La nostalgie de l'enfance

                                            

" J’ajoute que les recoins sont rabotés.
On ne peut plus admirer l’attitude virile
D’un homme pissant gracieusement
Le long d’un mur.
Faut-il pour autant déclarer qu’hier
Tout était beau et qu’aujourd’hui :
‘ Circulez, y’a rien à voir’ ? »
Robert Doisneau, A l’imparfait de l’objectif

  

A m’asseoir sur un banc cinq minutes avec moi à contempler les statues, cette humanité figée qui se gèle le cul et que la nature dans sa grande bonté recouvre de mousse un peu plus chaque année ; à regarder aussi ces arbres immenses et majestueux, piliers végétaux de l’architecture du monde ; à mater ces couples d’amoureux qui marchent lentement comme le bonheur se traîne afin d’éviter les pièges que la vie dépose ça et là ; je réalise que cette phrase est trop longue et le pourquoi du « Ah » dans 'Mistral Gagnant’, soupir qui étale de son souffle trois petits points derrière lui...

  Pour tout vous avouer, puisqu’on ne se cache rien, à l’écoute je pensais qu’il s’agissait d’un ‘a’ avec accent grave, vu que c’est pas le verbe avoir, vu qu’on peut pas dire «  Avait m’asseoir ». Oui mais voilà, c’est un ‘a’ avec un ‘h’, non pas aspiré mais soupiré. Or le soupir est le signe d’un manque ou d’une absence. Absence de Lolita lorsqu’il s’en va enregistrer son album Mistral Gagnant aux U.S.A. Il devient fantôme dont la blancheur du drap n’a même plus d’éclat puisque « La lumière de sa vie » est loin. Traînant son boulet dans ce L.A. sans ange, « par une fin d’après-midi morose « , en une heure, il écrit cette chanson que la raison n’a pas le temps de corriger, pure et éternelle, le plus beau diamant qu’il puisse offrir à celle qu’il aime « à s’en taillader les veines » :

«  Ah m’asseoir sur un banc

cinq minutes avec toi

regarder le soleil

qui s’en va »

Ce soleil qui s’en va c’est la vie qui s’échappe, qui blesse tout ce qui est bleu, le ciel, les yeux, nos p’tits cœurs.

La nuit va tomber sur les statues, les arbres, les amoureux, ces éléments qui freinent le temps, qui lui font barrage, qui veulent le décourager, l’obliger à faire naufrage. Ici, loin du vacarme de la ville, on peut sortir du tourbillon quotidien, enfin prendre une pause et du recul. Une pause pour pouvoir parler à sa fille. De quoi ? Ben du passé bien sûr. Du recul pour regarder les gens vivre. Et puis se dire surtout que l’on s’aime, amour qui transporte lui aussi hors des frontières du temps et de l’espace et fait devenir un observateur morose de ce monde sinistre.

Dès lors qu’importe que ce soit cinq minutes, elles s’étendent, s’étalent pour devenir une éternité.

Cet endroit se devait d’être intemporel car : « Le temps est assassin », destructeur, il nous conduit inévitablement au temps des noyaux :

« Et des bulldozers

Et des vrais salauds

En costumes clairs

Quelques sous-ministre

A attaché-case

Et mine sinistre

L’âme versaillaise

Décrète trop vieux

Tout ce quartier-là

Y foutra le feu

Si l’vieux s’en va pas »

( ‘Rouge-gorge‘ )

Les murs sont maintenant gris et sans rides, il n’y a plus que le rire de Lolita pour « lézarder les murs », pour leur rendre le parfum de la poésie.

Renaud pour autant ne veut pas retourner à l’âge de pierre ou de paul, il ne veut pas de belles pelouses, des petits moutons qui attireraient le petit prince de MESDEUX. Non ! Ce qu’il voudrait c’est simplement retrouver le Paris de ses douze ans.

Dans son premier album, alors qu’il n’a que vingt-deux ans, il essaye encore de se rassurer, de se dire que tout n’est pas perdu, de consoler aussi un peu, beaucoup, les gavroches : « Le temps n’a pas tout démoli, / les rues sont pleines de chansons, / les murs ne sont pas toujours gris. ». Mais les années passent, le changement devient trop important pour garder cet optimisme.

Mistral gagnant en 85 marque le début de ce regard vers le passé, dès lors tous les albums qui suivront porteront en eux au moins une chanson pour dénoncer ce présent et surtout ce futur qui s’annonce triste pour nos enfants.

Dans Putain de Camion, ‘’Rouge-gorge’’ illustre l’agonie de Paris tout en étant à la fois un hommage ( de son vivant ) à Doisneau qui préserve lui aussi la mémoire, derniers vestiges du bon vieux-temps. ( En vieillissant le temps se bonifie, comme le vin, il n’est alors plus haïssable. ).

En 91, il enchaîne avec ‘’Les dimanche à la con’’ (Marchand de Cailloux) qui est une chanson purement nostalgique, il passe aux aveux :

«  Mais la nostalgie eu sais

Autour de quarante balais

Quand ça t’chope

Ça t’donne envie d’te r’tourner

Sur toutes ces journées ratées

Sans tes potes

Ça t’donne envie d’retrouver

Et des billes et tes cahiers

Et ta gomme »

Gomme qui une fois retrouvée effacerait d’un coup les années qui se sont écoulées à la chercher, qui mettrait fin à la nostalgie cette volonté de retourner en arrière et dont l’impossibilité fait naître la douleur.

