Entrevues La Voix du Nord, le par fr.
Mis en ligne dans le kiosque le 14 novembre 2001.

Renaud en zone bleu

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Article paru dans La Voix du Nord le 25 mars 1986

RENAUD EN ZONE BLEUE

Même en cherchant bien, vous n'avez aucune chance de repérer la « mob » de Renaud, garée à la porte des salles de concert où il se produit (1). Renseignement pris auprès de l'intéressé, Renaud n'a plus de «mob». Et c'est tant mieux, parce que même avec des grandes sacoches,  il n'aurait pas pu emmener les deux disques de platine et le disque d'or qui consacrent 75O OOO albums « Mistral gagnant » déjà vendus et qu'on lui a remis jeudi dernier dans les loges du Zénith, tandis qu'il bousculait négligemment un flipper pour tenter de gagner à la loterie.

Ça ne fait plus partie de son univers, les « mobs ». C'est comme la « zone ». Maintenant, Renaud gare ses rêves en zone bleue. Bleu-mer comme son étonnant et superbe décor de scène : un véritable port de pêche, avec ses mouettes rieuses, son bistrot où on sirote le « passetisse », avec son bateau de pirates, le  Karaboudjan » (carambar, bout d'zan ?). Bleu-horizon, comme la ligne où il plonge son regard d'homme libre aux poches pleines d'histoires.

Renaud appartient à cette race bénie des conteurs. Il écrit des histoires magiques, parce que suffisamment proches de nous pour être crédibles et suffisamment folles pour conserver l’aura de l'imaginaire. Alors tout naturellement, son spectacle à la beauté fatale des belles histoires (parfois féroces) que les papas et les mamans racontent pour endormir leurs enfants.

Des histoires que quand Renaud vous les raconte, vous avez envie de sucer votre pouce et de vous coucher dans position du fœtus.

Parce qu'en plus. II les racontent drôlement bien, ses histoires. En 2 h 30, il aligne tous ses hits avec une élégance toute populaire, qui peut le faire passer d'un solo d'accordéon anachronique, à une idée vraiment ringarde (un « pot pourri». En 1986 !) sans jamais paraître ringard. Parce que Renaud est spontanément populaire, avec les défauts que cela implique : il parle beaucoup, et il caresse un peu trop le public dans Ie sens du poil.

Mais avec les qualités aussi. A savoir, un sens inné du contact. Ses chansons grimpent au cerveau aussi vite qu'une bouffée d'ammoniaque. Et son spectacle, est l'un des plus aboutis que l'on puisse voir parce qu'il est généreux et qu'il fourmille de trouvailles (notamment visuelles).

De ces spectacles trop beaux pour qu'on puisse en parler sans tomber dans la phrase creuse (voir ci-dessus). A moins d'être poète, mais je ne suis pas poète. Et Je n'oserais pas écrire que j'avais les yeux embués d'émotion en sortant du Zénith un certain jeudi 20 mars, de peur de passer pour un nigaud de première (quand on est journaliste, il est de bon ton de ne pas aimer certains artistes : Goldman, Thiéfaine, Renaud...).

Je préfère ne rien dire du tout. Laissons plutôt parler l'artiste.

Plus souvent lâche que timide

V.D.N. : Tes fans osent-ils encore t’approcher ?

RENAUD : Ceux que j'aimerais voir, non, ils sont terrorisés. Quand ils me rencontrent dans la rue. Ils sont tellement étonnés de voir que j'achète du pain et du steak haché comme eux, qu'ils n'ont pas le temps de réaliser et de me demander quoi que ce soit. Les pochtrons par contre n'ont pas peur, eux.

RENAUD : Hier soir, je rentre chez moi à trois plombes, et il y en avait deux dans mon escalier, qui commencent à me demander pourquoi Je ne chante plus « Hexagone », qui m'invitent à redescendre boire un pot avec eux. Ça me gonfle, ils sont toujours là quand il ne faut pas. Quand tu t'es engueulé avec ta gonzesse ou quand t'es à la bourre parce que tu dois conduire ta gosse à l'école. Si tu les envoies promener, t'es un enfoiré, si tu leur donnes le petit doigt, ils prennent le bras.

