Portraits Fluide Glacial, le par fr.
Mis en ligne dans le kiosque le 3 décembre 2002.

Renaud-Renard

> Fluide Glacial n° 318 de décembre 2002

"Il a laissé des expressions nouvelles reprises par la rue("épais comme un sandwich SNCF") ou popularisé des argots nouveaux ("Laisse béton", "Marche à l'ombre"), connu un rapide succés et un gros creux qu'il vient de clore par un nouveau disque. Attachant, irritant, incarnation d'un esprit qui appelle la caricature, ce touche-à-tout qui ne peut s'empêcher de rire du tragique reste un des personnages les plus sympathiques de son époque.

Fils d'un écrivain-prof père de 6 enfants, dont l'écrivain Thierry Séchan, Renaud Pierre Manuel Séchan, né en 1952 à Paris, passe sa jeunesse en partie dans la Drôme et la Lozère. A 4 ans, il joue un petit rôle dans " Ballon rouge" de Lamorisse.

Politisé trés vite, il défile contre l'atome à 14 ans, crée un groupe Ravachol au lycée Claude-Bernard à 16 ans. Mai 68 arrive et cet anar, un temps maoïste, vend "L'enragé", milite au Comité Révolutionnaire d'Agitation Culturelle, abandonne les études et met en musique (mal déjà) ses poèmes pour devenir chanteur des rues entre deux petits boulots cons. Ses premières chansons, jamais enregistrées, s'appellent "Crève salope", "Ravachol"... Il abandonne son nom.

Adopté par l'équipe du Café de la Gare de Romain Bouteille où il joue ses premiers rôles, il traîne aussi avec la Veuve Pichard (Lamotte, Lavanant, Bruneau, Nadeau, Anémone) et bientôt quelques petites panouilles au cinéma et dans des téléfilms. Il chante et on le voit d'abord en gavroche de style apache, casquette, foulard et pat' d'éph'. Bientôt, il copie ses "potes d'Argenteuil", style plus loubard avec perfecto et santiags. Il a brièvement un groupe, les P'tits Loulous.

DISQUES

Premier album en 1975, "Amoureux de Paname" (Polydor) est d'inspiration classique (Bruant surtout, Dylan ce sera pour plus tard). Succés d'estime. Mais dés le second "Laisse béton" (1977), c'est le tube. Renaud est célèbre. Suivront "Ma gonzesse" (1979), "Marche à l'ombre" (1980), "Le retour de Gérard Lambert" (1981)...Il écrit des musiques de film, "Viens chez moi, j'habite chez une copine" (1981), lui qui est si peu compositeur. Puis "Morgane de toi" (1983), "Mistral gagnant" (1985), enfin "Putain de camion" (1988) avant de passer chez Virgin. Il existe aussi des disques live. Cet homme de toutes les solidarités (Touche pas à mon pote, Greenpeace, Marche des beurs, ça suffat comme ci, Chanteurs sans frontières, les Verts) est de tous les combats alternatifs. Il développe ses thèmes assez classiques aussi, s'attaquant à tous les puissants (armée, police, religions-sauf les protestants dont il est proche par tradition familiale), dans le désordre et parfois la contradiction.

Déçu de la gauche, il aura une curieuse amitié avec François Mitterrand, lui écrivant des cartes postales et achetant une page du "Matin", comme plus tard pour François Santoni, lui le non-violent, figurant même sur une liste régionaliste aus Européennes en 1994. Il a fait un retour spectaculaire au cinéma en 1993, jouant le rôle principal du "Germinal" de Claude Berri.

Les disques ont continué avec "Marchand de cailloux" (1991), "A la belle de mai" (1994), puis sa tournée se fait descente aux enfers, jusqu'à arrêt complet de sa carrière durant quelques années.

RENAUD-RENARD

Sa "gonzesse" de toujours l'a quitté et le loubard de papier ne va pas s'en remettre, plongeant progressivement dans l'alcool, la déprime et prenant 10 kilos. Il lui faudra du temps et des amis pour refaire surface . La voix abîmée, le désabus définitif, le refus de recommencer le moindre militantisme, Renaud repartira avec un superbe album "Boucan d'enfer" (2002), qui vient aprés une Victoire d'honneur l'année précédente lui donner du baume au coeur.

