien ' quand on cogne le patron. Ou Si l'on tombe sur un balèze qui
t'casse la tête, éventualité évoquée dans ' Marche à
l'ombre '. Mais même dans ce cas extrème, dans cet autre monde, il ne peut
envisager qu'il n'y ait pas de bistrot
« Si la Mort me paye
l'apéro
d'un air vicelard,
avant qu 'elle m
'emmène voir là-haut
si y 'a du monde dans
les bistrots »
On y boit bien
sûr, on y fume et même que dès fois ça a une drôle d'odeur:
«Les
tauliers étaient des braves gens, nous aimaient bien, nous faisaient chroume, et
fermaient un peu les yeux sur l'état dans lequel nous mettait la marijane que nous
fumions, en ces temps-là où nous étions trop petits pour boire.. » ( Charlie-Hebdo,
31 mars 93).
Son
passé, c'est le bistrot. Son avenir se trouve sur le «zinc / d'un
bistrot les plus cradingues ». ( "
Où c'est que j'ai mis mon flingue ? "
). Bien que depuis 85, le degré d'alcool semble avoir baissé dans ses chansons, il
continue de les fréquenter (J'habite à Valenciennes, j'ai eu des échos. Les vagues
m'ont rapporté les bouteilles qu'il a jetées au bitume, sans message, mais vide ! ), pour se ressourcer, se détendre, se calmer.
T'empêches
pas un oiseau de se poser sur une branche, un soleil de se coucher quand il a trop bu et
que le ciel comme lui devient noir ? Bon alors laisses Renaud siroter les blondes, les
brunes qui moussent.