(1952 - 1963)

 

Deux nouveaux bébés au foyer Séchan

Le 11 mai 1952 - c'est un dimanche - deux nouveaux bébés voient le jour dans une clinique du quatorzième arrondissement de Paris : Renaud (Pierre, Manuel) "poussé" par son frère David. Ce sont de faux jumeaux, issus de la génération du baby-boom.
Leurs parents s'étaient installés un an auparavant dans un immeuble de briques roses le long de l'avenue Paul-Appell destiné aux fonctionnaires de l'éducation nationale, nombreux dans la périphérie parisienne. Un immeuble assez bourgeois. C'était l'époque de l'après-guerre, celle de la liberté retrouvée. L'ambiance joyeuse "fête populaire" des cours intérieures avec les montreurs d'ours, les singes savants, les jongleurs, les musiciens "venant pousser leur petite plainte" marque profondément le môme. Et puis ensuite, plus rien : "le désert culturel pour les H.L.M." Les enfants Séchan fréquenteront assidûment les fêtes foraines, place du 25-Août-1944.
Vincent Auriol était alors Président de la République, et Antoine Pinay venait d'être nommé Président du Conseil. La guerre d'Indochine allait prendre fin : "Renaud pouvait dormir en paix et profiter de ses premières années".

Deux cultures différentes


Le père des nouveaux-nés, Olivier Séchan, âgé de quarante et un ans, assure seul la subsistance de la famille. La maman, comme beaucoup de mères de l'époque, est femme au foyer. Elle élève "seulement" ses six enfants - trois garçons, trois filles.
"Jusqu'à ce qu'elle ait vingt ans et qu'elle se marie, ma mère était ouvrière dans une usine de Saint-Etienne" déclare Renaud.
Du côté maternel, toute la famille est originaire du Nord de la France et même de Belgique. Ils sont mineurs, viennent du milieu ouvrier.

Solange Séchan est née à Lens, elle ira habiter ensuite à Paris pour "torcher" (expression chère à Renaud) ses six enfants. L'éducation de ses enfants terminée, elle se remettra au travail. "Elle est merveilleuse" confiera plus tard Renaud. D'ailleurs, un beau jour, toute la famille Séchan est convoquée à la mairie du quatorzième arrondissement. Monsieur le Maire remet à Solange, une médaille accompagnée d'un beau diplôme : elle a bien "travaillé" pour la France ! Thierry Séchan râle tout de même : "Nous eussions préféré qu'il lui offrît le manteau de fourrure dont elle rêvait, - mais il ne faut pas rêver, précisément".

Sur de nombreuses photographies, on la voit élégante, bonne mère à côté de ses enfants. La plus connue : elle porte ses fils jumeaux dans un panier. Renaud ironisera d'ailleurs sur celle-ci dans son programme des concerts au Zénith en 1984, Le Nouveau Ditictive : "Sa mère (une sainte) allant fièrement vendre ses enfants au marché. Hélas pour elle, personne n'en voulut". Renaud et David ne se ressemblent pas jusqu'à les confondre. Dans Sans dec', Renaud écrit, probablement inspiré par une boutade d'Alphonse Allais :

"Avec mon frère jumeau on s'ressemble vachement, / Mais faut dire que d'nous deux /
C'est lui le plus ressemblant."

Alphonse Allais, lui, s'était arrêté à la hauteur de deux fillettes jumelles : "Oh ! s'exclame-t-il, comme elles se ressemblent." Puis il dévisagea longuement les deux jumelles, posant son regard sur l'une, puis sur l'autre, pour revenir ensuite à la première. "Pourtant, c'est celle-là qui est la plus ressemblante", déclara-t-il gravement en désignant une des fillettes.

