La boisson
« C'est bien joli, tout ça, mais je parie
que tu
bois que du coca-cola ?
Le mozart enfant de 1'oiseveté se rembrunit:
- Faut pas
faire du racisme antijeune, Camadule !
Je suis pas poivrot mais, primo, y'a pas d'âge pour l'être. Secundo, je bois du vin à
table même
René FALLET, Le Beaujolais nouveau est arrivé
La boisson est omniprésente dans l'oeuvre de
Renaud, surtout dans les premiers albums, au même titre que le bistrot. Elle sera
d'ailleurs majoritairement consommée dans ce lieu. Omniprésence qui s'accompagne d'une
diversité.
Si on consomme principalement de la bière dont la
Gueuze et la Kanterbraü, on a aussi du café, thé, lait, Coca, clairette, Viandox,
Ricard, perroquet, Pernod, cognac, bouteille de clairette. A. vous de faire votre choix Et je vous dirai qui vous êtes.
La boisson a une fonction d'identification sociale.
Et comme toute représentation, elle se fait vis-à-vis des autres, pour se démarquer, ou
pour se sentir appartenir à une communauté. Dans le microcosme que constitue le bistrot
cette fonction est renforcée. Le meilleur exemple pour illustrer ce que je viens de dire
est la chanson "Marche
à l'ombre "
Qu'aurait bien pu boire la bourgeoise bêcheuse,
Si ce n'est une eau-de-vie, qui par son prix, sa catégorie supérieure indique en même
temps le rang de celle qui la consomme: «Avant
qu'elle ait bu son cognac, ». De même pour le rocky barjo, la bête
humaine, le roi de la baston, il lui faut une boisson sanguinaire, le sang ça rend
méchant, l'homme est un requin: «Avant qu'il ait
bu son Viandox; ». Le thé, la vervaine, c'est peinard. Tu bois ça
quand t'es cool, quand t'es chez Germaine
par exemple ou quand t'es enceinte : « Le soir>
elle tricote en buvant d'la vervaine » ( " En
cloque " ) parce que faut pas s'énerver, à cause du bébé.
La bière semble la moins caractéristique,
mais reste une boisson d'homme, sauf pour la Pépette. C'est la première
consommation qui vient à l'esprit : « siou-plaît
patron, encore une bière... » ( " La
bande à Lucien " ). Le jeans de la boisson. Le vin
antithétique, s'il est consommé avec préciosité, adulé, a une connotation bourgeoise,
sinon il fait 'prolo' comme dans " P'tit dej
blues"
« Finies les vendanges en octobre,
le raisin fermente en tonneaux,
ils sont très fiers de leurs
vignobles,
leurs côtes-du-rhône et leurs
bordeaux,
leur pinard et leur camembert,
c'est leur seule gloire, à ces
tarés.
( "Hexagone
")
L'apéro se consomme rarement seul, c'est plus
occasionnel et surtout ça s'offre. Soit avec l'argent des impôts-pub, comme le fait " Jojo le démago ", soit avec l'argent de la
magouille politico-financico-Tapico ( " A la belle de
Mai " ), soit tout de même avec
l'argent des potes, en jouant une partie de belote avec "
Oscar ''. C'est un signe d'appartenance à une communauté. De même dans " Peau aime" lorsqu'il lance son
invitation au public, dont nous avons déjà parlée, c'est un Ricard qu'il va boire.
Les autres boissons,
Coca, lait, clairette, semblent réservés aux enfants. Et ça vaut mieux
"J'ai bu un grand verre de
Blédine
J'me suis vautré dans la caisse du
chat
Et dans le biberon de ma gamine
J'ai mis d'la sciure et du Pastaga
»
( "
J'ai raté télé-foot " )
Et que boit le poète,
quand fatigué de la bêtise humaine il veut se rapprocher des arbres, des oiseaux ? Il
fait comme eux, il boit l'eau des orages. ( " Fatigué
" )
Je ne peux continuer
sans parler de l'ivresse.
Ô ivresse, femme et
maîtresse de mon cour. Dans tes cheveux où je me noie, la sueur de ta peau aux multiples
reflets habille mon âme d'étincelles.
J'attends à l'arrêt
du vent le prochain départ. Je sais que tu ranges mes rêves dans tes verres de cristal,
et que ta voix si douce fait fondre les glaçons de mes regrets. Toi la nocturne,
l'insaisissable beauté, chimère, tu me berces de tes bras invisibles. Je deviens
Capitaine d'un bateau qui vogue vers son naufrage et je m'engloutis au pied de ton
trésor, où je vomis des millions d'étoiles... Putain on dirais du Higelin ! Non ? Ah
bon
Je m'égare un peu !
Revenons à nos glaçons.
