Huma a écrit :
Voyage dans ces montagnes contrôlées par la guérilla
Depuis quarante-deux ans, les Farc sont engagées dans un conflit meurtrier avec le pouvoir oligarchique. Un affrontement qui n’évite pas les pratiques douteuses.
Colombie,
envoyés spéciale
L’immense bras du fleuve se rétrécit peu à peu. Bientôt, la pirogue s’engage dans un dédale d’affluents étroits. La végétation se fait plus dense et déborde jusque sur les flots : troncs d’arbres, arbustes luxuriants, obstacles naturels et... oeuvres de la main de l’homme. Le cours d’eau n’est plus qu’un minuscule ru. L’embarcation est arrivée à destination. L’ascension peut alors commencer dans le bourdonnement assourdissant des insectes. Les rayons du soleil parviennent difficilement à transpercer les épais feuillages. L’humidité de la jungle colombienne est à couper au couteau.
Soudain, le terrain se fait moins accidenté. L’oeil mal averti ne distingue que malaisément les installations de ce campement des guérilleros des Forces armées révolutionnaires de Colombie-Armée du peuple (FARC-EP) tant il se confond avec le paysage des montagnes colombiennes. Dans une tente reculée, une guérillera, installée derrière sa radio, tente d’entrer en contact avec d’autres fronts de l’insurrection : échange des dernières nouvelles crachotées.
Un éternel recommencement
Il règne dans le camp une ambiance de ruche. Les insurgés, telles de petites abeilles habiles et concentrées, exécutent les tâches qui leur sont assignées. Certains s’affairent à choisir le bois qui servira aux futures constructions. « Il n’y a pas de place pour la monotonie et l’ennui », glisse un insurgé. L’activité permanente est un éternel recommencement, au gré des mouvements et des offensives militaires imposés aux unités et aux bataillons des FARC. « Nous sommes comme l’escargot qui transporte sa maison », explique une guérillera avec, en guise de bagage, un sac à dos contenant de maigres effets personnels.
Une petite passerelle traverse les lieux. De part et d’autre, les « caletas », des planches, montées en hauteur, servent de couches aux combattants. Ces planches sont leur maison, leur univers, leur espace d’intimité. Dans cette unité, comme dans les autres, femmes et hommes vivent, mangent, travaillent, gardent et combattent sans distinction, « avec des droits et des devoirs », précise Gladys (*). En tant que femme, elle dit ne s’être « jamais sentie discriminée ». Voilà près de vingt ans que cette guérillera a rejoint la clandestinité. « Je croyais que c’était désorganisé à cause de la vie dans les montagnes », se souvient-elle. Elle avoue y avoir tout appris. « Je ne savais pas travailler. J’ai dû apprendre à construire des caletas, à planter de la yucca (pomme de terre), des bananes... »
La vie dans la jungle n’est pas de tout repos. Bien qu’il règne une fraternité entre anciens et plus jeunes, le travail y est harassant. Elle est loin de l’image d’épinal du guérillero, cheveux au vent, scrutant les cimes des montagnes. Ici, pas de place pour les icônes romantiques de la révolution.
Coup de sifflet. Les guérilleros se regroupent : repas, tour de garde... Les tâches sont réparties. Mouvement insurrectionnel, cette guérilla n’en est pas moins une armée avec un règlement strict et une hiérarchie à respecter. « Je compte sur toi, mon fils, pour avoir un meilleur futur. » Ce sont les dernières paroles qu’Arley a entendues de son père, il y a quelques années. Le jeune homme, aujourd’hui âgé de vingt-sept ans, quittait alors à peine l’adolescence. Il se souvient de la difficulté d’être « loin de sa famille », surtout « les premiers jours ». Arley a toujours « ses proches à l’esprit ». Et puis, assure-t-il, « se dédier ici à la lutte, c’est leur apporter à eux également ». C’est aussi, peut-être, renoncer à jamais à les voir.
À cette évocation, Gladys fond en larmes. « C’est dur », parvient-elle à articuler. On a beau être guérillera depuis deux décennies, combattre une armée de professionnels ou encore les paramilitaires, être engagée contre « une guerre sale », le choix de l’insurrection implique des renoncements irréversibles. Gladys ne sera jamais mère. « Les enfants me fascinent, glisse-t-elle, mais dans ces conditions... Et puis ce serait un enfant de plus qui grandirait sans ses parents. » Pas question, pourtant, de parler de sacrifices. L’option de la voie armée est totalement assumée. L’unité devient le foyer et les « compañeros », les membres d’une nouvelle famille à part entière. « On s’identifie et on s’entraide », assure Arley.
L’environnement hostile, les conditions climatiques exécrables, le labeur incessant sont le quotidien du guérillero chaussé de bottes en plastique pour prévenir les morsures de serpents et affronter l’impraticabilité des terrains boueux. Gladys assure que « l’ambiance et l’atmosphère ne sont pas contaminées » en dépit des fumigations des plantations de coca.