Il dessine un peu, écrit un scénario BD pour Jacques Armand (1981) d'aprés son Gérard Lambert. Il a édité ses poèmes ou chansons ("Sans Zikmu", 1980, "Mistral gagnant" 1983, "Le temps des noyaux", 1988) et tenu chronique dans "Charlie-hebdo" (1992-96), reprises dans "Bille en tête" (1994) ou "Envoyé spécial chez moi" (1996).

On voit mieux aujourd'hui qui il est, un chanteur réaliste, pas si doué pour le chant, pas terrible compositeur, excellent parolier souvent, formidable manieur de langue (on l'étudie à l'école), mais dont la sincérité profonde fait le génie, la popularité et l'originalité. Un chanteur inspiré des anciens mais au talent que même les rapeurs d'aujourd'hui saluent dans un disque-hommage. Un chanteur qui a envie d'agir sur le monde, de dire et témoigner, mais qui ne sait pas résister, béni soit-il, à son désir d'humour ravageur. Un tendre qui chante les durs, un faux dur qui se moque des vrais cons, un engagé qui ne sait pas toujours où, un instinctif brut.

Mais aussi un de ceux qui ont écrit tant de chansons que chacun sait par coeur, avec quelques chefs-d'oeuvre absolus comme "Dans mon HLM" ou "En cloque". C'est quand on sent sa jubilation qu'il est le meilleur, quand il s'amuse lui-même, qu'il flingue tout ce qui bouge autour, se venge en quelques couplets de la chierie du monde, que Renaud est ce qu'il est profondément, un des meilleurs de sa génération, un poète réel, un chanteur classique avant la date.

Fatigué aujourd'hui de son propre personnage, luttant encore contre ses démons dépressifs, personnage double, Renaud-Renard persiste dans ses fois, bonnes ou mauvaises,ses enthousiasmes, ses indignations, et surtout son humour parfois potache, parfois plus élaboré mais toujours à la portée de tous. Il ne recule pas devant la facilité (il a quelques chansons franchement mauvaises), la parodie (quand il imite Aufray ou Cabrel, il est excellent), mais célèbre au passage les mythes contemporains, de Bové à Le Gloupier.On a édité son "Intégrale" en 1995avec un livret, mais ses disques sont réédités. On les entend partout. Lui-même répond aux questions aprés tant d'années de silence (et même à son/notre ami Fioretto dans un "Fluide " de l'an dernier). Une résurrection qui fera plaisir à tous ceux que sa disparition semblait laisser orphelins.

Laurent Berthet vient de sortir un livre biographique sympa aux éditions Christian Pirot, "Renaud, le spartacus de la chanson", mais y a aussi "Le roman de Renaud" et "Bouquin d'enfer" de son frère Thierry Séchan, avec des commentaires à lui, au Seuil."

Par Frémion (Fluide Glacial n°318, Décembre 2002)

Notes du rapporteur

Voilà, cet article est accompagné de deux dessins de Charb, j'vous les raconte (même si c'est dur de raconter un dessin) ; le premier : Renaud accoudé à un comptoir de bar en train de siroter son "Ricard", le barman au second plan tient dans ses mains une note hyper longue et dit : « Euh... Renaud, pour la petite note... » et Renaud lui répond : « Tu vois ça avec mister Renard... ». Le second : La salle de rédaction de "Voici", trois affreux journaleux ; crades, la clope au bec, sont devant une table cradingue aussi (on y distingue un os, une capote usagée, un cendrier plein, un bonbon, entre autres), l'un dit : « Sa vie, Renaud, il la raconte dans ses chansons... », un autre : « Il nous grille tous les scoops »", et le troisième : « On devrait lui faire un procés ». A noter aussi que l'auteur de l'article (Frémion donc) est un élu Vert (député européen j'crois) et qu'il était candidat à la candidature Verte aux Présidentielles 2002.

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