1. Définitions

Il est très difficile aujourd’hui de délimiter les frontières entre l’argot et le langage courant. En effet, l’argot est, à l’origine, un langage cryptique utilisé par les malfaiteurs mais il tend à devenir une source féconde de mots pour enrichir le vocabulaire d’un langage appelé familier ou populaire. Voyons plus en détail ce qui se cache sous ces différentes appellations.

 

1.1. L’Argot

La définition de l’argot que donne le Nouveau Petit Robert de Paul Robert est très significative et montre bien l’évolution de ce vocabulaire. Prenons-en tout d’abord connaissance :

ARGOT.1. Langage cryptique des malfaiteurs, du milieu ; "langue verte". Blase signifie "nom" et "nez" en argot

2. Cour. Langue familière contenant des mots argotiques passés dans la langue commune.

3. Ling. Langage particulier à une profession, à un groupe de personnes, à un milieu fermé → javanais, verlan. Argot parisien, militaire, scolaire, sportif, de métier.

D’après une telle définition, on peut se rendre compte du changement qui s’est opéré : on passe d’un langage incompréhensible pour des non-initiés à un langage familier qui s’alimente de mots d’argot inconnus auparavant. Cela prouve que l’argot est une langue vivante qui se perpétue. C’est ce que Denise François-Geiger appelle l’"argot classique" dans son article de la revue Langue Française consacré aux Parlures Argotiques.

Il est à remarquer qu’il ne faut pas confondre l’argot avec un dialecte car l’argot provient du français conventionnel et non d’un langage qui a évolué en parallèle. Les gens, aujourd’hui, utilisent des mots d’argot soit consciemment pour diverses raisons (rejet de la norme, langage naturel…), soit inconsciemment car certains mots se sont si bien intégrés à la langue française qu’on en oublie leur origine argotique (ex. Amadouer, boucherie…).

Ce passage de l’argot au français standard est un phénomène très courant dans l’évolution des langues qu’on appelle l’emprunt. L’argot emprunte des mots d’une autre langue comme la langue française emprunte à l’argot. Se pose donc le problème de savoir si on considère comme argot seulement le vocabulaire du langage des malfaiteurs ou si, comme le préconise Le Robert, on inclue également les mots dits familiers c’est à-dire tous les mots qui sont passés en plus dans le langage courant.

Il faut toutefois prendre en compte la troisième partie de la définition : on a ici affaire à un langage d’un milieu fermé, un code entre des gens d’une même profession. On pourrait dire que c’est de l’argot pur car il se limite aux seuls initiés mais la différence est qu’ils jouent sur la forme des mots existants et non sur la création de nouveaux mots ou de nouvelles définitions de mots. En effet, le verlan consiste à inverser les syllabes d’un mot, le javanais est l’insertion de la syllabe -av ou -va- après chaque consonne ou groupe de consonnes prononcés dans un mot etc. Le mot ne voit pas son sens changer mais sa forme.

En conclusion, nous prendrons en compte la définition de l’argot du Robert c’est à-dire que l’argot comprend à la fois les mots à dessein cryptique du milieu des malfaiteurs et les mots qui sont entrés dans le langage familier et le langage populaire.

 

1.2. Le langage familier.

Comme nous venons de le voir, ce qu'on peut entendre par argot est un langage familier qui comporte, entre autre, des mots d'argot. Mais qu'est-ce que le langage familier ?

Le Robert nous en donne la définition suivante :

FAMILIER. 4. 1680. Qu'on emploie naturellement en tous milieux dans la conversation courante et même par écrit mais qu'on évite dans les relations avec des supérieurs, les relations officielles et les ouvrages qui se veulent sérieux. Emmerdant est un mot familier.

-> expressions, locutions familières, langue familière

Contr : « Académique, noble, recherché, soutenu ».

Autrement dit, c'est le langage que les gens parlent tous les jours quand ils ne sont pas obligés de se surveiller. Paradoxalement, cela reste un langage banni puisqu’on ne peut pas l'utiliser dans des situations avec des gens de hiérarchie sociale supérieure.

On notera que, dans le corpus de chansons de Renaud, il y a énormément de mots qualifiés de familier par le Robert alors qu'ils figurent aussi dans le Dictionnaire de l'argot de Jean-Paul Colin et Jean-Pierre Mevel. Cela s'explique par le fait que l'argot n'existe plus vraiment par rapport au sens pur du terme c'est-à-dire comme un langage cryptique d'une communauté prédéfinie mais qu'il doit sa survie à sa propagation dans le langage familier ou populaire. Il est à remarquer que certains mots sont restés purement argotiques car ils n'ont pas franchi la frontière argot- langage courant et qu'ainsi, ils restent incompréhensibles pour la majorité des gens. Le Robert perçoit ces nuances et c'est pourquoi il qualifie les mots de façon soit argotique (ARG), soit familière (FAM), soit populaire (POP).

Malgré la différence entre l'argot et le familier, il faut utiliser indépendamment le mot argotique pour désigner tout mot ou locution argotique au sens pur, familier ou populaire.

Il faut remarquer que le langage qui est utilisé dans une situation courante et familière, concerne uniquement la situation de discours et non l'appartenance sociale c'est-à-dire que un ouvrier parlant à son patron va devoir faire attention à son langage et vice-versa, mais chacun d'entre eux parlera familier quand il rentrera chez lui ou quand il sera dans une situation plus décontractée.

Ce langage, bien que jugé finalement un peu péjoratif, peut être utilisé à l'écrit. À l'oral, il n'est pas indispensable de faire attention à ce qu'on dit quand on est entre des proches par exemple et il est donc tout à fait compréhensible qu'à l'écrit, on procède de même façon, surtout s'il y a des dialogues dans le récit. Écrire de façon académique une conversation entre deux paysans serait aussi choquant que d'écrire de façon familière un discours pour le président de la République.

Donc le langage familier est celui qu'utilise tout le monde avec plus ou moins d'influences argotiques selon les implantations de celles-ci dans le langage courant. Il est donc plus intéressant d'étudier cet aspect du langage car étudier l'argot en tant que tel reviendrait à se limiter au langage des malfaiteurs.

 

1.3. Le langage populaire.

La définition de ce langage est finalement très simple : c'est en quelque sorte le langage familier propre au peuple autrement dit qu'il est impossible de trouver des formes populaires chez les bourgeois ou les nobles contrairement aux tournures familières. Voici la définition que nous en donne le Robert :

POPULAIRE.2. Propre au peuple : Croyances, traditions populaires.

LING. : qui est crée, employé par le peuple et n'est guère en usage dans la bourgeoisie et parmi les gens cultivés => mots, expressions populaires.

CONTR : savant.

Il est intéressant de se demander de quelle manière l'argot au sens d'un langage cryptique est passé dans le langage courant alors qu'il aurait été plus logique qu'il passe dans le langage populaire.

L'argot à l'époque, était parlé par des gens du peuple : les malfaiteurs, les commerçants... qui ne voulaient pas se faire comprendre des autres à cause du caractère frauduleux de leurs conversations. Mais le Robert nous renseigne sur ce sujet par sa remarque qui dit que le langage populaire est souvent de l'argot ancien répandu.

On peut donc en conclure que l'argot a fait une étape par le langage populaire avant de passer dans le langage courant sauf pour certains termes qui sont restés populaires comme d'autres sont restés purement argotiques.


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