Ici,
Le 5 novembre 2005,
Ingrid,
Il y a des matins froids dans le dos, bris de verre et brûlure d’autos, réveil humide de la banlieue…
Drôle de décor pour une école.
Ce matin, samedi, peu d’amateurs à la craie… petite récrée mais on a le temps de se dire.
Aujourd’hui, discussion à visée philosophique en cercle intime.
Ils sont dix acteurs de la parole (5 à 6 ans) : Djengou (bavarde), Essam (silencieux), Baptiste (un brin poète), Marie (gentille), Mélissa (rêveuse), Guilaine (en retrait), Pauline (qui n’ose pas), Ryan (un peu rebelle), Greg (hésitant), Souwadou (intéressée).
C’est en pensant à toi que je leur ai demandés : qu’est-ce qu’être libre ?
Il ne s’agit pas de convoquer Platon, Kant ou Descartes dans les murs de la classe mais d’inviter à la parole réflexive, d’aider à formuler, d’inviter à s’interroger, de s’écouter, d’échanger…
Trente minutes de discussion, pour une première tentative, c’est encourageant…
Comme des oiseaux, des papillons, être libre, c’est pouvoir aller partout, libre comme l’air mais c’est aussi la liberté de ses actes dans un monde protégé, entouré et aimé.
Voici ces mots que nous t’offrons.
QU’EST-CE QU’ETRE LIBRE ?
DISCUSSION A VISEE PHILOSOPHIQUE
Samedi 5 novembre 2005
Bruno : Nous allons essayer de répondre à une question. Avant de parler, je vous demande de bien réfléchir à cette question. Qu’est-ce qu’être libre ?
Mélissa : c’est s’aimer.
Ryan : aimer ses parents.
Marie : Il faut aimer ses parents.
Djengou : C’est quelqu’un, quand on joue à chat glacé, si on l’a touché, on doit le libérer.
Greg : Quand on joue à chat, il faut compter.
Baptiste : On imagine qu’on est des papillons qui s’envolent dans le vent.
Bruno : On a dit qu’être libre, c’est s’aimer… c’est ne pas être pris lorsqu’on joue à chat glacé. Toi, Batiste, tu apportes une autre idée, que veux-tu dire par là ?
Baptiste : On est des papillons qui s’envolent.
Bruno : Que comprenez-vous dans ce que dit Baptiste ? C’est un exemple, une image.
Souwadou : Des oiseaux qui vont s’envoler.
Mélissa : Des oiseaux qui tombent.
Bruno : Que veux-tu dire ?
Mélissa : Je veux dire, dès fois, ils tombent.
Marie : Les oiseaux, ils sont dans le ciel, ils volent dans le ciel.
Djengou : Les oiseaux, ils volent partout, ils sont dans le ciel, ils volent partout.
Bruno : Mais qu’est-ce que ça veut dire par rapport à la liberté ?
Djengou : Ils vont chez les gens pour avoir du pain.
Souwadou : Imagine qu’il y a des oiseaux qui tombent malades. Ca peut exister s’ils tombent malades, s’il y a du pain pas bon.
Bruno : Et là, tu parles de liberté ?
Souwadou : Je ne sais pas.
Ryan : Quand on joue à chat glacé, si on le touche, on doit le libérer.
Bruno : On a parlé des oiseaux, des papillons et tu reviens au chat glacé… On va laisser le chat glacé pour l’instant, parce que je voudrais bien savoir, quand je dis « liberté » pourquoi vous me parlez d’oiseaux et de papillons. Pourquoi la liberté vous fait-elle penser aux papillons et aux oiseaux ?
Djengou : Parce que les oiseaux, ils aiment bien manger.
Marie : Quand il fait froid, les oiseaux tombent malades.
Mélissa : S’aimer.
Bruno : Pourquoi les oiseaux et les papillons, ça fait penser à la liberté ?
Guilaine : Parce que les oiseaux, ils vont voler partout.
Bruno : Etre libre, c’est pouvoir aller où on veut… Etre libre, c’est aller partout ?
Les enfants : Oui.
Bruno : Est-ce que vous êtes libres ?
Greg : Oui.
Baptiste : Oui parce qu’on est dans une classe et qu’on va aller dans la cour de recrée.
Guilaine : la liberté, c’est de manger.
Bruno : Baptiste nous dit que la liberté, c’est d’aller d’un endroit à un autre et pour Guilaine, c’est la liberté de manger.
Djengou : La liberté, c’est de sortir pour acheter des trucs pour manger, la liberté, c’est pour sortir, pour aller où on veut.
Guilaine : Aussi, on peut aller se promener.
Mélissa : C’est de s’aimer.
Bruno : Pour toi, Mélissa, la liberté, c’est s’aimer ?
Mélissa : Oui.
Sunay : Pour être liberté, il faudra aller au parc et faire le pique-nique, déjeuner. Pour s’aimer, il faudra qu’on joue avec ses copains et ses copines.
Guilaine : Dès qu’on sort, il faut payer la nourriture.
Bruno : Et si on n’est pas libre ?
Baptiste : C’est de tout le temps rester dans une cabine téléphonique...
Djengou : Si on fait un truc pour ne pas être libéré, si on a tué quelqu’un, on va en prison...
Marie : Sortir.
Djengou : Se laver.
Guilaine : Dès qu’on n’est pas libre, on ne mange pas.
Marie : Il faut aimer, aimer ses parents.
Djengou : Il faut s’aimer parce que le dieu nous aime.
Bruno : Nous allons en rester là… Vous avez apporté des idées très intéressantes… On a dit qu’être libre, c’est s’aimer, aimer les autres, pouvoir sortir, aller où on veut… Manger, se laver… Que ne pas être libre, c’était être enfermé, être en prison. Vous avez discuté, vous vous êtes écoutés, je vous remercie.
En toute poésie,
Bruno
PS : pour aller plus loin, je conseille l’ouvrage d’Anne Lalanne,
faire de la philosophie à l’école élémentaire, ESF, 2004… Et le site animé par Michel Tozzi :
http://www.crdp-montpellier.fr/ressources/agora/