V.D.N. : Alors tu leur donnes quoi?

RENAUD : La main, l'avant-bras... mais je les comprends. A 16 ans, je dormais dans l'escalier d'Hugues Auffray... Je déteste l'idolâtrie et la fascination que je peux exercer sur ces mômes, car c'est pas humain. Soyez vous-mêmes, pas vos idoles ! Je ne peux rien donner de plus que ce que je donne dans mes chansons.

V.D.N. : On dit que tu es un grand timide.

RENAUD : Je suis plus souvent lâche que timide. Quand je ne sais pas dire non et que Je dis oui, on croit que c'est par gentillesse, en fait, c'est de la lâcheté, la peur de faire mal. Comme hier soir avec ces deux mômes de 18 ans. J'aurais dû les fiche dehors, leur expliquer que j'étais crevé, que c'est chez moi... Mais à la place, de peur de passer pour un enfoiré, j’ai discuté avec eux pendant vingt minutes.

V.D.N. : Ta vie, c'est la chanson ?

RENAUD : Non ! Ça la remplit bien, c'est une de mes passions. Ma vie, c'est mes potes, ma famille, ouvrir les yeux te matin et voir que je suis le et qu'il fait jour. La chanson m'est tombé dessus un peu par hasard. Ce qui me plaît, c'est les deux heures sur scène, et le moment où je chante pour la première fois une nouvelle chanson à ma gonzesse. Le reste, la promotion, la maison de disques...Pffft... Je préfère ça à l'usine ou au chômage, mais c'est pas ça qui me fait vivre.

Le  contrat du siècle

V.D.N. : Ton public n'a-t-il pas du mal à comprendre qu’un « chanteur loubard» de gauche signe le «contrat du siècle» avec une maison de disques comme tu l'as fait avec Virgin ?

RENAUD : Je ne sais pas ce que mon public pense de ce contrat du siècle entre guillemets. J'ai surtout eu des réactions de journalistes. Apparemment, vu l'affluence chaque soir, ça ne doit pas trop gêner mes fans. Ils ont peut-être le bon goût de penser que c'est mérité, que c'est de l'argent gagné proprement. Pourquoi j'aurais honte ? Même si j’ai parfois du mal à assumer... Ce qui compte, c'est la façon de dépenser ton fric : si j'achetais une Rolls, des villas sur la côte, que je passais toutes mes nuits chez Castel, je ne dit pas...

V.D.N. : Un canard parisien t'as récemment attaqué sur ton accent

 RENAUD : J'ai un accent ? J'ai pas l'impression de parler comme Maurice Chevalier ou comme Coluche. C'est peut-être pas la voix et l'accent que j'avais à 18 ans. Et je ne parle pas de la même façon à un loubard qu'à une salle de 7.000 personnes.

V.D.N. : La vieillesse te fait peur ?

RENAUD : Non... j'aime bien... Ouais ! C'est synonyme de sagesse pour moi (il a 33 ans - N.D.L.A.). Je m'y fais très bien. Je me vois assis sur un banc de pierre dans un village du sud de te Loire, à regarder passer les gens, appuyé sur ma canne. Ça me fascine.

V.D.N. : La «zone», c'est quoi pour toi ?

RENAUD : Je ne sais pas... T’as qu'a mettre trois petits points, comme ça, tes gens qui ne m'aiment pas diront que je sais même plus parler de la zone !...

V.D.N. : Et le plaisir ?

RENAUD : Le plaisir, c'est voir ma fille entre ma femme et moi dans le lit, le matin. Non, ça ce n'est pas le plaisir, c'est le bonheur. Le plaisir ? La fin d'une interview !

Patrick JANKIELEWICZ              

(1)     Renaud se produira à Lille sous chapiteau (Esplanade) les 11 et 12 avril prochains à 20 h 30. Pour tout renseignement. tel : 30.30.72.30. Prix des places 115 francs et 100 francs (groupes).

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