Le père de Solange, Oscar Mérieux, est né en 1899 à Courrières, Pas-de-Calais. Il a longtemps descendu dans les mines avant d'être ouvrier chez Renault. Militant communiste jusqu'au retour d'un voyage en Russie stalinienne... Renaud, son petit-fils, dédiera une chanson, Oscar, en 1981 à celui qui lui avait donné son foulard rouge et sa fameuse "gapette". Cet héritage lui donnera dans son sang toute la révolte maternelle, l'inspiration de chansons magnifiques (Oscar, Son bleu) , un rôle lui collant tant à la peau dans le film Germinal etc.

Celui qu'elle va prendre pour époux est originaire du Sud. Il est né à Montpellier le 14 janvier 1911. "Toute la famille de mon père c'est Montpellier, Auch, le Gers, l'Hérault et un peu le Vaucluse." Lui est d'origine protestante. Tous les membres de cette famille puritaine sont des intellectuels, des artistes aimant les richesses de l'esprit, s'y mêlent écrivains, peintres, pasteurs, cinéastes. Cette famille n'est pas bourgeoise : la richesse est d'ailleurs plus intellectuelle que financière. Olivier est amusé lorsque l'on définit son fils et sa famille de "bourgeois" : "J'aurais peut-être bien aimé..."

Son père, Louis Séchan, enseigna la poésie grecque à la Sorbonne après la faculté de Montpellier. Il a notamment eu pour élève Georges Pompidou et Léopold Sédhar Senghor. Olivier est un écrivain de renom signant parfois sous des pseudonymes comme Olivier Beaucaire ou Olivier de Villar. De 1938 à 1960, il publie neuf romans pour adultes dont "Les eaux mortes" (Albin Michel, 1939), "La proie des flammes" (Albin Michel, 1941) et surtout "Les Corps ont soif" (Ed. de Flore), tout de même Prix des Deux Magots. Il devient traducteur et professeur d'allemand pendant une vingtaine d'années, puis directeur de collection à Hachette-Jeunesse. Il remporte le grand prix du Roman d'aventures en 1951 pour son roman policier humoristique "Vous qui n'avez jamais été tués" publié avec son ami Igor B. Maslowski. Il est également l'auteur de pièces radiophoniques. Il signera une dizaine de romans pour enfants, trois d'entre eux mettront en scène Luc et Martine. Olivier Séchan continue la série des "Six compagnons" après la mort de Paul-Jacques Bonzon. Ses romans de jeunesse ont des tirages importants : de 20 000 à 145 000 exemplaires. Renaud dira : "Il s'est fait bouffer par la maison Hachette." En effet, il fait plus de deux cents traductions de l'allemand surtout, mais aussi du néerlandais et de l'anglais ! En fait, au fur et à mesure qu'il fait des enfants, sa plume ne suffit plus pour nourrir sa famille, huit membres en tout. Renaud dévoilera dans une interview que son père essayait d'écrire son autobiographie. Olivier explique sa passion pour l'écriture : "C'est un peu par hasard si j'ai écrit pour les enfants. Ou plutôt pour apaiser mon désir d'écrire et de raconter des histoires. Je ne fais guère de différence entre un roman pour adultes et un roman pour enfants. Dans les deux cas (mis à part les thèmes bien sûr), j'essaie d'être clair, rapide, et j'attache une grande importance au comportement des personnages, à leurs gestes et à la peinture du milieu."

Renaud deviendra en quelque sorte "la synthèse de deux milieux, de deux cultures, de deux éducations" : artiste par son père, amoureux de la rue et proche du prolétariat par sa mère. "Cette bicéphalité constitue un maillon essentiel pour comprendre ses attitudes et ses trajectoires".


