Entrevues Epok, le par fr.
Mis en ligne dans le kiosque le 3 juillet 2002.

RENAUD : C'est l'amer qui l'a pris.

> Epok du 24 juin 2002

RENAUD : C'est l'amer qui l'a pris.

Après cinq années de galère et huit de mutisme, Renaud est enfin “ sorti du trou ”. Il revient avec Boucan d’enfer , un magnifique album fait de ruptures et de blessures. A son ami Bernard Werber, l’auteur des Fourmis , il parle sans fausse pudeur de ses états d’âme, mais aussi d’Arafat, de José Bové, des “journaleux”...

Au Salon du livre de Paris, en 1995, Renaud a voulu me rencontrer. J’ai découvert un type discret, la tête dans les épaules, d’une immense modestie, qui s’obstinait à me vouvoyer en dépit de mes protestations. Par la suite, nous nous sommes revus. je me suis aperçu qu’il avait un immense respect pour l’écriture et la chose écrite, et que lui -même se sentait avant tout poète et soucieux de trouver le mot exacte. Cette image d’homme tout en retrait est d’autant plus étonnante qu’en concert il a un charisme tel qu’il me semble que s’il demandait à la foule de se lever et de faire la révolution, tout le monde le suivrait. Dans son dernier album, il évoque souvent ce paradoxe. Il est Renaud et Renard, il est discret et éclatant, il est en retrait et en avant. Finalement, c’est peut-être dans cet écartèlement qu’il puise son inspiration.

Bernard Werber / Quand j’étais journaliste, j’ai interviewé Serge Gainsbourg. je me souviens d’une de ses phrases : “Il y a moi Gainsbourg et mon masque Gainsbarre. mais à force d’utiliser le masque, j’ai parfois du mal à l’enlever.”

Renaud / Je préférais Gainsbourg à Gainsbarre. Dans sa phase de provocation, je le trouvais un peu grotesque, pas toujours très drôle. Il était sous l’emprise de l’alcool...

Dans ta première chanson, tu dis : “ Comme y’a eu Gainsbourg et Gainsbarre, y’a le Renaud et le Renard.”

Tout le monde a un côté blanc et un côté noir. J’avais envie d’en parler, parce que c’est ma vie depuis cinq ans. Une rupture, la dépression, l’alcoolisme... J’ai toujours été un gros fumeur et je suis devenu un gros buveur. C’est peut-être un peu impudique, mais dans mes chansons j’ai toujours dit ce que j’avais sur le coeur.

Tu as pris des risques avec ce disque, mais c’est aussi ça le travail de l’artiste. Je trouve cela plutôt estimable.

J’avais inventé le surnom de Renard à l’époque où je me suis pris pour un justicier, un “Zorro”, le renard en espagnol. je ne suis plus, et je ne veux plus être ce justicier. Plus tard, mes copains ont commencé à m’appeler Renard. Renaud, c’était l’artiste sympathique, l’écrivain-poète, enthousiaste, Renard c’était le désespoir, le côté désabusé, la mélancolie, l’autodestruction. Mes copains arrivaient souvent le matin ici, dans ce bistrot que je fréquente assidûment, et me disaient : “ Alors aujourd’hui, t’es Renaud ou t’es Renard ?

Là, je suis en train de parler à qui ?

Plutôt à Renaud. Je suis sorti du trou. Il y a encore six mois, j’étais “inregardable”, j’avais grossi, mon visage dans le miroir me donnait envie de vomir. Lors de mes concerts, la presse ne m’a pas épargné. J’ai eu droit à des “ quadragénaires bedonnants ”, “ bouffi ”, “ boursouflé ”. On me donnait vingt kilos de plus, je n’en avais pris que cinq, mais ils se concentraient sur les joues et la bedaine. Surtout, je me levais le matin, j’attaquais au Ricard, le premier il fallait que j’aille le gerber, les autres passaient tout seul. Mes copains médecins me donnaient trois ans à vivre...

Tu avais quasiment disparu de la scène publique.

