Sortie de nouvel album 24 heures, le par ch.
Mis en ligne dans le kiosque le 1er mai 2016.

Renaud va mieux et s'offre « un petit disque triste »

Sobre depuis six mois, le chanteur se raconte avec une sincérité désarmante et sans pudeur. Rencontre.

C’est exceptionnel, ce qui se passe autour de ce petit disque triste qui ne méritait pas autant ! Renaud était attendu. Le chanteur énervant revient de dix ans de disette discographique et autant d’années de dépression et d’alcool. Le chanteur à la con est de retour avec un album sobrement intitulé Renaud, et une tournée – Phénix tour – de 150 Zéniths prêts à recevoir ses fans, qui aux quatre coins de la France et ses provinces extérieures (Suisse, Belgique et Québec), l’attendent comme le Messie.

Renaud, on t’aime… Reviens-nous vite ! Arrête de boire. On a besoin de toi ! Ça, c’est la phrase qui revient tout le temps. Le chanteur de 63 ans, assis à la terrasse de la Closerie des Lilas – cette célèbre brasserie parisienne est le lieu même de son apnée alcoolisée –, parle des quelque 1000 lettres qu’il reçoit par mois de ce public qui le gave d’amour, qui me pourrit le cœur ! Mais va-t-il bien pour autant ? Est-il Toujours debout ?, comme il le chante dans ce premier single paru il y a quelques semaines. J’ai retrouvé la forme depuis six mois. Depuis que je ne bois plus une goutte d’alcool, je me porte à merveille ! glisse-t-il.

Ego trip permanent

Soit. La voix est encore caverneuse et les quintes de toux régulières. Renaud se bat toujours contre son tabagisme. Son corps, comme avachi dans sa chaise, semble garder en mémoire des siestes éthyliques. De toute évidence, il accuse le coup de ces années traversées dans les vapeurs anisées du pastis, plus quelques bières, tient-il à préciser. Mais le regard est bleu perçant. Si la parole est parfois pâteuse, le propos est toujours pertinent. D’une lucidité qui souligne l’intelligence de l’homme. Car Renaud se livre, raconte, dit tout. Sans pudeur et d’une sincérité désarmante.

Avec ce disque, mon objectif était de retrouver la santé et le chemin des studios pour enregistrer le mieux possible mes chansonnettes

Cet ego trip permanent, qu’il soit scénarisé ou réel, n’est-il pas la substance de nombreuses chansons de Renaud ? Et parfois ses meilleures : Mistral gagnant, c’est simplement Renaud Séchan qui raconte son enfance à sa fille… Surprise alors quand l’auteur de ce chef-d’œuvre vous parle de son taux de potassium – à 2,2, c’était limite mortel : j’ai eu très peur ! –, de la méthode Pilates pour la remise en forme – entre le tai-chi et le yoga. Tout en souplesse. Malheureusement, j’ai pas perdu ma petite bedaine – et de son opération de chirurgie esthétique. J’avoue, je me suis fait gommer cette double rangée de poches sous les yeux. Ça m’a rajeuni de dix ans, me dit-on, s’inquiète-t-il en montrant sur son smartphone d’abord une photo récente abominable, volée par un torchon pipole un soir de fracasse et une deuxième datant de 1975. J’avais un visage un peu androgyne à la Brian Jones, s’émerveille-t-il. Il y a dans sa démonstration l’envie d’aller mieux, de se revoir beau, d’arrêter l’autodestruction. Car je suis très fort en autodestruction !

Renaud n’est pas pour autant devenu bêtement nombriliste. Son regard reste clairvoyant. Avec ce disque, mon objectif était de retrouver la santé et le chemin des studios pour enregistrer le mieux possible mes chansonnettes. C’est plus ou moins réussi, sauf sur un ou deux titres où la voix est fatiguée, éraillée, d’outre-tombe… La vie est moche et c’est trop court : je ne la trouve pas très bien chantée et trop sinistre. C’est la chanson la plus triste de tout mon répertoire, analyse l’homme désormais sans foulard rouge.

En revanche, Renaud cajole la chanson Les mots, qu’il évoque avec ferveur. C’est un petit joyau que j’aime infiniment. C’est un fond de tiroir que je suis allé rechercher à l’état de brouillon dans un ouvrage qui s’appelle Les manuscrits de Renaud, aux Editions Textuelles (NDLR : en 2 volumes parus en 2006). Il revendique avec fierté l’efficacité de J’ai embrassé un flic, qui ouvre l’album et parle avec tendresse de Petit bonhomme et d’Héloïse. Une chanson pour mon fils, Malone, et une autre pour ma petite-fille, coécrite avec Renan Luce, le papa d’Héloïse. J’ai toujours chanté ma famille, rappelle-t-il.

Une place à part

Ainsi Renaud regarde son nouveau disque sans complaisance. Que lui manquait-il alors ? De la chanson fantaisiste, de la mélodie rigolote comme j’ai su en faire par le passé. It is not because you are, Doudou elle s’en fout, des chansons comme ça, avec de l’autodérision. Je trouve l’album un peu triste !

J’ai hâte, j’ai hâte ! Il parle de sa future tournée. Et des affres du choix d’un tour de chant. Car, malgré vingt années perdues dans des périodes si sombres, glisse le bonhomme, en allusion à sa première dépression avant Boucan d’enfer (2002), l’artiste a constitué une œuvre importante et s’est fait une place à part dans le monde de la chanson. Ça peut être pesant de savoir qu’il y a tellement de gens qui m’attendent, sourit Renaud. Et de poursuivre : Je vais chanter les nouvelles et des anciennes. En l’état, mon concert ferait quatre heures. Il faut que je sacrifie encore dix chansons. Mais Morts les enfants, je ne peux pas ne pas la chanter. Et En cloque, Mistral gagnant, Morgane de toi, Marchand de cailloux, Dès que le vent soufflera. Etc., etc.


L’anar embrasse la police…

Critique

Ce n’est pas son meilleur album, mais ce n’est l’essentiel pour personne. Renaud est en vie, revenu de l’enfer de l’alcool. Ces treize titres, qui constituent sa livraison 2016 attendue depuis dix ans, sont très inégaux. La voix du chanteur trahit souvent sa convalescence. Il n’est pas question de justesse mais de souffle et de rythme. La prosodie, hachée, sent souvent le travail de studio. Mais la magie opère encore lorsque cet auteur à part trouve les mots et que son chanter vrai perce le convenu. Dans cet exercice d’équilibriste, La vie est moche et c’est trop court et Petit bonhomme sortent du lot dans le registre émotion. Et gagneront en intensité quand la voix de l’interprète aura regagné sa souplesse.

Ailleurs, les fans retrouveront les airs baloches et irlandisans, accordéon et violons véloces, qui ont depuis toujours constitué sa trame musicale.

Autre passage obligé de l’univers Renaud : la chanson récit à la première personne… J’ai embrassé un flic fera aussi date. Renaud, Renard, l’anar au grand cœur, le révolté permanent, le contestataire qui dénonce le tumulte du temps, salue la police. Après les attentats qui ont frappé Paris, plus d’un Français se reconnaîtra dans ce mouvement d’affection et de désarroi ironique. La force d’une chansonnette, c’est aussi de témoigner de l’époque. Renaud l’a toujours fait.

En concert : Phénix Tour, Arena de Genève, jeudi 26 janvier 2017.

A lire : Chroniques de Renaud, parues dans Charlie Hebdo (entre 1992 et 1996), Editions Actes Sud, coll. Hélium, 352 p.

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