3. L’âge adulte et le regard sur le monde

Avec  Mistral Gagnant  (1985), Renaud est au comble du succès et modifie son comportement à l’égard du marché musical.  Mistral Gagnant est le dernier disque pour lequel il se soucie de la promotion et donc de se soumettre mais à contre cœur à des interviews désagréables et de faire des apparitions dans ces programmes télévisée qu’il déteste. Il s’agit d’un disque de transition avec la phase précédente. A partir de ce moment, Renaud se dédie d’avantage à poétiser, et laisse de côté l’aspect musical des chansons, qu’il confie de plus en plus à ses collaborateurs. Dans le dernier disque, il n’écrit la musique que de trois chansons seulement sur douze. Les thématiques de cette période s’annoncent très variées et, entre toutes, les chansons de protestations sont les plus nombreuses.

3.1 Album de la troisième phase

Mistral gagnant (1985). C’est le disque qui bat tout les records de vente et qui porte le chanteur à un maximum de célébrité. C’est une étape de transition entre deux périodes. D’une part, on retrouve certains thèmes de la phase précédente, qu’on ne retrouvera plus dans les disques suivants : celui de la drogue (P’tite conne), celui de la mer (Trois matelots) et celui de l’amitié (Si t’es mon pote). D’autre part, apparaissent pour la première fois les thèmes qui domineront la dernière production : les rapports entre Renaud et Lolita (Mistral gagnant), et les protestations qui s’étendent à tous les maux du monde et de l’histoire (Fatigué, Miss Maggie). Le thème de la banlieue disparaît.

Putain de camion (1988). Tout le disque reprend le titre de la chanson dédicacée à Coluche, mort dans un accident de la route. La couverture, noire avec un bouquet de fleurs rouges au centre, nous laisse à penser que tout le disque porte sur la mort de son ami. C’est le premier recueil dans lequel Renaud écrit moins de la moitié des musiques. Il pose son regard sur le monde africain (Jonathan). Lolita réapparaît (Il pleut) ainsi que l’idée du temps qui passe (Cent ans), proposée pour la première dans le disque précédent. Sont aussi présents la dénonciation de l’hypocrisie (Socialiste) et l’amour (Me jette pas).

Marchand de cailloux (1991). Pour la première fois, Lolita prend la parole (Marchand de cailloux). Un thème dominant dans ce disque est la relation entre le chanteur et sa fille, soit dans les tentatives pour lui expliquer le monde (C’est pas du pipeau), soit dans la prise de conscience du temps qui passe (Les dimanche à la con). Les chansons de protestations sont de divers types, allant de la défense du peuple africain (500 connards sur la ligne de départ) en passant par l’Irlande (Chanson Nord-Irlandaise) et les élections (Le tango des élus). Les chansons d’amour ne manquent pas. Tonton est dédicacée à François Mitterrand.

A la belle de mai (1994). C’est le résultat de la dernière étape du procès évolutif que Renaud avait commencé pratiquement 20 ans auparavant. Ce n’est pas un hasard qu’après ce disque, jusqu’à aujourd’hui il n’en ait pas encore sorti un autre avec de nouvelles chansons. On i retrouve un peu tous les thèmes qui ont caractérisé la carrière du parolier, la banlieue (Son bleu, La ballade de Willy Brouillard), sa fille (C’est quand qu’on va où, Mon amoureux), le temps qui passe (Cheveu blanc, Le sirop de la rue), la révolte (Adios Zapata), l’univers féminin (Devant les lavabos), la protestation à l’égard de la société (Le petit chat est mort, Lolito Lolita, La médaille ) et le goût pour les jeux de mots (A la belle de mai).

3.2 : Renaud dans ses chansons

    Il est important de considérer, avant de se confronter à l’analyse des textes, les rapports qu’entretient Renaud avec les personnages qu’il décrit dans cette dernière phase. On peut d’emblée remarquer que dans la très grande majorité des cas, le personnage principal est aussi celui qui raconte l’histoire.

     Dans les deux autres phases, il y avait deux possibilités : l’histoire du protagoniste était racontée par un narrateur qui, on le devinait, se trouvait être Renaud, ou bien c’était le héros lui-même qui décrivait, à la première personne, ses aventures. Dans cette troisième phase, le protagoniste qui s’exprime à la première personne n’a pas assez de «force psychologique » pour devenir un personnage autonome et le lecteur est porté, comme par réflexe, à l’identifier comme son auteur :  parce que Renaud a aussi plus d’une fois fait parler et décrit ces personnages en se regardant lui-même. Le protagoniste de Si t’es mon pote (’85) ou de Trois matelots (’85) par exemple n’est pas explicitement Renaud, mais ils font tous les deux penser à lui. Surtout le second, quand il affirme être physiquement frêle et parisien. Renaud ne s‘amuse plus, comme précédemment à créer des personnages complets, qui deviennent indépendants de lui, il se limite à raconter des histoires dans lesquelles le protagoniste n’est plus un héros mais seulement quelqu’un qui parle à la première personne. Le fait qu’elles présentent quelque fois des références à l’auteur ne suffit pas pour pouvoir les considérer comme des chansons autobiographiques. L’histoire et la situation décrites sont plus importantes que celui qui les vit. Seulement dans trois cas, le héros de la chanson qui s‘exprime à la première personne a assez de force pour pouvoir vivre en autonomie dans : Tu vas au bal ? (’85) dans laquelle il est le protagoniste d’une histoire comique, P’tit voleur (’91), dans laquelle il est délaissé condamné par le système et, Adios Zapata (’94), dans laquelle il est un jeune colombien qui cultive du pavot et qui produit de la drogue.