J’étais simplement loin des médias. Je rencontrais des gens qui me disaient : “ Alors, vous avez arrêté la chanson. On vous voit plus à la télé... ” Maintenant, dans les interviews, je vais bien être obligé de raconter ce que j’ai vécu. Cela m’embarrasse de parler autant de moi. Je n’ai pas honte de dire que j’ai traversé des moments difficiles. Mais quand je pense aux gens qui ont de vrais problèmes, qui sont pauvres, malades, je ne veux pas donner l’impression que je me plains. Moi, je me suis inoculé mon propre malheur. Il faut relativiser, malgré tout, je suis un homme comblé. Se détruire à l’alcool et au tabac dans une jolie brasserie parisienne, ce n’est pas pareil que se torcher au coin de la rue.

Tu peux encore basculer ?

La preuve ( il montre la bière devant lui, NDLR )... Celà dit, je vais être pendant un an en tournée de promotion, et j’aurais moins le temps de regarder mon nombril et de flipper dessus. C’est une tournée “grosse artillerie” : province, Zénith, palais des Sports... Plein de musiciens, plein de décors, plein de lumières, plein de sons. Ca a l’air de bien s’annoncer.

A quel moment as-tu arrêté de te détruire ?

J’ai peur de la mort mais j’ai aussi peur de la vie. Pendant cinq ans, je n’ai pas écrit une ligne. ma plume s’était asséchée, je n’avais plus d’inspiration. J’étais au fond de la dépression, partagé entre un litre de Ricard par jour, les anxiolytiques, les neuroleptiques. J’avais envie de me flinguer. Et, un jour, je passe une soirée avec un copain homosexuel alors que je viens de sortir d’une petite clinique de repos, où j’allais de temps en temps pour essayer de décrocher de l’alcool, j’étais donc dans une période sobre. Depuis des années, ce copain me relançait pour que j’écrive une chanson sur les pédés. Je lui répondais toujours : “Aznavour l’a déjà fait, et tellement bien, que le sujet a été vampirisé.” Ce soir-là il me dit : “Moi, je voudrais une chanson sur le petit pédé de base anonyme, l’employé de bureau. Si tu me l’écris, je t’autorise une biture !” j’avais tellement envie de boire qu’en une demi-heure je lui ait écrit la chanson. C’est venu comme ça, ça a coulé de source, et puis, j’ai pris ma petite cuite. le lendemain, bien sûr, j’ai recommencé à boire, mais j’ai aussi recommencé à écrire.

Tu avais retrouvé le plaisir d’écrire ?

Plutôt l’inspiration. Chaque chanson m’amenait l’idée d’une autre. Quand j’ai eu fini une dizaine de textes, je les ai confiés à des compositeurs et amis proches, Jean-Pierre Bucolo et Alain Lanty. Ils ont mis de jolies notes sur mes textes, puis nous sommes partis en studio. Quand j’ai voulu chanter, j’ai décidé d’arrêter de me détruire parce que l’alcool m’avait bousillé les cordes vocales.

Quelle sera, à ton avis, la réaction du public à la sortie de ton nouvel album ?

Ils vont se dire que c’est un album pas rigolo rigolo. Que j’ai perdu une certaine fantaisie, que je parle moins du monde et plus de moi, que j’ai fait un album introspectif. Moi, mon but, c’est de faire de jolies chansons, quel que soit le sujet.

Je trouve que c’est ton meilleur album. On a l’impression que tu nous parles à l’oreille.

J’ai sorti tout ce qui est venu, mes états d’âme, mes chagrins, mes doutes. Ma “désabusation”.

Tu parles quand même de la marche du monde dans certaines chansons. Tu t’intéresses toujours à l’actualité ?

