Écrits par Renaud Charlie-Hebdo, le par fr.
Mis en ligne dans le kiosque le 23 janvier 2002.

Fausse alerte ! - Pourvu que ma fille arrive vierge au divorce...

> Charlie-hebdo N°190 - 07 février 1996

Fausse alerte ! - Pourvu que ma fille arrive vierge au divorce...

Ça y est ! Il est arrivé ! LE coup de téléphone qui tue ! L'appel que j'appréhendais depuis quinze ans ! Il est arrivé hier, 1er février 1996 !

DRRRIINNNGG ! « Tiens ? Qui cela peut-il bien être ? » me demandai-je un petit peu. J'étais seul à la maison, c'était donc à moi de décrocher, mon chien Toto veut pas apprendre. J'ignorais alors en faisant ce geste si banal, si quotidien, que ma vie allait en être bouleversée à jamais. « Allô ? » dis-je presque machinalement puisque c'est comme ça qu'on dit. « Allô ? Est-c' que j'peux parler à Lolita, siouplaît ? » me demande à l'autre bout du fil une voix masculine. Une voix masculine, adolescente, et qui dit pas bonjour ! J'encaisse. Pas de panique, me dis-je, c'est probablement une erreur. C'est une jeune fille qui mue ou bien le type appelle une autre Lolita, s'est trompé de numéro et est tombé chez la mienne. «Heu... Elle n'est pas là, elle est au lycée... - Ah bon... J'm'excuse mais à quelle heure elle s'ra là ? » Oui oui, vous avez bien lu : «J'm'excuse. » Au lieu de : «Je vous prie de bien vouloir accepter mes excuses. » Je ne relève pas et, mieux, accepte même de répondre à la question totalement indiscrète. « Heu... Elle sera là dès qu'elle sera rentrée. Mais c'est de la part de qui, au juste ? » Un moment d'hésitation puis la voix imbécile continue : « Heu... J'suis Grégory, un ami à elle, j'étais en cinquième avec elle au collège...» Je laisse passer ce mensonge gros comme une maison - ma fille n'a pas d'ami, que des amiEs - et décide que la conversation a assez duré. Ce jeune insolent, probablement drogué, ne me paraît pas animé d'intentions très catholiques protestantes, il est temps de le remettre à sa place qui n'est sûrement pas dans les rangs des prétendants de ma fille, rangs que j'ai moi-même constitués. « Si vous voulez me laisser votre numéro et elle vous rappellera ce soir... » mens-je alors effrontément à mon tour. Le junkie me bredouille un numéro de téléphone probablement faux (ou volé) et raccroche après un « Au revoir, monsieur » d'une banalité affligeante. Et « Mes hommages à madame votre épouse », c'est pour les chiens ?

« Chérie ! j'ai dit le soir à ma femme que j'appelle chérie, je te signale que cet après-midi y a un mec qui a appelé ma fille ! Je vais être obligé de prendre des mesures... Peut-être couper notre téléphone... Porter plainte pour harcèlement sexuel... Aller chez Mireille Dumas pour dénoncer la dégénérescence morale de cette génération... » Ma femme, laxiste en diable, m'a prié de ne pas oublier néanmoins de faire la commission à notre Lolita et de ne pas la chambrer s'il te plaît !

Quand ma môme est rentrée du bahut j'ai donc fait comme si de rien n'était puis, vers l'heure du dîner, j'ai sorti de ma poche le Post-it où j'avais griffonné le numéro de téléphone du satyre et j'ai dit, sur le ton le plus anodin du monde : « Ah, au fait, Lolita ! T'as un copain de ton ancienne école qui t'a appelée. Un certain... heu... Grégory ! Très sympa... »

Elle a pris le papier, l'a regardé comme on regarde une merde de chien et l'a déchiré en mille morceaux. « Qu'est-c' qu'y m'veut çui-là ? J'peux pas l'saquer ce p'tit con ! Sûrement que j'vais l'rappeler, tiens ! »

Ouf ! Fausse alerte ! Je suis encore peinard quelques mois... C'est déjà pas celui-là qui va me voler ma fille... Vous voilà prévenus, les mecs, si vous voulez parler à Lolita, vous écrivez à son père, je transmettrai ou non.

Sûrement que je transmettrai, tiens !

7 février 1996

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