L’oreille exercée peut entendre le bruit des moteurs des avions militaires sondant, depuis le ciel, l’épaisse végétation, dans l’espoir de repérer un campement. La région est plombée par le plan Patriote, une traque incessante du gouvernement contre les guérillas du territoire. À ce jeu du chat et de la souris au coeur de la jungle, les insurgés ont, depuis quarante-deux ans, une longueur d’avance. Soutien ou crainte de la population, ils gagnent la partie sur le terrain, en s’acclimatant au milieu et en l’apprivoisant. « On se camoufle pour ne pas être frappé », dit simplement Arley. Les couleurs vives sont bannies des vêtements de travail. Dans la rancha, la cuisine, le four est construit à même la terre, sur un flanc, pour éviter que le moindre filet de fumée ne s’échappe. En journée, le silence n’est pas de rigueur, mais seul le bruit des machettes et des scies rivalisent avec celui de la nature. « Je t’écris cette lettre de tristesse », la mélodie s’échappant du transistor est à peine audible.
Le soir, dès dix-huit heures, tandis que la lumière meurt dans les arbres s’élevant dans le ciel, les guérilleros, tels des chats, adaptent leur vue à la pénombre. La nuit tombée, le filet de lumière des lanternes individuelles rivalise avec les lucioles. À vingt heures, c’est l’extinction des feux. Interdiction de se lever, de parler, jusqu’au lendemain cinq heures. La garde veille sur le campement.
Depuis un jour, Daisy et d’autres guérilleros montent la classe, la aula. Travail de la terre, entraînement au combat, les insurgés s’assoient également sur les « bancs de l’école » pour les cours politiques : luttes des classes, marxisme... Quand les conditions le permettent, ils écoutent ensemble les informations du pays et du monde et les commentent. « L’idéologie est notre principale arme », rappelle Arley.
Une fois la classe montée, Daisy, fusil à l’épaule, dévale à toute allure la pente pour rejoindre la petite rivière en contrebas. Le « bain » n’est pas seulement le rendez-vous obligatoire de l’hygiène. Il est également un moment privilégié de détente. À peine ressourcée, elle enchaîne une garde de deux heures. Assise sur sa caleta, la jeune métisse touche à peine à sa timbale remplie de pâtes. « Mon engagement dans les FARC est lié à une nécessité : la souffrance, la pauvreté des familles colombiennes, explique-t-elle. Très tôt, j’ai pris conscience de cette situation. » Sa famille « collaborait avec la guérilla ». Elle s’est donc engagée avec les FARC en dépit des critiques et des récriminations. « Hier on nous accusait d’être des bandits, des narcotrafiquants. Aujourd’hui, nous serions des terroristes, simplement parce que Bush, après le 11 septembre 2001, en a décidé ainsi ? » Sans hausser le ton, elle affirme : « Les gens qui osent réclamer des droits, qu’ils soient syndicalistes ou travailleurs, sont accusés d’être des terroristes. » Pour Daisy, cette accusation « sert de prétexte au gouvernement pour nier le conflit interne qui déchire la Colombie ».
Aucun remord
ni regret
Le ciel s’est brutalement assombri. Quelques secondes plus tard, des trombes de pluies s’abattent sur la jungle. Sous les trombes d’eau, Manuel, imperturbable, continue de construire le Palco, où ses « camaradas » feront leur exercice et se mettront au garde-à-vous. Mettant à profit l’abondante averse, il nettoie le plancher avec une minutie déconcertante dans un tel décor.
Manuel cherche ses mots. Il n’a pas l’habitude de s’exprimer, s’excuse presque. « La répression est si violente qu’il est difficile de s’exprimer et de se battre à visage découvert, lâche-t-il. La seule manière de défendre sa propre vie, c’est de prendre le chemin des montagnes et les armes. » La vie dans la jungle est « un choix », « une nécessité », disent-ils tous, certains de participer à la construction d’une « nouvelle Colombie », « libre de tout ce régime oligarque », avance Gladys. L’objectif est « que tout le monde ait droit de cité, considère Daisy. La justice sociale, ce n’est pas la pax romana dépeinte par les gringos et Uribe, mais de réels droits humains sans distinctions de couleurs et de classes », ajoute-t-elle. Quelque part dans cette jungle colombienne hostile, des hommes et des femmes ont enfoui leurs états d’âme. Aucun remord ni regret...
Le jour se lève à peine lorsque la pirogue quitte le campement et s’engage dans le labyrinthe de verdure. Sous une pluie incessante, les insurgés sont déjà à l’oeuvre, à l’abri des regards.
(*) Tous les prénoms ont été modifiés.
Cathy Ceïbe