Bien sûr, je lis les journaux, j’écoute la radio. Comme je suis un vieil idéaliste, j’ai une position très tranchée sur le conflit israélo-palestinien. Je suis pour le mouvement “La paix maintenant”. Arafat est un vieux qui n’a plus aucune autorité, qui mène son peuple dans une impasse, et Sharon est un homme de guerre. Moi, je suis pour les pacifistes, les humanistes, je veux un Etat palestinien qui vive en paix avec Israël. Quand Arafat a appelé son peuple à mourir en martyr, j’ai trouvé cela ambigu, cela voulait aussi dire “devenez kamikaze”. Or, les kamikazes sont ce qu’il y a de pire : des gens qui frappent les civils innocents. Une guerre entre deux soldats, c’est toujours sale, mais quand on tue des civils, c’est ignoble. Donc, place aux jeunes. Arafat doit partir, Ariel Sharon aussi. Lui, entre Sabra et Chatila hier et Jénine aujourd’hui, il a sa dose de sang civil sur les mains.

Ce dernier élément ne correspond, pour l’instant, à aucune enquête avérée. Nous sommes dans le domaine de la rumeur... La chanson Manhattan-Kaboul aborde de manière détournée les événements du 11 septembre. Qu’as-tu pensé des attentats ?

Comme la majorité de la planète. J’ai vécu les attentats contre le World Trade Center comme une ignominie. C’est vrai aussi que j’ai été légèrement perturbé par la bouquin de Meyssan sur ce qu’il intitule “ l’effroyable imposture ”. Il ne m’a pas convaincu, mais il a fait naître chez moi des doutes. Sur les manipulations des terroristes, les implications de la CIA, les intérêts bien compris du lobby militaro-industriel américain...

En clair ?

Bien sûr, je ne crois pas que des agents de la CIA soient devenus subitement des kamikazes. Les kamikazes aujourd’hui, on sait d’où ils viennent. C’est ce que je dénonce dans la chanson, cette folie “ qui pulvérise des vies sur l’autel de la violence éternelle ”. Je ne veux pas non plus dire comme Dieudonné que je préfère Ben Laden à Georges Bush, mais disons que je déteste les deux. Pour conclure, je dirais que je préfère une démocratie qui accumule les bavures à une dictature islamique. Dans Manhattan-Kaboul , je voulais avant tout parler de la souffrance des civils dans les conflits. J’ai appris récemment que le XXème siècle avait été le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité. Cela m’a frappé.

Le seul fait qu’il y ait de plus en plus d’humains sur la Terre entraîne nécessairement de la violence. C’est plus facile de faire en sorte qu’un milliard de personnes s’entendent plutôt que six milliards de personnes. Je ne sais pas si tu as connu les communautés hippies...

Ouais, ça n’a pas duré très longtemps. En juillet 1968, je suis parti avec une bande de copains, on avait décidé de créer une communauté libertaire sur le mont Lozère, on avait dit qu’on resterait entre nous, qu’il n’y aurait pas de filles, qu’on ferait l’amour avec la nature. Au dernier moment, un de nos camarades a décidé d’emmener sa fiancée, ça a foutu une merde pas possible et on n’a pas tenu huit jours.

Il suffit qu’il y en ait un qui refuse de jouer le jeu, qui triche, et tout s’effondre. Pour qu’une société marche, il faut que tout le monde en aie envie, et c’est très difficile. Cela passe par l’éducation, le civisme. les gens doivent prendre conscience de l’intérêt collectif.

Comme dans Les Fourmis  !

C’est vrai : pour la fourmi, la réussite du groupe est plus importante que sa réussite personnelle.

On ne peut pas dénier aux individus le désir de réussir personnellement.

Avec l’éducation, peut-être. On peut convaincre les gens qu’il faut que tous les autres soient bien pour qu’eux-mêmes le soient. C’est pareil dans une vie de couple. Dans l’une de tes chansons, tu évoques d’ailleurs cette idée : tu as compris que la petite communauté de ton couple était une belle chose le jour où tu en es sorti.

On r’connaît le bonheur, paraît-il, au bruit qu’il fait quand il s’en va .” J’avais vu cette phrase écrite sur le mur des chiottes de Pierre Desproges. Il y avait le nom de l’auteur dessous, mais je l’ai oublié.

