Écrits par Renaud Charlie-Hebdo, le par fr.
Mis en ligne dans le kiosque le 10 janvier 2001.

Bille en tête - Los Angeles-sur-Sorgue

Le pays où les moulinets sont en vente libre.

Quelle chouette vie que celle de reporter pour Charlie Hebdo ! Cette semaine, je me suis envoyé en mission spéciale dans le Vaucluse pour quinze jours de vacances. Ça, c'est du reportage ! Et pas du plus fastoche. Mine de rien, je prends des risques inouïs. Mais je suis prêt à affronter tous les dangers pour accomplir ma mission au service de la presse libre à 10 F.

D'abord, la commune qui habite mon cabanon secondaire vote Front national à 25 %. Je me console en me disant que je cohabite avec pas loin de 75 % de démocrates, ce qui n'est pas mal dans l'Europe d'aujourd'hui. Mais j'ai du mal à m'empêcher de penser que, si tous ces cons de fafs arrivaient à virer les immigrés du département, ils auraient des problèmes d'embauche pour les vendanges, la cueillette des fruits, des melons ou des lavandes. A moins de déclarer et de payer décemment les p'tits Françaouis qui, de toute façon, n'auraient pas envie d'y aller. Outre cette triste réalité électorale, qui n'est, Dieu me tripote, pas exclusive à l'Isle-sur-la-Sorgue, le pays est agréable et j'y suis à peu près peinard. A peu près… Le premier jour, un quidam est venu à l'aube sonner à ma porte « pour me voir ». Y m'a pas vu, je dormais. Le deuxième jour, il escaladait le portail et s'installait sur le paillasson. Le troisième jour, il forçait la porte, bousculait ma fille, pendant que mon chien lui léchait le museau - brave Toto. Il a fini par se casser en me laissant une lettre m'expliquant que le Saint-Esprit l'avait visité et lui avait annoncé que j'étais le Christ. Et ouais, mon pote ! Je l'ai pas inventé. Le type était belge, mais je crois que ça n'a rien à voir…

Le lendemain, c'était Pâques, j'ai posé ma couronne d'épines sur le frigo et je suis allé en ville acheter un moulinet chez « L'asticot », qui tient un magasin pour les gros cons de chasseurs et les gentils pêcheurs. Pendant que je choisissais l'engin, un jeune beur est venu demander ce qu'ils avaient comme revolver. Ca fait drôle. Pendant quelques secondes tu te demandes ce qu'un môme de dix-huit berges peut bien avoir besoin d'un calibre. Pi quand t'as deviné t'es content que la patronne lui réponde que c'est pas en vente libre, qu'il faut une autorisation du commissariat. « Les gens disent que y'a du racisme, a dit le patron, y z'ont qu'à venir ici, ont verra si y z'y sont pas, racistes ! » (Le patron ne s'exprime pas dans un français extrêmement joli, mais c'est parce qu'il est immigré aussi, il est de Tours… Il ne connaît quasiment pas le verbe « être ». j'avais venu, j'ai certain, etc.) Il a continué : « Tous les jours, j'ai des Arabes qui veulent m'acheter des flingues ou des « grands d'arrêts ». Moi j'y'eur vends pas… » « Ah bon, moi j'ai dit, aux autres t'en vends ? » Il m'a répondu que les autres y z'en avaient déjà. Que « de toute façon, une arme à feu ça coûte « accessibement cher » et que du coup les beurs peuvent pas en acheter ». Cinq minutes après, c'est un petit môme de dix ans, pas du tout arabe, qui voulait savoir combien ça coûtait un revolver. C'était pour faire un cadeau à son papa. Alors moi je lui ai demandé ce qu'il voulait en faire, de son revolver, son papa. Il m'a dit que son papa il était policier, que c'est pour ça qu'il aimait bien les revolvers. « Mais il en a déjà un, de revolver, s'il est dans la police… » j'ai dit. « Oui, mais il en veut un pour dans la vie ! » a conclu le môme.

Quand je vous dit que mon reportage dans le Vaucluse n'était pas sans danger… C'est quand même un endroit où les Arabes rêvent d'avoir un flingue et les flics d'en avoir deux.

Du coup, le moulinet, je l'ai pas acheté. Moi aussi j'en avais déjà un, l'autre je le voulais juste pour dans la vie.

RENAUD »

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