"Ce doit être mon plus vieux souvenir"

Le plus lointain souvenir de Renaud date de 1956, il a trois ans. Le frère d'Olivier, Edmond Séchan, travaille dans le cinéma. Il a d'ailleurs été brillant chef-opérateur dans Crin-Blanc (1952) d'Albert Lamorisse ou encore dans Le Ballon rouge du même réalisateur. D'après Jean Tulard, dans le Dictionnaire du Cinéma, Lamorisse lui doit énormément. Il est responsable de la photographie d'un bon nombre de prestigieux films français. Son nom s'inscrit également dans les génériques de Les Aventures d'Arsène Lupin (Jacques Becker, 1957), Mort en fraude (Marcel Camus, 1957), Les Dragueurs (Jean-Pierre Mocky, 1959), La Grande frousse (Jean-Pierre Mocky, 1964), Les Tribulations d'un Chinois en Chine (Philippe de Broca, 1965), A Cœur joie (Serge Bourguignon, 1967), Le Pays bleu (Jean-Charles Tacchella, 1976), Monsieur Papa (Philippe Monnier, 1977), La Boum (Claude Pinoteau, 1980)…
Pour les besoins d'un moyen métrage (trente-six minutes) d'Albert Lamorisse, l'oncle engage deux de ses neveux. C'est ainsi que Renaud et David font leurs premiers pas dans le rôle de comédien. A la fin, on voit les deux jumeaux pendant trois secondes, une toute petite approche du métier. Le sujet du métrage, Claude Bouniq-Mercier l'explique très bien : " Sur le chemin de l'école, Pascal, un gamin de six ans, libère un ballon rouge retenu captif sur un réverbère. Le ballon se prend d'affection pour l'enfant et le suit dans ses déplacements : à l'école, à la messe, dans une pâtisserie. Ce qui ne va pas sans quelques menus drames. Des vauriens en voulant s'en emparer, crèvent le ballon. Tous les autres ballons de la ville viennent consoler Pascal qu'ils emmènent très haut dans le ciel." Pascal n'est autre que le fils du réalisateur. Ce film réalisé sur la Butte Montmartre illustre à merveille le vieux Paris si cher à Robert Doisneauà qui Renaud dédiera sa chanson Rouge-Gorge. Sa beauté est heureusement récompensée : Palme d'or du court-métrage au Festival de Cannes 1956 et Oscar du meilleur scénario original à Hollywood.

"Je n'oublierai jamais cette matinée de printemps, dit aujourd'hui Renaud, où nous avons passé trois heures sur le trottoir avec notre petit ballon accroché à un fil de nylon, qu'un type avec une perche nous arrachait des mains et qu'après on ne voulait plus lâcher. Il avait donc fallu refaire la prise une dizaine de fois. J'avais trois ans et je me revois encore, ce doit être mon plus vieux souvenir, que j'ai revu vingt-cinq ans après en vidéo avec un grand bonheur !"

Bien avant les feuilletons pour la télévision ou le film Germinal, Renaud doit déjà recommencer une dizaine de fois les scènes. Non, vraiment, le cinéma n'est pas sa vocation. Avec son frère, il admire naïvement le ballon rouge s'envoler dans la rue : "Tu parles d'une blague!"
Ce conte ne comporte que très peu de dialogues, la magnificence des images et la musique suffisent amplement. Une musique que Renaud aurait tant aimé composer.



"La boule à zéro et la morve au nez, on était pas beau mais on s'en foutait"

Olivier veut voir ses enfants réussir, Christine, Nelly, Thierry, Renaud, David et la "gamine", Sophie. ("Pi du gros chagrin surtout / De ma p'tite frangine qui boude / Pour de bon" Les Dimanches à la con) . Il les force à lire, encore plus s'ils ne brillent pas dans les résultats scolaires. Renaud se souvient de l'acharnement de son père :
"Mon père a essayé de nous pousser à apprendre le solfège. Mais c'était pas facile, parce que j'avais un frère jumeau, on s'aidait mutuellement à rien foutre. Je disais : Ouais, le cours de piano, ça me gonfle… Si David y va, j'y vais. Et David disait pareil, si bien qu'on n'y allait ni l'un ni l'autre."

