Prologue

 

Bon ça y est, c'est décidé, demain je me range des bistrots, des cours, de mes restants de copines, pour écrire un livre. Ouais, parfaitement : un Livre !

    Tout de même j'ai longtemps hésité, car il faut bien l'avouer, je suis aussi nul en orthographe que Jean-Paul Sartre. Je sais, entre lui et moi il n'y aucune comparaison. Il fume. Moi pas. En plus il est mort. Moi pas encore.

    Mes potes vachement encourageants m'ont dit: " C'est une bonne idée quoi, mais quoi, tu sais écrire au moins, quoi ?".

Ah merde ! J'y avais pas pensé, quoi ! En rédac', du temps où j'allais encore à l'école, j'avais toujours 10 sur 20, mais c'est peut être un peu juste pour devenir Aragon, non ?!?

J'm 'en fous en vert' et contre toux, j'ai pris la décision de le faire. Pourquoi ? Par amour pour cet homme-enfant qui sans le savoir a changé la couleur de mes yeux, l'odeur de mes rues, m'a fait apprécier le vent et la pluie, a fait ressortir l'éclat des choses oubliées qu'à force de trop voir sans observer nous avions ternies; pour celui aussi qui m'a fait comprendre qu'il n'y a pas que du rouge au bout des pinceaux et des doigts des filles, que la guerre ce n'était plus nos jeux d'enfant, que le "Tu bouges plus t'es mort ! " a dans d'autres pays des échos de réalité, que l'homme est un homme pour l'homme et pour les animaux, pour celui enfin qui m'a préservé de la haine.

Je vais donc laisser ma plume aux mains de l'amour, sait-elle écrire ? Espérons-le. Sans doute vous parlera-t-elle alors, elle qui le connaît mieux que moi, de cette poésie qu'il a dans son regard d'animal sauvage et parfois blessé, de sa sensibilité qui lui fait venir des nuages dans les yeux, des mots sous les doigts, quelques accords dans la tête, qui provoquent également sa colère mais nous emmènent finalement au bal de la fraternité.

         Mes amis, ensemble, allons à la rencontre "du petit frère des hommes" allons à la rencontre de Renaud.

           N.B: Ce petit livre s'appelait à l'origine 20 ans de bonheur, depuis Renaud a connu la merde d'être orphelin d'un amour jusque là amarré à son existence. Certains passages ne prennent pas en compte cette nouvelle réalité. Je fus surpris de constater certaines critiques qui, elles aussi, semblaient sourdes à cette détresse. Devant ces attaques j'ai levé le bouclier de mon indignation, touche pas à notre pote. Voici en gros ce que j'avais répondu, peut être pas du tac au tac, mais bien une semaine après:

 

         "On reconnaît le bonheur paraît-il / Au bruit qu'il fait quand il s'en va" et le talent à l'encre de sa tristesse. Les deux dernières chansons de Renaud ('Boucan d'enfer' et 'Elle a vu le loup' ) ont poussé dans le terreau de l'âme humaine, humus étrange, racines profondes qui nous plongent au cœur de cet homme, qui boit l'eau des orages mais aussi parfois les larmes amères des cieux trop lourds.

         Et quand le bonheur vous quitte et que la merde vous tombe dessus, que vous reste-t-il ? Un grand silence et des souvenirs qui ont viré au noir et blanc, des amis si tristes qu'ils ressemblent à des miroirs. Loin des hommes, on cherche à s'effacer, à s'évanouir de la vie. On aimerait que plus personne ne vous aime, que rien ne vous retienne. " Mais ça s'fait pas !".

         Grâce à quelques potes, aux frangins, ceux que les larmes n'ont pas fait fuir ( comme Jean-Pierre Bucolo, Thierry Séchan ) on reprend la route, on reprend la mer avec une plume à la place du revolver. Et putain quelle plume ! Une plume littéraire qui chatouille les moustaches de Brassens, laisse Sarclo admiratif, fait de lui un orfèvre de la langue française et de nous, des enfants avec son soleil en bandoulière.

         Alors c'est vrai parfois on picole, on fume un peu trop, pour oublier le temps qui passe, la vie dégueulasse, les marelles désaffectées et notre enfance aux pieds mouillés qui craque un peu comme un vieux 33 tours.

         " Mais si t'es mon pote/ tu m'laisses pas boire tout seul, / tu m'fais pas la gueule/ quand tu m'vois délirer."

 

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