Pour commencer je ne
parlerai pas de la cuite à proprement parler, mais de cette douce ivresse qui rend
pacifique. Avec elle plus de guerre, nous chanterions tous autour d'un grand feu, celui de
l'amitié
« Buvons un verre, allons pêcher
Pas une guerre ne pourra durer
Lorsque la bière et l'amitié
Et la musique nous feront chanter»
( "
La ballade nord-irlandaise " )
Ah vivre en paix !
Ce rôle de l'alcool
est évident chez Renaud, même lorsqu'il évoque la bagarre dans " C'est mon dernier bal " il dit : « On s'est réconcilié / d'vant une
bière, en s'marrant ».
Plus simplement la
notion de fête est assimilée à la boisson. Cela rejoint la convivialité dont nous
avions parlée pour le bistrot et que l'on retrouve dans la chanson Ch'timi rock : « où la bière coule à flots sur des
tonnes de frites, ». Apparait ici l'image de
la fête populaire et du banquet tel que Mikhaïl Bakhtine
l'a étudiée dans L'oeuvre de Francois Rabelais
abondance, mais une abondance pour tous, partagée. «Car
boire un canon tout seul, ça vaut autant que de boire de l'eau à la pompe » nous
dit Poulossière (René Fallet ). Bakhtine semble être d'accord, acquiesce d'un sourire
léger, embrumé de givre, l'affirmation de
notre académicien par ancienneté, puis ajoute
« La puissante tendance à
l'abondance et à l'universalité est présente dans chacune des images du boire et du
manger que nous présente Rabelais, elle détermine la mise en forme de ces images, leur
hyperbolisme positif, leur ton triomphal et joyeux. [...] Le banquet est une pièce
nécessaire à toute réjouissance populaire."
Chez Renaud c'est davantage la boisson, il parle
rarement de nourriture, ou alors de glace à la viande. Mais secrètement, il dévore son
plat préféré: les nouilles, se lève la nuit pour les manger froides du bout des
doigts, à la lumière glaciale du réfrigérateur.
S'il arrive de boire
seul, ce sera pour oublier.
Oublier quoi?
Que la vie est fragile
et que l'Homme est brutal ?
Que ta gonzesse a
effeuillé ton coeur d'artichaut comme une marguerite et soit tombée sur le ' Pas du tout
'. Puis qu'elle s'est barrée te laissant seul avec tes pétales éparpillés aux quatre
tourments : « Eh ! Manu rentre chez toi / Y'a des
larmes plein ta bière».
Qu'on est gouverné pas
des cons «ils
pensent oublier dans la bière / qu'ils sont gouvernés par des cons. » (
"Hexagone ")
Oublier que les adultes
ont revendu leurs rêves aux marchés aux puces pour s'acheter des magnétoscopes.
Ou qu'on vous a posé
un lapin comme dans "Toute seule à une table "
« c'est pas un lapin
Qu'on t'aurait posé
Tu r'gard'rais tes mains
Et la porte fermée
Tu boirais du vin »
L'alcool peut être
aussi dangereux.
"J'ai
raté télé-foot " montre avec humour et
sans tragédie les risques d'un abus. Dans " Près des
autos tamponneuses " les trois vers : « On est allé boire une Gueuze» qui se trouve à chaque
refrain rythme et explique la dégradation de la vision qu'a Renaud de la Pépette. Au
début c'est «L'était pas du tout affreuse, » pour finir par « J'l 'ai trouvée soudain hideuse ».
Mais tout cela n'est
pas bien grave de conséquence, par contre dans " C'est
mon dernier bal " c'est la mort qui est au bout des tireurs de litres. Je ne
veux pas faire de Renaud un moralisateur, ce serait un non sens. Bien que l'on trouve
souvent l'image de la cuite associée à la gaieté, il y a une prise de conscience qui va
se faire avec l'âge et le fait aussi qu'il devienne père de famille.
En 78, il plaisante
avec l'alcool au volant
« Elle pompait à peu près autant de fuel aux cent bornes
Que Dédé buvait d'bières, mais faut dire qu'y t'nait bien.
Quand Dédé en tenait un coup dans
les naseaux,
Bien qu 'j 'ai pas mon permis, c
'est moi qui conduisait »
( '' La
tire à Dédé '' )
D'accord c'est pas
Dédé qui conduit, mais est-il plus net ? D'autant qu'en 80 dans " L'auto-stoppeuse
" il nous avoue «j'conduis d'une main, d'l'autre je
picole /j'me fends la gueule ! ».
Arrive 85, l'humour est absent, le
ton devient tragique
«Morts les enfants de la route
dernier week-end du mois d'août
papa picolait sans doute
deux ou trois verres, quelques
gouttes »
( ' Morts
les enfants " )
Mais l'alcool reste une alternative à la drogue, mieux vaut une mauvaise cuite qu'une bonne overdose