En somme, les petits Séchan étaient des mioches faciles. Leurs bêtises s'arrêtaient à quelques cigarettes et "bouteilles de clairette" détestées en cachette et comme tous les garnements, les sonnettes tirées… C'étaient des enfants préférant regarder autour d'eux plutôt que de s'atteler à quelque tâche personnelle rébarbative. Ils passaient une enfance paresseuse et tranquille, l'école et les vacances.

"C'était pas l'opulence, mais c'était pas la misère non plus. J'ai jamais crevé de faim, mais j'n'ai jamais été un enfant gâté".

L'école n'a jamais vraiment intéressé Renaud et ses frères. Ils y vont bien sûr comme tous les petits garçons de leur âge, ils ne séchaient pas encore.
"On priait pour que coup d'bol / On se réveille 'vec une rougeole"
(Les Dimanches à la con, 1991)

Pourtant, sur certaines photographies, Renaud souriant semble suivre assidûment les cours, les mains sur les pages du cahier. (Elève studieux, probablement sous l'ordre de l'institutrice et du photographe pour la photographie !) Thierry, le frère aîné se rappelle dans un somptueux livre consacré à Renaud : "L'école, c'était une sombre bâtisse de la rue Prisse-d'avennes, rue du XIVème profond. (…) Renaud y apprit certaines choses qu'il s'efforça d'oublier très vite – comme le calcul et les noms des départements – et d'autres qu'il s'efforça de ne jamais oublier – comme la violence des rapports sociaux et l'injustice des mauvais maîtres."
Ce qui l'énerve, c'est de se lever le matin très tôt, la nuit, dans le froid :
"J'étais dans un pays merveilleux et tout à coup, je sentais une main sur mon épaule : "Renaud lève toi, il est six heures et demie. Habille-toi, il faut aller à l'école !"

Son père est réveillé, il est devant sa machine à écrire en robe de chambre. Renaud rêvait : qu'il aimerait tant être à sa place ! C'est le plus beau métier du monde, pas de patron, pas d'horaires !

Il sort en culotte courte et se retrouve bientôt dans la cour de récréation bétonnée. Les cours commencés, il passe alors une journée assez ennuyeuse. La salle de classe restreinte l'étouffe : ils sont le plus souvent une vingtaine d'élèves. Il n'est ni bon, ni mauvais élève, montrant un profond dégoût pour la gymnastique (dont les aspects militaires lui font déjà horreur). Le mercredi après-midi, ils se rendent au théâtre d'état pour assister à des représentations de pièces de Molière, Racine ou Corneille : les classiques de la littérature l'ennuient. Heureusement, il y a la récréation, l'unique espace de liberté : avec ses meilleurs amis il créé des petites bandes comme "Les Rats Poilus" spécialisées dans le racket de Carambars ou encore de billes ou de soldats "Mokarex"! Les élèves s'amusent à divers jeux "sous les quatre marronniers cerclés de grilles de la cour de récréation" que les frères Séchan arracheront le 3 mai 1968 : ils les haïssaient vraiment…

Lorsque les élèves de classe (la plupart des élèves étaient des enfants d'un niveau social moyen) étudient les guerres de religions, aussitôt les rares Protestants se regroupent et assaillissent les "cathos" pour venger la Saint-Barthélemy. En effet, la famille Séchan appartient à la minorité protestante, une minorité qui les a toujours enchantée.