    On a une nouveauté importante avec le choix de Renaud de faire parler directement sa fille. Il y a trois chansons dans lesquelles Lolita prend la parole : Marchand de cailloux (’91), C’est quand qu’on va où ? (’94) et Mon amoureux (’94). Dans les trois cas, la personne qui parle s’adresse au père. A ces chansons s’ajoutent celles dans lesquelles le chansonnier se dépeint lui-même en s’adressant à sa fille. Bien qu’il n’y ait pas toujours de signes évidents de son attention de se représenter avec Loulou * [* : Dans Mon Amoureux (’94), par exemple, c’est évident : « mon amoureux tu l’aim’ras \ Il écoute que Brassens et toi »], on peut dire avec certitude que toutes les chansons où le père et la fille se retrouvent ont cette fonction. Ce type de situation, en fait, fait son apparition en même temps que l’apparition de Loulou.

    Ces chansons montrent une attitude nouvelle du chanteur à l’égard de ce qu’il raconte et à l’égard du public. Son attitude avec sa fille est présentée, dans les chansons, comme un rapport à deux, un dialogue duquel le public est mis à l’écart mais qu’il peut quand même écouter sans intervenir. Ceci ne signifie pas que ce dernier ne fasse plus partie des destinataires auxquels est adressé le message, mais quand il se dépeint lui-même avec sa fille, le chanteur se comporte comme si le monde n’existait pas, comme si personne ne devait l’entendre. Il s’agit d’une nouvelle image qu’il veut donner de lui. La petite fille devient le destinataire principal de son discours alors, le public passe en second temps. Précédemment, le révolutionnaire avait toujours fait part de ses discours et de ses aventures au public. Quand il s’adressait au système, en se défendant ou en l’accusant de quelque chose, le public était, en quelques sortes, présent. Plus qu’un discours personnel, même si parfois il l’était vraiment, ses chansons apparaissent comme le cri de quelqu’un dont la voix est plus puissante que celle des autres, mais qui a aussi, derrière lui, une foule pour le soutenir. Quand Renaud se conduit en père, c’est totalement différent, il y a sa fille et il y a lui et le discours est chuchoté. Plus personne n’a à voir avec eux. Mon amoureux (’94) est un cas symptomatique. Grâce à cette attitude, cependant, il réussit à regarder en profondeur dans son cœur et à y trouver une chanson comme Mistral gagnant (’85).

     Près du nouveau mode de se représenter, survit ce vieux défenseur des vaincus qui attaque le système et qui crie sa rage. Dans ces cas là, Renaud prend directement la parole en s’adressant à son ennemi. Le narrateur, qui laisse entendre qu’il est le chansonnier lui-même, s’adresse directement à son interlocuteur. Lequel, dans cette dernière phase, est de moins en moins identifiable à une personne ou à un groupe social, ce qui tend à engager toute l’humanité. Il ne s’agit plus seulement de son public ou de la société dans laquelle il vit car les thèmes abordés ne regardent pas spécifiquement la nation française mais embrassent tout le monde.

   Renaud, cependant, ne se limite pas à se présenter, dans ses chansons, comme une voix qui parle, il fait aussi de lui un personnage. On retrouve déjà cette façon de se représenter dans les deux phases précédentes * [* : J’ai raté télé-foot  (’81), Pochtron (’83), Ma chanson leur a pas plu …(’83) ] qui se poursuit dans la dernière, Ma chanson leur a pas plus (Suite) (’91) ; dans lesquelles le protagoniste de l’histoire est construit et caractérisé sur la base de l’image que Renaud veut donner de lui-même, à travers ses chansons. Il est par exemple un chansonnier qui se saoule souvent, qui a une fille à qui il doit donner le biberon. A côté de cela, cependant, naît, dans la troisième phase, un nouveau personnage auquel Renaud dit s’identifier : le protagoniste des chansons dans lesquelles il raconte son enfance. Le petit garçon qui joue sur la route, pourtant, il se libère des conditionnements qui caractérisent son équivalent adulte et devient un personnage autonome et indépendant. Ayant grandi dans les années soixante, quoi qu’il ait été vraiment comme on l’a décrit, ce gamin n’est pas plus réel, pour ceux qui écoutent les chansons, que Gérard Lambert, le héros né de la fantaisie du chansonnier. C’est une nouvelle importante que Renaud ne réussisse pas, en lui, à garder un lien avec le personnage de l’enfant, comme il le fait avec celui de l’adulte, à travers les éléments qui renvoient à l’homme réel, et du fait il crée un personnage autonome.

    A ce propos, on peut remarquer une chanson qui apparaît comme un certain vers curieux : Rouge-gorge (’88). Il s’agit d’une de ces chansons dans lesquelles on peut confondre le protagoniste avec Renaud. Le héros est un chanteur né dans les quartiers populaires, qui a pour surnom «rouge-gorge » à cause du foulard rouge qu’il porte autour du cou. Décrit ainsi on penserait qu’il s’agit de Renaud. Ce qui est étrange, c’est que le narrateur voit «rouge-gorge » comme une personne différente de lui-même, si bien qu’à un moment il finit par lui adresser la parole : « Chante, Rouge-gorge ».


(traduction de l'italien au français par Anne Vaudois)


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