Écrits par Renaud Charlie-Hebdo, le par fr.
Mis en ligne dans le kiosque le 14 décembre 2000.

Carnet de voyage, RENAUD CHEZ LA MERE A TITO

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Charlie Hebdo, le 29 mars 1995

 

« Carnet de voyage

RENAUD CHEZ LA MERE A TITO

 

Journée d’été sur Vitez. Prise de tête avec Yacov. Le matin à cause de Sarajevo, où il souhaiterait que nous allions chanter dans l’enclave serbe, l’après-midi à cause de notre désir petit-bourgeois d’aller nous taper des kébab – chichis avec des frites au resto du coin, le soir à cause de notre attitude au check-point où, à la suite du refus des Bosniaques de nous le laisser franchir, nous décidons de faire demi-tour quand lui préfère faire un scandale et insulter les pauvres plantons : « Est-ce que les Musulmans sont en train de devenir de plus en plus stupides ? Votre attitude est une insulte à l’Islam ! » Il les avait auparavant obligés à prévenir Senad qui a traversé la ville pour trouver un responsable susceptible de nous accorder le droit de passage, ce brave Senad qui, la veille, s’était déjà mis en quatre pour nous être utile et agréable, le voilà qui court dans la nuit pour faire plaisir à Yacov qui, orgueilleux comme un pou, refuse d’admettre que ce soir, contrairement à la veille, les ordres viennent de plus haut, que ce soir le couvre-feu doit être respecté. Au bout d’une demi-heure de négociations maintes fois interrompues par nos « Laisse tomber, Yacov, on se casse ! » il finira par renoncer, furieux que les aléas de la guerre aient eu raison de son autorité.

Le lendemain, après une nuit sans histoires ponctuée de quelques tirs de Kalachnikov auxquels nous ne prêtons quasiment plus attention (on s’habitue à tout…), nous quittons Vitez. Anto, le journaliste de la radio croate, et Emma, l’interprète, ont contacté le directeur du grand théâtre de Zenica, il nous offre paraît-il sa salle pour un spectacle ce soir. Quelques heures plus tard, il nous annoncera dans son bureau que finalement, non, il ne nous l’offre pas, une pièce de théâtre doit s’y jouer. « Je peux éventuellement vous proposer le centre culturel croate mais jamais les Bosniaques ne s’y rendront… » Bon… On se tâte, Zenica est une ville bosniaque, les Cros y sont une infime minorité, nous nous demandons un peu l’intérêt de chanter pour eux, de ne chanter que pour eux. Après quelques minutes, le type, à qui nous faisons part de nos hésitations, nous explique que nous n’avons pas d’inquiétude à avoir, que les Bosniaques viendront. Ces deux affirmations, totalement contradictoires en moins de dix minutes, nous laissent un peu perplexes, mais bon, ici, c’est presque l’Orient. Nous finissons par trouver du charme aux méandres où se noie la pensée balkanique. Va pour le centre culturel ! Nous passons déposer nos bardas à l’hôtel international (pas mal…) et allons visiter la salle. Pas mal non plus. Pendant que l’équipe va rôder en ville à la recherche d’un petit gastos sympa où se sustenter, je m’assoie au soleil devant la salle et continue à noter dans mon petit carnet les quelques notes qui me serviront plus tard à écrire les lignes que vous lisez aujourd’hui avec délices. « Zenica : hier, on nous disait que la ville était pleine de Moudjahidin afghans, ce matin, à Vitez, on nous affirmais qu’il n’y en avait plus, cet après-midi on nous dit qu’ils sont sur les collines, dans les villages avoisinants, enfin, il y a cinq minutes, j’ai appris qu’il n’y en avait jamais eu autant dans la ville… » Je décide de me fier à ce que je vois. Juste devant moi, sur le trottoir d’en face, quatre barbus à turban et pantalon bouffant, bardés de Kalachnikov, discutent avec une dizaine de militaires bosniaques devant une caserne. Si ça c’est pas des Moudjahidin, moi je suis Francis Lalanne. Les potes reviennent. « Putain, y a des Moudjahidin partout, ça craint ! » me dit Aury, qui est un peu trouillard comme garçon. « Tu es trouillard, comme garçon ! » lui dis-je, mais pas fort, pour pas qu’il entende.

Le matos installé, nous attaquons la répétition lorsqu’une demi-douzaine de soldats débarquent dans la salle. Ils veulent interroger Luz qui s’est fait gauler il y a une heure dans la rue en train de dessiner la caserne dont je vous parlais. Après qu’un soldat eut déchiré rageusement son crobard, il pensait que l’incident était clos. Ben non. Emma, l’interprète, négocie avec eux, rien à faire, ils l’embarquent, et l’interprète avec. Une vieille parano commence à nous envahir tous, doublée d’une réelle inquiétude pour le p’tit Luz. En temps de guerre, faire le crobard d’une caserne ou la prendre en photo c’est kif-kif espionnage ! « De toute façon, dis-je, même sous la torture il dira qu’il est pro-Bosniaques, non ? » « Ah ouais ? » répond Philippe. « Qu’est-ce qu’on fout dans une salle croate, alors ? » Eh ouais… « On n’a qu’à leur filer Yacov en échange » suggéré-je alors. Le Yacov qui, lui, pas l’air inquiet pour deux ronds, distribue, comme il le fit à chaque concert, ses prospectus et ses cassettes antimilitaristes aux ados qui commencent à envahir la salle, l’heure du spectacle approchant. Au bout d’une demi-heure, Philippe décide d’aller au commissariat pour récupérer notre ami. Il en fera plusieurs avant de revenir bredouille, Luz n’est nulle part. Moi, comme j’ai une très légère tendance à la paranoïa, je l’imagine déjà pendu à un croc de boucher dans le sous-sol de la police secrète. Il finit par nous revenir, quasi hilare (mais moi qui le connais bien, je devine sous son rire les stigmates de la terreur…), et nous explique qu’il a été interrogé dans la caserne d’en face par un officier serbe qui l’a finalement libéré en échange d’une caricature. « Mais dis-moi, à quoi t’as pensé en pénétrant dans la caserne ? lui demandé-je. Que t’étais foutu ? Que t’allais mourir ? Que tu me devais cent balles ? » « Oh non, j’ai pensé : S’ils violent l’interprète, j’espère qu’ils me permettront de participer… »

(A suivre…)

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