Rentrer chez lui après la classe présente beaucoup moins d'intérêts, il n'avait pas la télévision. A l'époque, à la Porte d'Orléans ("La Porte d'O" pour les habitants), il y avait un stade et surtout un terrain vague, il y allait avec ses copains du quartier ou de Montrouge ou de Bagneux : "Il n'était pas plus grand qu'un terrain de football, mais pour moi, c'était la jungle." La zone, leur Amérique à eux. Ils vivent ainsi leurs premières (més)aventures. Il y retournera souvent avec d'autres. "Je n'étais pas un voyou, simplement un môme qui traînait dans les rues". Un môme de la rue, Renaud l'était de 16 à 20 heures, "heure à laquelle il fallait rentrer, se laver les mains, manger et fermer sa gueule". Avec quelques camarades, il fait également du patin à roulettes sur le trottoir, des patins à roulettes en piteux état qui donnent des ampoules au pied. En ces temps, les rues paraissent propres : pas de "capotes usées" ni de "vieilles seringues" ni de "rats crevés" dont parle Renaud dans Le Sirop de la rue. Il n'y a pas de Game Boy non plus. Avec un bâton, les mômes s'imaginent une carabine. Coluche notifiait qu'avec un rat crevé, on pouvait se faire un bonnet à la façon de Davy Crocket… C'était le temps des "bombecs fabuleux qu'on piquait chez le marchand". Et les Mistrals gagnants...


"Mais la nostalgie tu sais / Autour de quarante balais / Quand ça t'chope"
(Les dimanches à la con, 1991)

Comme vous l'avez remarqué, cette chanson est celle qui décrit le mieux les dix ans de Renaud. Elle est initialement disponible sur l'album "Marchand de cailloux". L'album de la quarantaine du chanteur. Plus l'auteur prend de l'âge, plus la nostalgie est présente dans ses albums. On imagine alors à travers le chanson une enfance passée en famille : le tonton ("Du parfum d'Amsterdamer / Qui sortait d'la pipe en terre / Du tonton") installé confortablement dans un fauteuil fumant la pipe, à côté, la maman travaille sur la machine à coudre bruyante, Christine et Nelly préparent le repas. Sophie boude seule dans son coin tandis que Renaud et David jouent avec leurs santons sur le tapis du salon. Thierry, devant la fenêtre, contemple une bicyclette juste en face et le papa écrit quelques livres ou traduit un volume de la série de "Bennett" d'Anthony Buckeridge. Puis, en fin d'après-midi, la famille se promène dans les vastes allées du Parc des Sceaux envahies de feuilles mortes ou encore dans le jardin du Luxembourg.
On imagine les ambiances familiales lors des fêtes protestantes. Il est des photographies connues de Renaud en décembre 1954 vêtu d'un pyjama, rajoutant une deuxième paire de souliers au pied du poêle : "c'est plus sûre !" Ou encore, la photo prise à l'occasion de l'anniversaire de leur père où les six enfants sont bien alignés dans l'ordre de naissance. Sophie, au premier plan, petite fille bien potelée tend un cadeau vers l'objectif. Elle est retenue par son frère David, lui aussi un cadeau à la main. Derrière, Renaud, plus petit, paraît moins responsable, moins mûr. Puis Thierry et Nelly sages. Enfin, la presque adulte Christine. Le décor de la pièce est tout à fait modeste. Une pièce sombre décoré ça et là de cadres et tableaux accrochés aux murs, un meuble, une lampe, une table où le couvert est déjà préparé. Des verres, des assiettes loin de toute connotation bourgeoise. Sur la table sont disposées deux bouteilles de vin, du vulgaire vin de table. Et puis, sans doute, les "gâteaux d'anniversaire/Partagés".

Justement, Renaud se souvient dans la chanson nostalgique "Les Dimanches à la con" des repas joyeux entre frères :

"vec les frangins on s' luttait / On s'balançait des coup d'pieds / Sous la table /
Pour avoir l'blanc du poulet / Que la mère nous découpait / Equitable / Pi on f'sait dans nos assiettes /
Avec la purée toute bête / Au milieu / Des p'tis volcans superchouettes /
Qui mettaient dans nos p'tites têtes / Du ciel bleu."
"D'avoir jamais su faire la tarte aux pommes"