Dans le dernier album, c’est ‘’Le sirop de la rue’’ qui fait suite à la chaîne dont nous venons de donner les principaux maillons. Cette chanson sans refrain est construite de façon binaire, avec deux types de couplets. L’un évoque l’enfance pendant les vacances, l’autre (mis en gras dans la pochette ) est un constat à la façon de ‘’Rouge-gorge’’ :

« Aujourd’hui t’as qu’une

Symphonie d’4x4

Qui vont dans les dunes

Comme à Ouarzazate

Le son des tocards

Réchappé hélas

Du Paris-Dakar

Du rallye d’l’Atlas »

Le temps n’est pas que destructeur, il est aussi et je dirai surtout assassin. Il nous fait sortir de l’enfance, il « emporte avec lui / Les rires des enfants ». Et ça, c’est impardonnable ! Car si Renaud ne croit pas en un paradis celestre, il croit par contre en ce jardin d’Eden qu’est le cœur d’un enfant. Il sait aussi « Qu’après l’enfance c’est / Quasiment fini ».

Il va donc tout faire pour retrouver ce paradis vert, où les objets, suivant la volonté de notre imagination, se transforment : « Et ma canne à pêche / C’tait un bazooka », où on ignore ce qu’est la mort « On avait dix ans / Pis on ignorait / Qu’un jour on s’rait grands / Pis qu’on mourirait ».

Ah la mort, cette fille aînée du temps que l’on redoute tout en faisant le fanfaron devant elle. Cette mort qui un peu plus tard, par manque d’inspiration ou par ennui viendra peindre nos cheveux d’un blanc cassant. Elle dépose sa carte de visite, plus possible de l’ignorer, on sait qu’elle reviendra, que pour l’instant elle « se fait les dents / Avant d’attaquer à la baïonnette » (‘’Cheveux blanc’’).

Mais l’enfance c’est aussi et encore ce moment où les filles ne sont qu’un jeu, où l’on se fout d’être moche, c’est l’insouciance d’un bonheur autonome et printanier.

Pourquoi suis-je donc entrain d’essayer de définir l’enfance, comme si toi ami lecteur, ou lectrice ( Que je bise au passage. Précision importante : J’ai bien dit que je bise… et non… mais vous aviez compris ! ) tu ne l’avais jamais connue. Seuls les adultes – les vrais – oublient la trace des limaces, l’escargot randonneur et la poussière des rues qui salissait toujours nos habits tout propres. Ce sont les mêmes qui ont revendu leurs rêves aux marchés aux puces pour s’acheter un magnétoscope. Cela ont à jamais perdu leur unique trésor, ce sirop de la rue qui coule encore parfois au fond de nos gorges.

L’enfance est également un refuge, un lieu salvateur. La nostalgie apparaît à un moment de sa vie où il est désillusionné, écœuré. L’avenir apparaît comme un lieu de désolation, même pas un terrain vague, mais plutôt un désert de sentiment où pousseraient les cages à béton, «  où la plus évoluée parmi les créatures / a inventé la haine, le racisme et la guerre / et le pouvoir maudit qui corrompt les plus purs / et amène le sage à cracher sur son frère » ( ‘’ Fatigué ‘’ ). C’est le No Future.

Puisqu’on ne peut plus avancer, on fait demi-tour, retour à l’enfance, repli sur soi-même, position du fœtus dans le sein de sa mère : on suce son pouce. La première façon de se rapprocher de l’enfance sera donc par les actes. Renaud va « sauter dans les flaques », « filer des coups d’pied » aux pigeons, mais ce sera « Pour de faux ». Voilà le principal moyen du retour à l’enfance, ce « Pour de faux » expression purement enfantine, qu’un adolescent n’oserait plus employer. Le langage sera cette machine à remonter le temps, un pont qui permettra d’aller se promener sur l’autre rive, dans ce jardin merveilleux. Mais il ne s’agit que d’une permission, nous restons perdus irrémédiablement.

Dans ce pays féerique, n’est pas voyageur qui veut, les billets ne s’achètent pas, on les donne aux génies. Baudelaire affirme : « Le génie est l’enfance retrouvée à volonté ». Georges-Emmanuel Clancier dans La poésie et ses environs dit ceci : «  Le poète est cet enfant, cet homme qui plonge dans sa nuit intérieur, y redevient pareil à l’enfant qu’il a été, naïf, émerveillé, à peine encore séparé du monde et de ses mystères, et il tente cette aventure spirituelle pour dérober, au cœur de la nuit ( là où la raison avoue son impuissance, là où règnent les secrets des rêves ), sinon le feu total de la connaissance, du moins des fragments, des étincelles de ce foyer, de ce cœur ardent de la vie. »

En chemin, passant sur le pont, il s’arrêtera souvent pour regarder dériver sans voile ni moteur le visage d’un enfant qui hameçone d’un regard profond les truites et les vandoises.

Il a trempé ce même regard dans l’eau bleutée de son encrier pour écrire ce livre destiné aux enfants, mais que je conseille à tous, La petite vague qui avait le mal de mer, imaginaire particulier, naïf et merveilleux, beau et fantastique. Ce récit à d’ailleurs été mis en musique et figure parmi ‘les introuvables’ sur l’intégrale.

Pas mort donc cet enfant qui vivait en lui, comme il voudrait nous le faire croire dans ‘’Morts les enfants’’. N’a-t-il pas déclaré « Dans ma tête, j’suis pas un homme / dans ma tête, j’ai quatorze ans ». C’est sans doute ce qu’il fera qu’il ne deviendra jamais adulte au sens pisseux du terme.

Pour revenir à ‘’Mistral Gagnant’’, si l’écriture permet de retrouver l’enfance, elle permet aussi de rapprocher, d’effacer les distances. Pendant l’heure qu’il a mis pour tailler ce diamant, Lolita était à côté, la muse avait sans doute la main sur son épaule.

Putain !! Il est déjà quatre heures !

Faut que j’y aille, j’dois aller goûter.

 

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