Écrits par Renaud Charlie-Hebdo, le par fr.
Mis en ligne dans le kiosque le 23 septembre 2000.

Y'A PAS D'ARÊTES DANS L'BIFTECK !

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Charlie Hebdo, le 2 juin 1993

 

« Renaud bille en tête

Y’A PAS D’ARETES DANS L’BIFTECK !

Dès que le vent soufflera, je reviendra

 

Y’en a sûrement qui ont cru que je rigolais la semaine dernière lorsque j’ai annoncé ma démission prochaine de Charlie. Sans dec’, dans trois semaines je laisse béton ! C’est pus possib’… Je vous explique : dimanche soir, j’ai faxé ma chronique au journal. Ouf ! peinard, une de plus de torchée ! Lundi, j’ai glandé, en me disant ça va, y m’reste une semaine pour pondre la prochaine, ja vais pas me prendre la tête tout de suite. Mardi, j’ai eu du boulot. J’ai dû aller chez Virgin pour la sortie de mon nouveau disque (en attendant le « Vrai » nouveau), que je ne saurais que trop vous conseiller de vous procurer, surtout si vous aimez les chansons populaires du Nord interprétées par votre serviteur, en ch’timi s’il vous plaît. Ca s’appelle « Renaud cante el’ Nord », et c’est bien joli. Mercredi après-midi, j’ai bricolé chez moi des tringles à rideaux, j’ai eu la visite de mon ami et accordéoniste Jean-Louis Roques, on a bu des Ricard au bistrot du coin pi on s’est fait une finale de Coupe d’Europe à la télé pi on l’a gagnée. Vendredi, je pars pour Lille répéter avec les musiciens nordistes qui m’ont accompagné dans le disque cité plus haut, histoire d’être au point samedi pour le Festival mondial de l’accordéon de Wazèmes où, en soirée de clôture, je dois interpréter les chansons en question. Dimanche, je participe à « Rien à cirer » avec Fonfont et après je rentre sur Paname. On est donc jeudi, et je n’ai qu’aujourd’hui pour vous pondre deux feuillets et demi de je sais pas quoi. Voilà. Il est 14 heures, je suis à la table de Samuel Beckett dans ma brasserie montparnassienne, et j’ai pas d’idée. Pas l’ombre d’une amorce d’un popil de cul de début d’idée .Et c’est un peu comme ça toutes les semaines. Et inutile de vous dire que tout le temps passé à flipper sur mon Macintosh pour enrichir ( ?) de deux pauvres colonnes la presse libre à 10 F, je le passe pas à écrire mes prochaines chansons que quelques-uns d’entre vous me reprochent de tarder à graver dans le vinyle… Moi, après tout, j’m’en fous un peu. Si vous préférez ma prose à rimes, si vous préférez me voir accompagné au dessin par Siné plutôt qu’à l’accordéon par Jean-Louis, si vous préférez le bruit du papier journal à la mélopée délicieuse de mes cordes vocales, je peux continuer chez Charlie pendant dix ans. Même que ça m’arrangerait presque : j’aurais pas à faire la musique…

Et pi, si j’arrête, c’est aussi un peu parce que je suis plus trop d’accord avec la « ligne idéologique » du journal. Je pêche à la ligne. J’aime mon chien mais pas la SPAphilie, j’adore le football, suis supporter du Stade lavallois, je bois de la bière et du pastis, je joue à la pétanque, mon lieu de pèlerinage préféré, c’est les magasins « Monsieur Bricolage », je considère l’astrologie comme une science, suis prêt à croire à la réincarnation si je peux être réincarné en selle de vélo de jeune fille et JE SUIS FOU DES POLYPHONIES CORSES ! ! !

Ajoutez à ça que la rédaction de Charlie me refuse neuf dessins sur dix, tuant peut-être ainsi dans l’œuf une formidable vocation et une éventuelle reconversion, que notre rédac’ chef pactise avec l’ennemi en dînant quasiment en tête-à-tête avec Jean-François Deniau sous mes yeux ébahis, ajoutez aussi que je demande depuis des semaines un canapé et des cendriers au journal et que le patronat me les refuse, ajoutez que Valérie Le Du, notre charmante secrétaire de rédaction, porte, au printemps, des robes d’une courterie insensée qui choque mon calvinisme, ajoutez enfin que les disquettes de mon Macintosh sont quasiment incompatibles avec les programmes de traitement de texte des ordinateurs du journal, vous comprendrez qu’il est largement temps que je cède ma place deux à un moins casse-couilles que moi…

Ma décision est irrévocable. N’insistez pas, j’arrête ! Et pas la peine de me répondre « y’a pas d’arêtes dans l’ bifteck ! » : quand cette expression était en vogue dans mes cours de récré, vous étiez même pas nés, bande de salauds de jeunes !

RENAUD »

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