Certes, Renaud n'imaginait pas devenir chanteur. L'écriture ne le passionne pas spécialement à vrai dire, bien qu'il subisse la musique de Georges Brassens, sa première initiation à la littérature. Et il lui arrive fréquemment de pianoter sur la machine à écrire paternelle, et cela très tôt, dès l'âge de quatre ans. Par ailleurs, Renaud est débordé par une subite passion : la cuisine. Etonnant, non ? Ce goût pour l'art culinaire s'est manifesté grâce ou plutôt à cause d'un compliment flatteur prononcé par ses parents suite à une tarte confectionnée par hasard : "Ah ! ce que c'est bon… C'est bien… Il est doué… Il sera cuisinier, notre fils". Alors pendant les trois années qui suivent, l'enfant veut devenir cuisinier : "Tous les dimanches, je faisais une tarte. C'était pas possible, on se demandait si la croûte, c'était l'assiette !" Dans Les Dimanches à la con, Renaud adresse un clin d'œil à sa mère à propos de cette première vocation :
"Et d'pardonner à ta mère / D'avoir jamais bien su faire / La tarte aux pommes"
Cette passion passée, Renaud se met à écrire, influencé par son père. Il concocte quelques gentils poèmes naïfs et les chante devant sa famille sur des airs connus de Brassens comme Brave Margot, L'Orage etc. Renaud les connaissait par cœur comme Lolita, sa fille, au même âge. Plus tard, il remerciera son père de l'avoir bercé par Brassens : cela lui a donné l'oreille musicale, la phrase bien tournée, l'envie d'écrire.

D'ailleurs, Renaud a eu la chance de le rencontrer... dans un ascenceur ! Le petit Séchan allait au cinquième étage chez lui, Brassens, au septième, rendait visite à Marie Dormoy, secrétaire et maîtresse de Paul Léautaud. Aussitôt, le jeune Renaud se précipite chez lui pour emprunter à son père le 25 cm "Georges Brassens n°1" au titre de "Georges Brassens chante les chansons poétiques et souvent gaillardes de Georges Brassens". Il se dirige deux étages plus haut avec un copain et obtient son première autographe. Son père ne reverra jamais son disque. Renaud commente : "Lorsque je regarde [ce disque] aujourd'hui, trônant au-dessus de mon bureau près de trente ans plus tard, je crois parfois sentir encore la douce odeur du tabac qu'il fumait dans sa pipe en bois ce jour-là."

Aussi, dès son plus jeune âge, Renaud aime faire rire. Pour s'en convaincre, il suffit d'observer des photographies de l'enfant déguisé. Cela l'incitera à "faire le comédien" ou à interpréter dans les cafés-théâtre des sketches de Guy Bedos, par exemple. Même si l'humour et l'ironie ne seront pas directement attribués à Renaud, ses chansons en déborderont.


Fanatique de bandes dessinées

Il aime faire rire et il aime rire. D'ailleurs, les dimanches d'ennui, le petit Renaud lit Spirou, Tintin et Mickey le pouce dans la bouche, sa mère lui achète ses revues chaque semaine. Ces amis le surnomment "Gaston". Que de points communs avec le personnage de Franquin ! ces jambes arquées, son dos courbé, les cernes gonflées, son air flemmard et ahuri, la dégaine détendue, cette impression de planer sur un nuage et de n'être jamais réveillé… Renaud gardera toujours son bon goût pour la bande dessinée, si bien qu'aujourd'hui il dépense des sommes folles pour l'achat de planches originales de ses héros préférés : l'enfance n'a pas de prix ! N'essayera-t-il pas en vain d'exceller dans un scénario d'une bande dessinée ? D'autres dessinateurs iront même jusqu'à illustrer ces chansons.


En route pour les Cévennes !