Généralement, on s’aperçoit que l’on a quelquechose quand on ne l’a plus. “ Aujourd’hui son amour se barre, son bel amour sa Domino... ” dis-tu. Comment envisages-tu ton couple aujourd’hui ?

J’ai l’impression de continuer à vivre mon histoire d’amour, mais d’une manière différente. On n’habite plus sous le même toit, mais on se voit tout le temps. On n’efface pas facilement vingt-cinq ans de vie commune. Elle est toujours la femme de ma vie.

Quand on vous voyait, on sentait une belle complémentarité entre vous.

Oui, on avait une grande harmonie. Et puis elle m’a quitté. Je la rendais barge, il fallait qu’elle sauve sa peau, je ne suis pas facile à vivre. Je ne lui en veux pas, elle a eu mille fois raison. A une époque, auprès d’elle et de mes proches, j’avais la joie de vivre. Je me levais le matin, j’étais vivant, il faisait jour et cela me suffisait pour être heureux toute la journée, malgré la lecture des journaux. Maintenant, je me lève le matin et je me dis : encore une journée à vivre, quelle horreur. Même si j’ai du boulot, même si je dois chanter en public, même si je vais être applaudi.

La vie est courte, il faut essayer d’utiliser les outils qu’on a. Toi, tu sais faire des chansons.

Pendant cinq ans, j’ai pas très bien vécu. Malgré une tournée de deux ans où tous les soirs j’ai reçu une tonne d’amour, un public nombreux et fidèle. J’ai eu 250 000 spectateurs en deux cents concerts entre 1999 et 2001, sans nouvel album et sans publicité. Ca m’a redonné un peu de confiance en moi.

Le public, on fait aussi des choses pour lui. C’est grâce à lui qu’on vit et, en même temps, il exerce une pression très forte : on sait que l’on a en face de soi une famille de gens qui attend que tu te produises.

Dans mon cas, c’est normal ! Mon dernier album remonte à sept ans et demi. Moi aussi, je me demandais si j’étais capable de leur fournir quelquechose à se mettre sous la dent. J’espère que le prochain album mettra moins longtemps, mais il peut aussi bien venir dans quatorze ans.

Dans une chanson, tu fais une allusion très flatteuse à José Bové. Tu l’admires ?

Je l’aime bien, je n’ai pas trouvé très opportun qu’il aille embrasser Arafat dans son QG, pas très malin non plus les petits cons extrémistes qui l’ont menacé de mort à son retour en France. Mais quand je le vois chez Christine Bravo, je me demande vraiment s’il est à sa place... C’est exactement pour cela que j’ai allumé, dans l’ Entarté , notre ami BHL : occupation trop grande du champ médiatique.

C’est un peu facile de s‘acharner sur BHL, non ?

Oui, je sais que je ne suis pas le premier. En plus, il n’a pas que de mauvaises idées, j’en partage même certaines. Mais il m’agace, il donne des leçons, c’est un je-sais-tout.

Et tu as l’impression que José Bové fait désormais la même chose ?

Je l’apprécie quand il défend les petits paysans, lutte contre la mondialisation, les OGM et le multinationales de la mal-bouffe, mais j’aime pas l’entendre parler pour ne rien dire, le voir dans ces émissions showbiz minables où on ne vend que du vent.

Pourquoi tu ne dénonces pas les présentateurs à la mode qui envahissent le Paf pour ne parler, sous couvert de culture branchée, que de clubs échangistes et de valeurs de l’extrême droite ?

J’évoque leur cas dans Je vis caché, où je parle des journaux blaireaux. Je ne les ai pas cités, mais je sais à qui je pense, à tous ces gars vulgaires, crétins, grossiers, mégalos, prétentieux. Je ne crois pas que j’irais chez Ardisson, même si ma fille dit que ses copains de 20 ans l’adorent. Moi, j’adore pas. Quand je fais une télé, j’ai envie de transmettre l’info que mon disque existe, mais j’ai pas envie de me faire cuisiner par Ardisson. Je préfère une discussion avec toi, sincère, parfois impudique, peut-être trop personnelle.

propos recueillis par BERNARD WERBER

Bernard Werber

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