Les neiges mortelles

 

« Petit Paulo, petite nana, touche pas à ce truc-là.

 T'inquiète pas.

Aucun grand secret magique derrière tout ça.

 Que de la merde. De la souffrance.

 D'agonie en agonie. De mensonges en mensonges

Ta vie fout le camp sur le dos

Paulo, petite nana.

Ecoute pas les séducteurs, c ' est du pipeau. »

Richard Bohringer, Le bord intime des rivières.

 

 

 

Il faisait beau, c'était un jour de septembre, à cette époque où le soleil a encore quelques pouvoirs sur la chaleur de nos jours. Le silence était venu dans son habit du dimanche et profitant de cette occasion, les graviers avaient pris la parole. Quelques toussotements à intervalle régulier marquaient la présence des hommes, comme des phares dont l'oeil souvent trop jaune et brûlant clignait. Poussières. Mais ici pas l'ombre d'un marin, méme pas sa lumière. Que des récifs. Qu'un naufrage sans coquillage, sans vague, ni sirène.

Pour nous c'était un jour particulier, un jour  aux mains moites.

En regardant ta tombe si joliment fleurie, je me suis dit que sans doute personne ne t'avait jamais offert de fleurs, dommage elles auraient eu le parfum de tes yeux.

L'overdose qui t'as emporté vers les cieux, l'emportera-t-elle au paradis ?

 

Je me suis demandé tout à l'heure, en suivant le cortège, combien encore de p'tites connes et de p'tits cons vont s'en aller, avec au bout de leurs ailes un peu de notre impuissance.

Ce chapitre Claude je te le dédie. Et n'oublies pas que les étoiles ne s'éteignent jamais, que leur lumière est éternelle, et vogue à travers les galaxies comme des milliers de bouteilles à la mer. Je t'ai bien lu mon ami…

 

L'enfer c'est blanc et c'est grand, tous les chemins y mènent : opium, morphine, héroïne qui sont des dérivés du pavot et la cocaïne qui provient d'un petit arbre fréquent en Amérique du Sud : le coca. « c'est pas Dieu qui les fait / Pousser, c'est mon papa et moi » ( " Adios Zapata " ).

Le chanvre indien c'est très différent et si l'état fait volontairement la confusion, Renaud ne la fait pas. Son message est clair : un joint ça va, une ligne basta !

Le canabis sera souvent associé à la bière « - En siroptant nos bières I ou en fumant nos joints... » ( " P'tit conne " ), « ça cartonne à la bière / Devant y'a un pétard » ( " A quelle heure on arrive " ),  à cette ambiance de fête où justement ce n'est pas chacun pour sa gueule, comme avec la dure.

Il a de plus une vertu bien utile, celle de rendre moins con, donc anti-militariste. Car quelle est donc cette herbe dont nous parle notre Déserteur ? Du thym, de la ciboulette, de l'estragon...

 

"On a des plantations

Ras énorme, trois hectares

D'une herbe qui nous rend moins con

Non, c'est pas du Ricard"

 

Fumer un pétard c'est donc avant tout appartenir à une communauté qui se veut cool, pacifiste, tolérante. C'est le calumet de la paix. Et cela avait plutôt bien réussit aux indiens qui vivaient en parfaite harmonie avec la nature avant que l'homme blanc ne les vire de leurs tipies pour cause d'insalubrité et en tue beaucoup au nom de l'hégémonie du visage pâle. Hug !

Parce que l'homme blanc qui est très civilisé ne saurait vivre dans des tentes, même décathlon, non il lui faut la splendeur des H.L.M. qui sentent la pisse et dont les murs portent cette jolie inscription « Nique ta mère ». La poésie fout l'camp Villon !

Mais dans ce Hash L.M. le seul éclat ( Le deuxième aussi c'est bien, mais c'est bruyant  ) se trouve au huitième, c'est là que l'on va se réfugier, panser ses plaies, mettre «du mercurochrome sur nos g'nous pointus » en retrouvant son unique patrie, l'enfance. Est-ce un hasard si « la môme du huitième, le hash, elle aime ! ».