Quand il n'est pas à la maison, à l'école ou dans la rue, il est en vacances. Les vacances, c'est l'aventure ! Il est six heures du matin, la vieille 203 Peugeot s'apprête à partir pour la Lozère, la Drôme ou l'Ardèche. Quelquefois la Normandie. Les parents ont déjà rempli la veille au soir le coffre de nombreuses valises et de sacs de voyages. Sous la lunette arrière on trouve biscuits et livres scolaires. En route mauvaise troupe : trois devant, cinq derrière ! Comme tous les enfants, Renaud s'amuse aussi à jouer dans la voiture. Vive les vacances ! "C'était le temps des premières bandes et des premières amours" écrit Thierry, le frère aîné. Pour les Cévennes, par exemple, ils effectuent les sept cents kilomètres en près de quatorze heures ! En fait, Olivier emprunte les petites routes et n'hésite pas à s'arrêter pour admirer quelques monuments. "Au bout de quelques heures, nous haïssions l'art roman" se rappelle Thierry. "Avec la fatigue, venait l'énervement. Renaud frappait son frère jumeau, je frappais Renaud, et notre mère tapait dans le tas." (Renaud fait dans l'humour : "Et qui frappait ma mère ?") "Mais rien ne pouvait nous calmer, hormis la promesse de nous acheter une glace au prochain village."

Vialas, Cévennes Les Cévennes représentent pour eux le fief protestant. Leur voyage est en quelque sorte un pèlerinage. Ils vont régulièrement (en août 1959 par exemple) dans un petit village planté au pied du Mont Lozère : Vialas. Ils séjournaient dans une modeste maison de location. L'été passe doucement, les jours se ressemblent, excepté le dimanche : leurs parents les emmènent au temple. Thierry Séchan commente : "Le culte était un peu longuet, les bancs n'étaient guère confortables, l'orgue était exécrable, mais nous respections cette austère bâtisse de granit". Après l'office, les Séchan vêtus de leur plus beau costume se dirigent vers la rustique auberge de l'hôtel Chantoiseau. "En ce temps-là, nous ne haïssions pas les dimanches…" se rappelle Thierry.
Renaud, dix ans plus tard en 1968, reviendra à Vialas avec une dizaine de copains anarchistes, mais cette année-là, dans d'autres circonstances… Lorsque les villes de Nîmes ou Alès sont inscrites dans son tour de chant, il ne manque jamais "de monter à Vialas, ne fût-ce que pour y dîner à l'hôtel Chantoiseau".


En vacances dans la Drôme chez les Soubeyran

Bien que la famille Séchan parte fréquemment en vacances en Lozère, il lui arrive tout de même de passer quelques jours chez les vieux amis de Solange et Olivier : la famille Soubeyran. François Soubeyran fait partie des Frères Jacques, c'est le plus grand. Les enfants étaient béats devant sa vitalité, sa joie de vivre. Son épouse était plus calme fort heureusement. Tous deux ont un fils dans les mêmes âges que Renaud et Thierry : leur meilleur copain.

Les gamins du village – à trente kilomètres de Montélimar, près de la petite ville de Dieulefit – aiment bien Renaud, David et Thierry. Ils sont des Parisiens dégourdis, aussi débraillés et hardis que les enfants du pays.

Pendant la journée, ils gambadent dans la campagne paisible, marchent pieds et torse nus sur les pentes caillouteuses, construisent des cabanes, pêchent la truite à la main dans les rivières glacées. Mais surtout, ils se passionnent pour la pétanque ! A force d'entraînement, ils réussissent à battre les copains du village habitués : pensez, quelle humiliation ! De nos jours, Renaud s'intéresse toujours à ce loisir, il a même été récemment aperçu jouant à la pétanque devant l'Esplanade des Invalides.

Bercé par deux musiques

Renaud depuis sa naissance est bercé par deux musiques : celle essentiellement classique (Vivaldi et Mozart, les compositeurs préférés de Renaud, avec Mahler), qu'aime son père, également grand amateur des chansons de Brassens : "Aussi loin que remonte mes souvenirs d'enfance, il me semble toujours avoir entendu la musique de Brassens à la maison". Son père avait tout de même "un ou deux disques des Frères Jacques, sûrement un Barbara, un Charles Aznavour." Un ensemble assez restreint. La Petite Musique de Nuit et Le Gorille sont les deux morceaux qui le ramènent le plus loin dans son enfance. Et la musique qu'écoute sa mère. Des vieux disques de Piaf, Berthe Sylva, Maurice Chevalier, de l'accordéon musette etc., que son père n'apprécie guère.

Son grand-père maternel, Oscar Mérieux, s'émeut en écoutant Berthe Sylva. Renaud s'explique : "Je me souviens que quand j'allais chez lui en vacances, mon grand-père chantait a capella des chansons de Berthe Sylva. Il pleurait en entendant Le Petit Bosco. Alors, moi je pleurais aussi…de voir mon grand-père pleurer !"

En hommage à sa famille maternelle, Renaud interprétera dans sa première partie à Bobino en mars 1980 des chansons réalistes des années trente rendues populaires à l'époque par Fréhel, Damia et bien sûr Berthe Sylva.


"Pom-Pom-Pom"

Il fait froid, c'est l'hiver. Les enfants Séchan sont groupés autour du poêle comme dans la chanson de Charles Aznavour. Le transistor suranné à lampe est posé sur le radiateur du salon. Les gamins écoutent dans une ambiance chaleureuse la radio, Paris-Inter. Plus particulièrement les célèbres émissions réalisées par Pierre Billard : "Les Maîtres du mystère". Renaud raffole de ces énigmes policières dramatiques. Tout cela était le bon temps, avant que la télévision ne viennent détruire la famille.

A peine plus âgé de dix ans, Renaud découvre la télévision. Les enfants sont fascinés par le "pom-pom-pom" de Nounours dans "Bonne nuit, les petits". "Janique aimée", "Aventures dans les îles" : ces émissions résonnent toujours dans leurs mémoires érodées. Le soir, lorsqu'un des mômes Séchan allume le petit écran et que le générique d'"Aventures dans les îles" retentit, aussitôt celui-ci crie dans toute la maison : "Venez vite! c'est le Capitaine Troy !". Là, toute la maison accourt en troupeau devant la télévision géniale.

Mais, pas seulement les émissions destinées la jeunesse ; il lui arrive même de fantasmer sur certaines jolies speakrines comme Jacqueline Huet. Grâce à la télévision, Renaud découvre sa première idole : un certain Hugues Aufray. Il chante son tube Santiano. Hormis Johnny Hallyday, c'est un des rares n'étant pas vêtu d'un costume-cravate. C'est cela qui l'impressionne, les franges d'indien : l'originalité. Cette chanson est son premier quarante-cinq tours acheté. On le savait : Brassens a donné à Renaud l'envie d'écrire, puis Hugues Aufray et plus tard Bob Dylanlui ont donné l'envie de prendre une guitare et de chanter ses textes.

Comme tous les jeunes de l'époque, il apprécie les yéyés de neuf à treize ans ; l'irruption des Beatles, de Claude François, de Sheila et de Johnny Hallyday dans son univers sonore l'incite à rejeter l'accordéon de son enfance. Yvette Horner lui donne une mauvaise impression de cet instrument ; un aspect "ringard" aux yeux de Renaud. Ce n'est qu'ultérieurement qu'il en redécouvrira les charmes grâce aux chansons réalistes.

Le malaise de l'adolescence l'engouffre très tôt. Il lui faut passer l'obstacle de la timidité. Pour compenser, avec sa première guitare de marque Gibson, il compose quelques poèmes personnels sur des thèmes restreints : "Personne ne m'aime", "J'ai pas demandé à naître", "Pourquoi je vis ?" "Qui suis-je ?", "Où vais-je ?", "Y'a-t-il une vie avant la mort ?" etc. Renaud trouve ses poèmes très ressemblants à ceux figurant dans les Paroles de Jacques Prévert. Est-ce le môme qui a du génie ? Ou est-ce le poète qui a le génie d'écrire comme les enfants ?

 

Pour écrire à l'auteur : folky007@caramail.com

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