 

La dure, c'est pas le même trip. Et pour s'en convaincre, si cela était encore nécessaire, il suffirait d'écouter  à nouveau " La blanche " ou " P'tite conne"  ( Dans les inédits  "Zénobe" est un excellent exemple de l'attente de la mort, d'un trait d'union très court que représente la vie d'un camé, et tant pis si le temps s'enfuit… )

Ces deux portraits sont d'un réalisme incroyable. Sans doute parce qu'il ne s'agit pas de personnage de papier mais de Michel Roy, auteur de la musique de Baston et la fille de son ami Bal Ogier.

Quelques vers lui suffisent pour peindre l'horreur, la dégradation physique:

« T'as les joues creuses les mains caleuses I Et la démarche un p'tit peu chaloupeuse » ... «T'as qu'la poudre aux yeux et les yeux bien livides ». Dégradation qui débouche sur la mort avec P'tite conne.

 

   Car il existe un véritable lien entre ces deux chansons. " la Blanche" se termine sur l'image des quatre planches " P'tite conne " commence avec celle du cortège. Si Michel est encore un sursitaire, la P'tite conne elle, a déjà été reconnue coupable de ne pas vouloir vieillir et condamnée par je ne sais quel juge, que l'on appelle souvent Fatalité, à être mise en terre.

 

Dégradation psychique également qui conduit à un isolement, à un enfermement. C'est la solitude du drogué derrière des barreaux qu'il s'est construit à chaque ligne : « Eh ben ma gueule te v'là tout seul I T'as l'regard triste comme c'lui d'un épagneul ».

Le prix élevé de la drogue oblige à des arnaques, au vol et quelques fois au meurtre, à mentir toujours:

 

« Pour décrocher tu m'as taxé

Pour descendre sur la côte te r'faire une santé

Est-c'qu 'elle coûte moins cher à Vîllefranche

La blanche »

 

Si le ton se veut direct, à la limite agressif pour Michel c'est dans le but de le faire réagir, d'ailleurs s'il lui fait un sourire : « Tout c1que j't'ai dit ben j'te jure que j'le r'tire». Par contre avec la P'tîte conne c est la voix de l'impuissance, de celui qui reste avec les larmes des proches

 

« Mais t'aurais-je connu

Que ça n'eut rien changé

Petite enfant perdue

M'aurais-tu accepté ? »

 

Renaud propose comme alternative à ce suicide un certain épicurisme, qui passe par le refus du bonheur  qui « est affaire de médiocres I et qui use le coeur... ». Accepter de vieillir ne serait-ce que pour pouvoir fleurir au moins une fois. Mais n'est pas fleur qui veut encore faut-il aimer le soleil et la pluie

 

« Moi j'aime le soleil

tout autant que la pluie

et quand je me réveille

et que je suis en vie

C'est tout ce qui m'importe »

 

Epicurisme qui nous offre les joies de la vie dont le boire et le fumer. Car la 'mort lente' c'est mieux quand on n'est pas trop pressé. On laisse la faucheuse se faire les dents avec l'espoir sournois mais légitime que les caries lui gâteront la vie.

 

C'est la devise citée à la fin du chapitre précédent : mieux vaut une mauvaise cuite, qu'une bonne overdose. Cette idée est illustrée par un dessin dans Le temps des noyaux ( Seuil, coll " Point-virgules ", 1988 ) qui représente une bouteille de 'Mort subite 'qui casse une seringue ! On l'a retrouve également dans " la blanche" avec cette comparaison entre le 'toi' et le 'moi':

 

« Toi t'as les boules moi j'ai la frite

C'est pas du Bashung non mon pote c'est du Nietzshe

Toi tu t'fais une ligne moi j'bois une bibine

Pendant qu'tu dopes j'fume mes deux paquets d'clopes

Chacun son tnp chacun son flîp »

 

Et qui refourgue la came aux nistons ? L'Etat et les patrons. Pourquoi me direz-vous ? Parce que :

 

« ça tue surtout les pauvres

Les négros, les bandits

Ça justifie les flics

Ça fait vendre des fusils »

( " Adios Zapata !  )

 

Alors faites chier l'Etat, ne vous droguez pas !

 

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